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Archives pour la catégorie ‘kultur’

Dernières nouvelles du cosmos

05/12/2016 Comments off

Une fois n’est pas coutume, je vais vous parler d’un film, une pure merveille. Un documentaire (bande-annonce ici) sur une personne extraordinaire qui nous a scotchés sur nos fauteuils, tous les spectateurs du cinéma où je viens de le voir, le Luminor, derrière le BHV. Cette personne s’appelle Hélène Nicolas. A première vue, elle ressemble à s’y méprendre à une handicapée mentale profonde. Elle en a tous les symptômes : elle est très mal assurée dans sa marche, elle ne se sait pas bien se servir de ses mains, elle vous considère d’un air béat, bouche ouverte, en riant à l’occasion, ou en se mordant le poignet quand elle n’est pas contente. Et surtout, elle ne parle pas. Elle mange la bouche grande ouverte, se trimballe avec une grosse bouée imprimée pneu autour d’elle. Elle semble avoir 15 ans, un an d’âge mental mais en a trente.

Cette jeune femme a été diagnostiquée autiste très déficitaire dans son enfance. Sa mère n’a jamais pu avoir de contact avec elle. Comme elle dit : elles ne se connaissaient pas et ne se reconnaissaient pas. La fillette ne touchait rien, passait la main au-dessus des objets, ne se servait de ses mains que pour attraper ses aliments. L’institution spécialisée n’a rien pu faire pour elle. Aucun progrès. A 14 ans, elle est devenue dépendante de sa mère qui a quitté son boulot pour lui apprendre des choses. Quoi ? On ne sait pas, elle ne sait pas mais à force de la stimuler, elle a réussi à trouver le chemin de la communication. Très lentement. Hélène s’est mise à écrire, toute seule, des mots qu’on ne lui a jamais enseignés avec des lettres qu’on ne lui a jamais apprises. Sa mère, une belle blonde fine et rieuse, ne peut rien expliquer. Peut juste aider sa fille à aligner des petites lettres en carton, rangées dans une boîte à cases, pour faire des phrases. C’est long, les lettres sont de traviole, toutes les trois lignes il faut remettre les lettres dans les cases pour continuer. Mais ce qu’on lit, ce qui sort de « la boîte à penser » ou du « cornichon de cerveau » d’Hélène est bluffant. Par exemple :
« Sortir de ma bulle pour entrer dans le cercle aux limites domptées depuis la nuit des temps par le géocentrisme indélébile. Pourquoi ? »
« Opaque lecture, nourricières des uns, meurtrières des autres, avec la même croyance du droit à l’existence. »
« Dans la folie de l’obéissance d’être en vie, j’accuse la gourmandise jubilatoire de mon cerveau de m’inonder du désir impalpable de jouer avec les lettres et raconter l’invisible qui vit en moi. »

De ses textes, des gens de la scène ont créé un spectacle où se mêlent voix, musiques, sons, installations mobiles, lettrages… présenté à Avignon et ailleurs. Et aussi des chansons. Un beau succès. C’est qu’on a affaire à une splendide poétesse métaphysico-surréaliste qui rit en écoutant les autres dire ses mots. Elle jubile. On s’attache, on a envie, comme un mathématicien auquel elle a posé une colle vertigineuse, de caresser ses joues pleines, de se faire imprimer par son regard intense qui ne cille pas et en dit long sur son pouvoir d’incorporation de l’autre, et de lui faire des guilis.
Ce film, dernières nouvelles du cosmos, est l’un des plus beaux que j’aie vus. Jubilatoire, enthousiasmant, extraordinaire. Après, je me suis ruée au BHV pour acheter son livre : Algorithme éponyme.
Son nom d’artiste est Babouillec.
Elle ne fait jamais de fautes d’orthographe.
Le film est de Julie Bertuccelli.
Il se joue dans peu d’endroits. Il va passer à Ivry dès mercredi, au Luxy. Et j’espère ailleurs.
Une pure merveille, vous dis-je.

Algorithme éponyme et autres textes de Babouillec, 2016 aux éditions Payot et Rivages. 140 pages formidables, 15 €.
Dernières nouvelles du cosmos, film de Julie Bertuccelli.

Texte © dominique cozette

Categories: bouquins, kultur

Fêter Perec et se régénérer

11/03/2016 Comments off

 

Le texte est un monovocalisme en e, c’est-à-dire qu’il est écrit en n’utilisant que la lettre e comme voyelle. Comme dans les revenentes de Perec, un maître. Ou un mètre ?

Je crée et je t’emmerde.
Créer, c’est… rêver ?
Elle se rêve en vedette,
en fée de best-sellers, les recettes et le sceptre
les étrennes en été, les fêtes et les télés
et les verres de Xéres, les crèmes renversées
les kermesses éternelles…
Elle espère, elle espère, et elle stresse.
Créer, créer, créer… elle reste tellement sèche,
et elle se désespère.  C’est l’échec.
Créer, pense-t-elle, créer c’est s’emmerder,
Merder, se débecter. Nettement, bêtement.

Hé ! Revenez, mes pensées !
Sellez mes zèbres, vengez mes errements
prenez mes encres d’ébène…
Hé, descellez mes lèvres,
Désherbez mes déserts, décélérez le temps !

Revenez, mes pensées !
Déchevêtrez les rêves, ensemencez l’éden !
Ferrez les fées fêlées, mêlez belles et bêtes
gentlemen éméchés tête-bêche. Et péchez !
Créez, persévérez.
Elle pense : créer c’est s’entêter, s’endetter,
Et tester. C’est … tenter !

Hé ! T’entends ? Créer c’est tenter !
Desserrer des fesses, lécher des verges,
détendre des sexes et les pénétrer,
délester en des gerbes le sperme fermenté,
entremêler les femmes, les pédés et les nègres,
les esthètes rebelles.
Déverser des ventrées de sentences démentes
des pelletées de textes et de vers zélés
verbe et verve en même temps.
Elle pense : hé hé, je crée, hé hé, je me démerde,
et je me régénère! Défense de cesser !

Eh !  Les décérébrés, les pète-sec vénères,
les empestés d’encens, de prêche et de versets !
Hé ! Benêts délétères excédés et replets,
hébétés éphémères, brêles dégénérées !
Hé ! Spectres desséchés, très chers frères éventés,
tremblez de senescence, bêlez et végétez,
dépendez les emblèmes, fermez les temples blêmes.

Et crevez en enfer.
Je crée et je t’emmerde.

Texte et illustration © dominique cozette

Categories: kultur

L’émouvante Sylvie Blocher, artiste des gens

28/01/2016 Comments off

Voici une artiste formidable dont Le Monde choisit de nous parler seulement à la fin de l’expo, c’est dingue. Donc c’est jusqu’à samedi si vous êtes près de Sète : elle est for-mi-da-ble. Beaucoup à lire, beaucoup à voir. Elle se définit, sur son site (voir ici) comme vidéaste. Les vidéos sont pour la plupart des personnes de tous pays filmées plein pot, parfois dédoublées en split screen, parfois assorties à un fond pantone de différentes couleurs de peau s’ils parlent de ça.
Mais il y a aussi beaucoup à lire, ce qu’elle a capté des gens et qu’elle a retranscrit d’une belle calligraphie en capitales, sur un fond de peinture verte d’ardoise. Je n’ai pris que peu de photos et l’article qui suit est celui du Monde d’hier soir alors que l’expo — dans ce superbe et immense lieu qu’est le CRAC de Sète — tire à sa toute fin…

Sur deux murs, pleins de unes de Libé repeintes en vert ardoise, avec juste un détail ou un mot laissé apparent, puis un commentaire de l’artiste sur l’actualité ou une réaction.

Article du Monde : Tous les artistes n’ont pas cette grâce, de toucher le public en son âme et conscience. Sylvie Blocher est de ceux-là. A fleur de peau, au sens noble : poreuse au monde, attentive à toutes les marges, une plasticienne intranquille, qui, depuis plus de trente ans, travaille sans relâche, d’installations vidéo en expériences urbaines. Pourtant, la France l’a négligée, quand les étrangers la réclament. Trop sensible, trop engagée dans le champ social ? A observer les visiteurs bouleversés de son exposition au centre d’art contemporain de Sète, on comprend ce à côté de quoi l’Hexagone est passé. Héritière du black power d’Angela Davis comme d’Edouard Glissant et de sa théorie du Tout-Monde, cette influente professeure aux Beaux-arts de Cergy fonce tête baissée sur tous les potentats : machistes du modernisme ou mafia chinoise de Toronto, rien ne lui fait peur. Sa caméra pour toute arme. Guerrière ? « On me l’a assez reproché », s’amuse-t-elle, le regard brûlant de curiosité autant que d’anxiété, quand nous la rencontrons dans son atelier de Saint-Denis.

« Avez-vous une idée pour changer le monde ? » Il y a un an, Sylvie Blocher a publié cette petite annonce dans un journal du Luxembourg, pour une exposition au Mudam, musée d’art contemporain luxembourgeois. « Sur cent personnes, à peine cinq avaient de bonnes idées, les autres étaient dans la plainte et le désespoir », constate-t-elle alors.

Qu’à cela ne tienne, elle invite ces anonymes, comme elle le fait pour chaque exposition. Dans le hall du musée, elle a construit un mécanisme d’acrobate, filins et harnais, qui les propulse à douze mètres du sol. Elle les filme. Leurs envolées ouvrent l’exposition sétoise, sur quatre écrans. « Ils étaient dans un moment très particulier entre eux et leur corps, raconte-t-elle. Certains étaient dans une joie inouïe, d’autres hurlaient ou lâchaient prise.Une jeune femme, rwandaise, s’est envolée dans un cri de douleur, revivant son trauma. Elle m’a confié après : “Avec vous, j’ai lâché les morts”. » Des mots qui remuent cette enfant des années 1950, dont tout le travail consiste à comprendre « comment la modernité, qui a produit tant de choses magnifiques, a pu s’effondrer avec les exterminations de la seconde guerre mondiale ». Depuis son premier projet, consacré à Nuremberg, elle s’efforce de faire en sorte qu’à travers ses films, « l’histoire nous affecte et nous déplace, qu’elle ait une résonance intime et complexe, afin que jamais elle ne se reproduise ».

Utopies défaites

Cela la conduit auprès de tous les oubliés. Par exemple, ces adolescents des favelas de Rio, qu’elle fait défiler : « Je leur ai juste demandé de regarder ce vide effrayant qu’est la caméra, en pensant à ce qu’ils aiment ou haïssent le plus au monde. » Frêles madones ou musculeux voyous, ils sont à Sète en majesté, stupéfiants de fierté. « Ils nous disent : “je suis là” ». Claque, également, la série de portraits vidéo consacrés à « ces discours qui nous ont promis le bonheur, et ont échoué », d’Obama avant son élection aux utopies d’ultragauche… Une slameuse russe clame Le Capital de Marx ; à ses côtés, une cantatrice chante la convention de Genève, qui revendique un droit universel des réfugiés. Une façon, selon l’artiste, « de délivrer le discours politique afin que, d’un coup, on l’entende ».

« Donner aux gens une autre place que celle qu’on leur a allouée, les emmener ailleurs. » Elle n’a pas d’autre ambition. Qu’elle déconstruise le discours de l’identité américaine en le faisant revisiter par Indiens, Blacks et Chicanos ou qu’elle imagine, avec son association Campement urbain, le plan d’une ville australienne à partir des désirs de ses habitants, sa méthode est toujours la même, « capter la parole, jusqu’à ce que quelque chose se passe ». C’est le secret de cette exposition à Sète, exceptionnellement populaire. (voir photo ci-dessous)

Pendant un mois, Sylvie Blocher a accueilli les habitants, leur demandant « d’offrir quelque chose au centre d’art ». Un homme est venu des Cévennes pour lui confier « l’histoire de cette Marianne qui ne [l]’aimera jamais », et avouer « aujourd’hui, vous êtes Marianne, je vous offre ma présence ». Un pêcheur se souvient des trois baisers de sa mère quand il sortait du port, un ancien évoque la guerre d’Espagne. Elle accepte tous les récits, fous ou anodins. Puis retranscrit sur les murs, à la main, ces confidences. « Comme des fictions, qui nous permettent de regarder le monde différemment. » Un quidam est venu avec ces mots, empruntés à Nietzsche : « Il faut du chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse. » On ne saurait mieux la définir.

« S’inventer autrement – Sylvie Blocher », Centre régional d’art contemporain, 26, quai Aspirant Herber, Sète. Tél. : 04-67-74-94-37. Du mercredi au lundi de 12 h 30 à 19 heures, le week-end de 14 heures à 19 heures. Jusqu’au 31 janvier. crac.languedocroussillon.fr

Categories: kultur

Pour la peau de Dimitri Tsykalov

11/01/2016 Comments off

Skin est le titre de l’impressionnante exposition du plasticien russe Dimitri Tsykalov à la très belle galerie rabouan moussion.

Skin comme les peaux de bêtes collectionnées par les chasseurs de fauves.

Car c’en sont, des peaux de bêtes. De lourdes peaux en bois massif issu du démontage des caisses d’armes et de munitions que nous, comme les autres puissances mondiales, charrions d’un continent à l’autre, d’une guerre à l’autre, d’une chasse à l’autre au gré de notre terrible propension à détruire. A tirer sur tout ce qui bouge. Des caisses en provenance du monde entier — Allemagne, France, Angleterre, Russie, Etats-Unis, Chine, etc. —, de toutes les couleurs, où les calibres, les composés de TNT, la chimie des explosifs s’écrivent dans tous les alphabets.

Le propos de l’artiste est  d’exorciser les carnages massifs dont l’homme est l’organisateur. Une exposition antérieure montrait des sculptures guerrières, armes et engins d’attaque à base de chair, de viande quoi. Et quand on abhorre les tueries, on est généralement sensible à ce que la nature nous offre et au mal qu’on lui fait. En ce sens, l’artiste a réalisé aussi d’éphémères œuvres, des vanités, à base des fruits de la terre, végétaux, fruits, légumes, conservées en l’état de photographies.

On peut parler aussi de son idée de l’argent dont il détricote les ficelles dans une collection déjantée de cartes de crédit géantes en … tricot. De celle où il fait feu de tout bois avec ses installations et ses vêtements en  bois justement. Mais le mieux n’est-il pas d’aller s’en prendre plein les mirettes à la galerie ou, pour ceux qui ne peuvent pas, de rendre visite à son site ici aux pharamineuses inspirations ?

Pour finir, une immense planisphère en relief —  toujours avec les fameuses caisses d’armes et munitions —  qui nous met en présence de cet intense trafic mondial d’engins de destruction qui circulent, se croisent, se posent, se volent, et continuent de se vendre en dépit de tout bon sens…

Skin de Dimitri Tsykalov à la galerie rabouan mousson lien  ici (les photos y sont beaucoup plus belles que sur ce blog). Vite ! C’est jusqu’à samedi 16 janvier 16. 11 rue Pastourelle, 75003 Paris.

Texte et photos © dominique cozette

 

Categories: kultur

Robillard, fabricant d’armes brut

20/11/2015 Comments off

Hier, nous nous sommes rués au vernissage de l’expo d’André Robillard, une des plus importantes figures de l’art brut. J’avais envie de le voir, de lui parler, c’est drôle cette espèce de fan-attitude qui me vient pour certaines personnes. Mais il le vaut, c’est un être génial, un artiste simple, un bonhomme aux petits plaisirs immenses. Il vient d’avoir 84 ans.

Sur le boulevard Saint-Germain, je repère tout de suite sa petite tronche de cacahuète et je me précipite sur lui comme une ado pré-pubère sur Justin Bieber. Il est minuscule, tout fin, on a l’impression qu’il peut s’envoler au vent mauvais. Il porte une casquette US (« c’est quoi ces plantes ? Des auriers ? Il parle de la branche de laurier brodée dessus. Il a des façon de dire les mots assez rigolote.). Puis il rentre, il y a encore peu de monde, s’assoit à l’immense table centrale. Il échange avec une femme (impassible, alors qu’il est si drôle) qu’il connait depuis 20 ans. Chaque fois qu’ils évoquent une relation, il cite son adresse complète. Il adore papoter, se raconter, il a un verre dans la main qu’il ne pense pas à vider. Il n’a pas l’air de réaliser qu’il est un artiste si important, s’étonne encore que Dubuffet ait pu s’intéresser à lui, parle de la photo d’eux deux qu’il a affichée dans son atelier à l’hosto. Il me raconte que deux personnes s’occupent de lui, son secrétariat en quelque sorte. Il demande quand a lieu son vernissage.

Il a quand même toute sa tête, celle qu’il avait enfant lorsqu’il a intégré, à l’âge de 9 ans, l’hôpital psychiatrique (il dit sichiatric) près d’Orléans. « J’étais un peu nerveux, je cassais des chaises, alors mon père m’a emmené là pour que j’apprenne à lire et à compter ». Là, il n’a pas fait grand chose avant la trentaine où on lui a confié des travaux simples. C’est alors qu’il s’est mis à récupérer des tas d’objets et qu’il a fabriqué des armes « pour tuer la misère ». Une armada. Grâce à Dubuffet, il a été reconnu et a été exposé au musée de Lausanne, le musée de l’art brut. De là, son aura a rayonné dans le monde.

Il n’a plus jamais arrêté d’accumuler, de scotcher, de peindre, de découper. Il dessine aussi, c’est superbe. Et il joue de l’accordéon et de l’harmonica. Des films ont été réalisés sur lui, c’est ainsi que je suis tombée en amour avec ce petit être touchant et créatif.
J’ai eu du mal à choisir parmi les pistolets, il sont tous plus beaux les uns que les autres.  Ils possèdent tous une boîte de Ninas servant de chargeur, et dans chacune d’elles, il a glissé des petits trucs personnels, paraît-il. Réservés à la personne qui aura l’objet. Je saurai fin décembre ce qu’il y a caché.
Très intéressé par l’univers, il fabrique planètes, spoutniks, fusées et engins interplanétaires. Ses cosmonautes géants sont de bien beaux personnages. Quant à ses magnifiques kalach’, elles ne feraient pas de mal à une note de musique. Sacré Dédé ! C’est bientôt la sainte André, il en est tout content.

André Robillard expose à la galerie-librairie Nicaise (lien ici ), 145 bd Saint Germain 75006 . Jusqu’au 31 décembre.

Texte © dominique cozette. Photos © catalogue et L.S

Categories: kultur

Pipin, un premier livre, un dernier concert

27/10/2015 Comments off

 

Tout arrive en même temps pour Ramon Pipin. Ramon Pipin, oh les filles oh les filles s’en souviennent encore mais il a tourné la page. Au Bonheur des Dames est devenu Odeurs, oui, c’est plus rance déjà. S’ensuivent des tas de réalisations d’albums, de musiques de films etc. je ne vais pas vous faire une nécro. Bref, Pipin qui s’appelle aussi Alain Ranval, a fait énormément de choses à part rocker sur scène. Pendant ma période pub, on a fait beaucoup de séances dans son studio Ramsès, on s’est toujours marrés et on est devenus potes, comment faire autrement ?
Et voilà-t-il pas qu’il décide de nous refaire — encore, car il l’avait fait il y a deux ans — trois concerts au Café de la Danse (à la Bastoche), messieurs-dames. C’est pas rien. Il nous sort de nouvelles chansons, gags, sketches en tout genre, et pendant ce temps, écrit l’histoire d’une jeune fille saute-au-paf qui pratique l’auto-enlèvement et le dépucelage aussi facilement que Pipin le torchage une chanson poilante.
On commence par quoi ? Le concert. Si je vous en parle, c’est parce qu’il reste encore une date mais gaffe, c’était blindé de chez blindé l’autre soir et je peux vous affirmer que le public a surkiffé. Deux heures et demie de spectacle hilarant avec quelques reprises, notamment de la porte de derrière (en fait non, la porte du jardin, qu’est-ce que j’insinue donc ?) pour entrer dans le vif du sujet si je puis dire et sans prémisses puisque ça démarre comme ça. Des compos tordues de 140 notes, comme les 140 signes des twitts, il appelle ça des twongs, et lecture de  twitts farfelus par un complice desprogien en diable.
Vers la fin apparaît une marionnette pipinesque, puisque c’est lui que Legan a modelé et qu’il fait danser au bout de ses ficelles : c’est drôle, mignon, touchant. Et un dernier morceau en feu d’artifice, standing ovation et le Génie de la Bastille qui vient voir ce que c’est que ce boucan de l’enfer.
   Puis le livre. Il s’appelle une jeune fille comme il faut, mais évidemment, c’est une jeune fille comme il faut être pour les faire tomber tous. Et ils tombent, les cons, principalement notre petit puceau, Fabien Gourniche, fils du flic à la retraite qui a libéré cette fille, Naja, prise en otage dans un bled paumé. Donc le môme boutonneux, tricotilomane, que ses parents ont eu sur le très tard (et peut-être sur le tréteau) tombe en amour avec cette bombe qui lui explose le cœur. Et pas que le cœur.
Désespoir des parents mais il n’y a rien à faire contre ça. Juste à constater, impuissants qu’ils sont, que leur futur hypokhâgneux (il va s’occuper des chevaux, imagine Naja) se met à d’autres tribulations, drogues, vol etc. Je ne vous raconterai rien des aventures abracadantesques de ces jeunes et de leur bande de nases, ni du père qui, bien qu’ex-flic, a la collectionnite aigüe pour les guitares les plus pointues mais se voit moucher, dans son échoppe préférée, par un jeune glandu qui fait une démo de dingue. Parfois, on se demande si Pipin n’a pas écrit certains passages avec son médiator.
Page 45 et suivantes attention ! Passage remarquable  à tous points de vue sur le laçage des lacets. Personne n’a jamais parlé des lacets comme ça, je vous jure que mes larmes commençaient à apparaître quand ouf, l’action déjantée est repartie de plus belle d’un coup de scooter.
Alors, plutôt que de vous trancher les veines ou de vous pendre dans le grenier de votre grand-mère devant la perspective du monde qu’on nous donne à voir et à entendre dans les médias, sacrifiez vos économies chèrement acquises pour ces deux moments de bonheur concoctées par Pipin le farceur qui, jamais, ne vous laissera tomber jamais.

Ramon Pipin Band in « the Worcestershire sauce tour » le 9 novembre au Café de la danse, détails ici.

Une jeune fille comme il faut de Ramon Pipin, éditions Carpentier, 2015. Illustration d’Olivier Legan. Préface extra de Tonino Benacquista. Postface (inattendue) de Pipin himself. 170 p. 18,90 €

Texte © dominique cozette.

Categories: bouquins, kultur

103 mètres de Warhol !

07/10/2015 Comments off

 

Le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris avec Warhol Unlimited présente pour la première fois en Europe l’œuvre intitulée Shadows, impressionnant ensemble de 102 toiles sérigraphiées sur une longueur de 103 mètres !

Commandée par un mécène, cette œuvre comportait d’abord 108 tableaux. Il n’y a pas d’ordre pour les présenter aussi le commissaire a-t-il choisi de les accrocher tels qu’ils apparaissaient.
Mais avant, on pourra découvrir ses portraits filmés, bouts d’essai, étoiles filantes d’une sensualité assez chaude, j’ai un peu loupé Lou Reed, désolée…

Voici la salle tapissée de vaches rouges et jaunes sur lesquelles sont exhibées des photos de la chaise électrique, « diponible en différentes couleurs, bleu, jaune, rouge » comme si c’était une promo.

Plus loin, les reconstitutions d’installation des produits Brillo ou Campbell Soup qui ne sont, bien sûr pas des installations originales, les boîtes ayant été pillées ou achetées aux fins d’expo.
Beaucoup de Jackie aussi, Jackie Kennedy bien sûr, la première dame à prêter son visage à ses portraits médiatiques, on les connaît mais on connaît moins l’émouvante série tirée de photos des obsèques de JFK où Warhol a isolé des images du visage de Jackie, mettant en valeur divers accidents d’impression, d’encrage qui attirent l’œil. Il ne les accrochera plus, par la suite.
Plus gai, le sujet des  fameuses fleurs, avec lesquelles Warhol a cassé la logique de l’accrochage en testant diverses façons non académiques de les présenter au public.

Après un passage auprès des Mao, plein de Mao, que des Mao, on pourra s’amuser dans la salle des ballons argent qui dansent dans la pièce comme autant de nuages, les Silver Clouds …

…avant de finir, sidérés, devant l’immense œuvre qu’est Shadows. Oui sidérée, fus-je, car l’expo est grandiose, plus que ce que je montre parcimonieusement et c’est toujours scotchant de retrouver la répétition récurrente des motifs qu’on croit connaître et qu’on redécouvre à chaque fois.

WARHOL UNLIMITED jusqu’au 7 février 2016. Musée d’Art moderne de la Ville de Paris. 11 Avenue du Président Wilson
75116 Paris. Tel. 01 53 67 40 00
www.mam.paris.fr

Texte et photos © dominique cozette (et Pascale B.)

 

 

Categories: kultur

Un tout petit tour à Arles

31/07/2015 Comments off

Les Rencontres d’Arles bien qu’elles aient changé de direction restent un plaisir bien présent. Je ne vous propose qu’un survol minuscule, c’est trop énorme, c’est juste pour vous inciter à y aller des fois que vous vous tâtiez !
Bien que les travaux sur le site des Ateliers SNCF aient commencé, l’étendue des expositions reste grandiose et les expositions en elles-mêmes impressionnantes.

 

La première et la plus touffue s’appelle Total Records et on a envie d’y rester plus longtemps tellement il y a de pochettes exposées avec leur historique et déclinaisons, sans parler des censures, pochettes détournées ou redessinées par des particuliers quand les originaux étaient trop abîmés. (Mes images ne sont pas dans l’ordre de l’article).

Ça commence avec les disques Blue Note et de nombreux autres collections de jazz que ma génération a bien connus, accompagnés des grands tirages de la photo ou de leur planche contact.
Quand on passe à la pop, on découvre comment sont nées certaines pochettes mystérieuses (des photos de grenier ou de puces), comment en ont été plagiées d’autres (le nombre de bouches ou yeux en gros plans ! ).

 

 

Ci-dessus, une pochette scandaleuse des Stones pudiquement cachée à la vue sous un velour noir que bien sûr j’ai soulevé. Plus haut, le fameuse abbey road a donné lieu à beaucoup de détournements. Puis on retrouve les périodes Warhol, Goude, Mondino, les 80′s, les métamorphoses de Bowie, et tellement d’autres, c’est d’une richesse ! (Ci-dessous, pochettes refaites maison).

 

 

Une visite plus courte et amusante par Thierry Bouët appelée « affaires privées » montre sur de grandes photos des portraits de particuliers proposant à la vente sur le Bon Coin des choses assez bizarres comme ce cercueil que la grand-mère avait commandé pour elle avant de changer d’avis et de préférer l’incinération, mais dont aucun des descendants n’a voulu après sa mort.

 

Une magnifique expo avec de somptueux tirages immenses dont l’auteur, Markus Brunetti, ne veut pas dire comment ils sont retravaillés (tous les ciels sont identiques, notamment) et dont j’ai pris cette photo avant de voir que c’était interdit :

 

Les jeunes talent sont à l’honneur avec de bien beaux travaux. Moi qui adore les carnets, j’ai été servie avec ceux de Pauline Fargue. Mais il y a énormément d’artistes à explorer.

 

L’expo qui m’a le plus plu s’appelle « les Paradis, rapport annuel », paradis fiscaux bien sûr où les photographes, Paolo Woods et Gabriele Galimberti se sont faufilés pour réaliser un reportage de toute beauté et très argumenté que l’on retrouve dans un beau gros livre éponyme. C’est un travail politique qui montre l’opacité de ces no go zones, accompagnée des chiffres de ce cancer qu’est l’exil fiscal, les poses de divas de certains PDG, tous ces gens qui vivent complètement en dehors de notre réalité. Je vous en reparlerai en détail tant ce problème, fondement de toutes les crises, me paraît l’un des plus essentiels de notre époque.

 

Passons sur de nombreuses autres expositions pour finir par celle, rigolote, de Sandro Miller qui a demandé à son vieux pote Malkovitch de se grimer en icône de la photographie contemporaine. C’est ainsi qu’à l’aide de maquillage, perruque et accessoires mais sans trucages, il est devenu JPGaultier, Marilyn, les jumelles d’Arbus, le Mick Jagger de Bailey, Nicholson,Dali et autres Picasso. Très réussi !

 

 

 

Voilà…

C’est un très petit tour, j’en conviens. Vous pouvez aller voir le site officiel ici qui est imbitable, ou un article de Télérama qui vous conseille sur les meilleures expos.

Texte © dominique cozette

Categories: kultur

Jusqu’où iront les oiseaux

15/07/2015 Comments off

Je me perds en conjectures.
Déjà qu’ils pépient. Bon. En plus ils volent.  Ils se déplacent où ils veulent, parfois à des milliers de kilomètres avec un impact carbone frôlant le zéro.
Mais voilà que maintenant, ils peignent. Non !!! Si.
Peindre est un bien grand ou petit mot. Disons qu’ils font leur portrait. Autoportrait, selfie, appelez-ça comme vous voudrez mais force est de constater que l’œuvre que l’un d’eux m’a laissée sur une table, aujourd’hui, vaut bien ce qu’on voit à la FIAC quand, d’aventure, on s’y aventure.
Je trouve ça d’une délicatesse exquise et j’irai jusqu’à appeler cette série les fientarelles, comme on dirait les aquarelle ou, pour les plus imbibés, les vinarelles.

Texte et photo © dominique cozette

Categories: kultur

Montrouge, à nous la joie !

14/05/2015 Comments off

On n’a plus la Samaritaine où on trouvait tout mais on a le Salon de Montrouge et on ne perd pas au change. Les 60 artistes émergents de la sélection (sur 3000 dossiers) composent une étonnante mosaïque de tendances, techniques, inspiration diverses. Leur abord aussi est varié, parfois c’est immédiat, parfois il faut lire quelques lignes du cartel pour appréhender la pertinence de l’œuvre. Entre peinture, dessin, installations, photos, vidéo, on a le choix des armes. L’humour est bien présent aussi, qu’il soit morbide, léger ou caustique.
Au hasard de ce qui m’a marquée, les vagins carnivores de Stanislas Bor (photo), les délires algorithmiques de Julien Borel, les dessins acides de Clara Citron (photo), une vidéo hilarante sur le dopage des artistes de la Biennale de Venise et ses tubes à essais où sont conservés sang et urine des testés (photo), les boîtes à ossements de chats de Fleuryfontaine, le morbide piano où vous pouvez faire chanter des cadavres de souris de Nieto (photo), des peintures outrées très fiesta à Miami de Vincent Gautier (photo), d’autres videos où Yann Vanderme nous montre à quel point il n’aime pas plein de trucs comme le nudisme, fumer, les manèges…, les dessins d’une méticulosité extrême où tous les points de trame d’une affiche sont faits à la main de Clément Balcon, d’autres au rotring de Thomas Barbey, puis des tas d’autres choses dingues ou follement académiques.

Kenny Dunkan

Stanislas Bor

Nieto

Elia David

François Malingreÿ

Julie Luzoir

Jérôme Cavalière

Vincent Gautier

Que de belles œuvres que je vous conseille vivement d’aller voir dans le superbe Beffroi de Montrouge desservi par le métro Mairie de Montrouge et flanqué d’un super café-resto avec immense terrasse. Bref, un super bon moment à passer.
Pour en savoir plus, le site du Salon ici.

Texte © dominique cozette

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Jérôme Zonder et ses jeux d’enfants

19/04/2015 Comments off

Une expo très particulière, un immense dessinateur à la Maison Rouge, à la Bastille.


J’avais déjà vu quelques œuvres de Jérôme Zonder dans ce même lieu, mais cette fois, il a investi TOUT le rez-de-chaussée, du sol au plafond, l’a noyé dans son univers de fusain, d’encre de Chine et de mine de plomb.

Et quand ce n’est pas une jungle de branches et de feuilles qui est représentée, c’est un mur de briques sans fin, des briques dessinées une à une, opiniâtrement, de façon réaliste. Le parcours a été modelé selon des chemins de traverse, des maisonnettes dans lesquelles on entre et même un boyau entièrement noir.

Vous l’avez compris, ce n’est pas un univers joyeux et coloré. Même s’il aime dessiner les enfants, ils ne sont pas toujours à mettre en présence d’autres enfants.

Un enfant qui empoigne la tête de son copain pour l’égorger, un trio sexuel entre gosses dans une chambre, et d’autres où ils tuent à coups de batte. Il y a aussi beaucoup de portraits extrêmement sensibles, touchants, jolis.

Mais l’horreur revient au galop avec ces chairs grises qui racontent les guerres, les camps, l’Algérie, la violence sous toutes ses formes.

Jérôme Zonder est né en 1974 et lorsqu’il est sorti des Beaux-Arts de Paris, il s’est mis au dessin avec une contrainte de taille : que du noir et blanc, jamais de gomme, de repentir, pas de limite dans les dimensions d’une œuvre.
Je ne peux vous montrer qu’un faible échantillonnage de son talent. Car il y a beaucoup de styles dans son travail. Des images enfantines, d’autres (nombreuses) réalisées au doigt, d’anciens dessins gigantesques faits de minuscules petites formes visibles de près, des photos redessinées, des dessins inspirés de la BD. Il a aussi réalisé des décors directement sur les murs. Mais il ne s’arrête pas là puisque ses dessins s’appuient sur de nombreuses références littéraires, sociales ou artistiques.

Si vous aimez le dessin, cette exposition est indispensable. C’est du grandiose à l’état pur !

Pardon pour la mauvaise qualité des photos : vous en trouverez de beaucoup plus précises sur de nombreux articles et sur le site que La Maison Rouge lui consacre : c’est ici, tout y est expliqué et largement illustré.
L’exposition Fatum se tient jusqu’au 10 mai 2015, n’allez pas pleurer après, je vous aurais prévenu(e)s !

Texte © dominique cozette

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Karl Beaudelere, l’artiste qui touche sa bille

06/03/2015 2 commentaires

Qui se cache sous ces étranges masques ? Un artiste pas comme les autres, qui s’efface pour mieux s’incarner. Et comment mieux s’incarner qu’en se portraitisant à l’infini. L’infini du chiffre 8, son chiffre peut-être, adepte qu’il est de la numérologie. Mais aussi l’infini du trait de ses stylos bille dont il remplit les grandes feuilles de ses carnets de croquis, sortes de gribouillages emplissant peu à peu les blancs, surlignant les traits déjà faits pour créer les noirs, imprimant un itinéraire de courbes et de cercles qui, magiquement vont composer une tête. Et quelle tête !


La sienne ? Non. Celle de Karl Beaudelere, son nom d’artiste. Ces immenses faux autoportraits « gribouillés » de façon saisissante le représentent en somme très peu. Ils donnent l’image d’un homme âgé alors qu’il vient d’avoir cinquante ans. Mais son visage — qu’il dévoile sans problème dans la vie courante — son allure, son style cuir-punk et sa voix enjouée le classeraient plutôt parmi les jeunes quadras.
Pourquoi le masque ? Parce qu’il a repris la vie de Charles Baudelaire là où elle s’était arrêtée. Comme il le dit dans une vidéo, « je suis re-né à travers lui qui est peut-être moi ». Et comme il me le dit en riant « je suis un peu schizo, je ne sais pas si je suis sa réincarnation, je ne sais pas si je suis son entité, je ne sais pas si je suis Charles Beaudelaire mais quand je porte ce masque, vous parlez à Baudelaire, ou plutôt à KX17, sa réincarnation ».

A part ça, rien que du très normal, l’homme est direct, chaleureux et gai. Derrière lui, un portrait grand format, au stylo bille comme tous les autres mais entouré de fleurs aux couleurs vives. Parce qu’il avait rêvé qu’il ferait un portrait aux fleurs. Sinon, il continue de dessiner juste la tête qu’il voit dans son miroir, qui n’est pas forcément la sienne puisqu’elle change tous les jours. Et qui n’est pas forcément entière car il n’y a plus de place sur la page.

Au départ était le street art, le pochoir, pour remplir ses insomnies, dues à son grand chagrin d’amour. Puis il se mit au Bic et comme il était fauché, il a acheté des sacs de stylos au rabais dans un bazar à six sous. Heureusement que ce ne furent pas des feutres car ceux-ci s’effacent avec la lumière et le temps. Le stylo, c’est du costaud, du durable. De l’impressionné impressionnant.

 

Karl Beaudelere n’a pas la vision de ce qu’il va faire. De ce que ça va donner. De ce qu’il veut rendre. Il commence toujours par un œil. Et sa main tourne sur la page. Parfois ce sont plutôt des traits que des courbes, alors il dit qu’il fait du mikado. Le tout est de ne pas rater la dernière ligne droite ou ronde : s’il se plante pour mettre un dernier éclat dans le regard, si l’œil se ternit, c’est le dessin entier qui est fichu. Pas moyen de rattraper. Pas de repentir possible, on n’est pas dans la peinture.

 

Chez lui, que du grand format. Il est dans le geste ample, il faut que la bille se balade, qu’elle prenne ses aises sur les grandes étendues blanches, qu’elle ait le loisir d’aller, venir, passer, repasser encore.
Sa première œuvre, la rouge ci-dessous, est, avec les fleurs, atypique, car non seulement la tête semble posée sur un semblant de cou, mais encore elle est ornée. Notre Dame de la Garde, la belle Marseillaise qui a accompagné sa vie, a scellé ses premiers pas d’artiste. Et quelques vers du grand poète en ont composé le décor.

 

L’artiste avoue ne pas savoir dessiner. Il est autodidacte, n’a suivi aucune méthode, n’a copié aucun savoir faire, il ne sait exprimer son art que selon cette technique qui tient de la mission impossible. Il lui faut en moyenne un mois pour réaliser un portrait. Alors comment fait-il pour que ses traits de Bic donnent autant de finesse et de modelé à ses œuvres ? Comment ne perd-il jamais confiance, comment n’a t-il pas la tentation de zébrer ou de sabrer les visages ?

 

 

Ci-dessous le gros plan d’un autre portrait rouge qui rend compte de l’entrelacs des traits et de la finesse du processus créatif.

 

Vous pourrez voir l’expo jusqu’au 14 mars. L’artiste, lui, sera à l’expo jusqu’à demain, samedi 7, puis il rejoindra sa belle pour une nouvelle vie dans une nouvelle ville que la sienne. Avec son sac de billes au bout de ses stylos.

Karl Beaudelere du 3 au 14 mars 2015 à la galerie Routes, 53 rue de Seine 75006 Paris. Site de la galerie clic
Ici un article
sur lui paru dans Artension en 2014.

Texte © dominique cozette

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Nina Childress, artiste vibrante

23/02/2015 Comments off

Je ne connaissais pas cette ex-punkette née en 61 à Pasadena, Californie, vivant actuellement à Paris, passionnée de clichés des années 50 qui représentent son fond de commerce, ayant beaucoup exposé partout. Après avoir étudié aux Arts Déco, elle fit partie du groupe punk Lucrate Milk puis du collectif des Frères Ripoulin (dont les deux principaux sont Pierre Huyghes et Claude Closky) connus pour leur appartenance à la figuration libre et aux graffiti. Et se mit à peindre dans ces mêmes années.

J’ai peu de doc sur elle mais ce que j’en ai appris et vu, c’est sa fascination pour les années 50/60 dont elle s’inspire depuis le début pour ses peintures et ses installations. Au CRAC de Sète sont accrochées des séries de tableaux copiés sur les Nudies américains, films sur les nudistes dans des situations de la vie courante en société comme jouer au ballon, prendre le thé. Ces tableaux, et deux très grands tirages de même facture, sont étonnants car on dirait qu’ils ont été conçus pour être vus avec des lunettes 3D, du fait des contours verts ou rouges des personnages. Une intense sensation de vibrations.

C’est entre l’impressionnisme et l’hyperréalisme, comme des photos bougées, c’est d’ailleurs réalisé d’après des captures d’écran, format écran. Le remarquable aussi est l’élégance des scènes car, malgré leur nudité, les personnages se tiennent bien, sont bien apprêtés, ont de bonnes manières. Les hippies n’ont pas encore fait leur apparition.

On peut voir des scènes de danse, d’immenses rideaux peints habillant les hauts murs du CRAC.

Il faut savoir aussi que Nina Childress a ses marottes, elle a peint beaucoup de Romy Schneider en Sissi, d’images de romans-photos et de scènes d’opéra. Pour se rendre compte de son foisonnement et de son éclectisme (créations criardes et géométriques, petits travaux très kitsch et pas forcément très jolis selon moi), il faut aller sur son site ici.

Cette exposition comporte trois autres belles artistes, Sylvie Fanchon avec « chair », Enna Chaton et ses impressionnantes photos et la mystérieuse Mirka Lugosi. A voir jusqu’en mai.

Texte © dominique cozette

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Malaval, très mal…

24/10/2014 Comments off

Robert Malaval, j’ai vu ses tableaux pailletés, glamrock en diable au Palais de Tokyo en 2006, sûre de faire plaisir à ma petite-fille parce que bien clinquants. Plus des éléments de mobilier vandalisés par sa nourriture blanche, sorte de matière expansive qu’il avait inventée avant César.
Franck Maubert, écrivain, a bien connu cet artiste jusqu’à sa mort, en 80. Franck, alias Mao-mao, avait 20 ans, Malaval 35. Ils se sont rencontrés aux Halles, QG de la branchitude à l’époque du trou des Halles, de la finition de Beaubourg et de l’embrasement d’une société qui explosait de partout avec les expérimentations artistiques de tout poil, les drogues, l’alcool, les années Palace, les provocs en tout genre, l’avènement de la culture punk.
Un monde complètement dingue auquel Malaval, qui créchait dans un bunker sans fenêtre, sans douche, toilettes dans la cour, rue du Pont Louis Philippe, ne souscrivait pas vraiment. C’était un artiste maudit qui jouait avec la mort, essayant toutes sortes de substances autant pour créer que pour se détruire.
Le livre,  un « roman » dit la couverture, visible la nuit, raconte comme Malaval, asocial, a quitté l’école très tôt, puis tenté diverses choses pour éviter de bosser comme un con. L’art lui a permis de s’exprimer, aussi bien la musique (mixages créatifs dans son home studio)  que les installations, la peinture. Les galeristes, pas fous, reconnaissaient son talent et achetaient ses œuvres pour thésauriser. Le problème est que Malaval était incontrôlable, capable du pire quand il était défoncé. De plus, bien que très appréciées, ses œuvres se vendaient mal.

Franck Maubert, très jeune et naïf, passe beaucoup de temps avec lui, ils sont très amis, et il est parfois missionné par un galeriste pour le garder présentable. Il sait que Malaval peut claquer d’un jour à l’autre, il estime à 35 ans qu’il a bien vécu. Entre autres, il a élevé des chèvres et des vers à soie dans le sud, il a eu deux enfants et vécu deux ou trois amours, les dernières plutôt platoniques. Tous deux ont rencontré toutes les personnes qui ont fait les nuits parisiennes de ces années-là. Un de leurs fidèles amis était Jean-Marc Roberts, dit Mouche, l’écrivain et éditeur.
Le dernier baroud de Malaval fut une commande de la Maison de la Culture de Créteil, un environnement de béton et de triste banlieue nouvelle, où, dans une fosse, il créait au vu des gens du coin. Les amis parisiens ne venaient pas (c’est plus facile d’aller à Marrakech que de passer le périphérique) mais il a tenu bon, réalisant une trentaine  de grands formats dans ce lieu hostile. Lire l’article de JF Bizot
Puis en août 80, on n’a pas su quel jour, il s’est tiré une balle de 22 long rifle dans la bouche. Personne n’en a rien su. Son corps sans tête est resté là plus d’une semaine.
Même s’ils ont fait des bringues monstrueuses dont beaucoup de livres témoignent aujourd’hui, l’impression que donne le livre est d’une tristesse sans fin. Malaval n’était pas du genre à croquer la vie. Plutôt à la défier, et ce n’était pas une posture. Un livre passionnant pour qui s’intéresse au sujet.

Visible la nuit de Franck Maubert, aux éditions Fayard, 2014. 208 pages, 17 €
Voir une video de Malaval ici.

Texte © dominique cozette

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L’au-delà Fontaine

17/10/2014 Comments off

Oui, pourquoi pas un article sur ce monument qu’est Brigitte Fontaine passée hier à Ivry ? J’étais face à elle, au deuxième rang, elle est impressionnante, sorte d’Iggy Pop décharnée, ravagée, vieille (ce mot n’est pas péjoratif pour moi) poupée branlante, avec une canne à pommeau d’argent, rock star tout en noir et cuir à casquette de caillera, les yeux aussi faits que ceux de la Gréco.
Le rideau s’ouvre sur la silhouette gracile de l’icône, jupe transparente en tulle noir, qu’elle change pour une blanche un quart d’heure plus tard, petite cape en cuir noir, mitaines bondage itou, lacées, pantalon ou leggins très ajusté et sortes de sandales-boots avec guêtres écrues. Cheveux longs et pendants. Grandes mains noueuses et élocution improbable, celle qu’on connaît aujourd’hui, qui slame en accord parfait avec celle d’Areski, monumental et impassible devant ses percus, son pupitre d’où il déclamera un beau texte de sa voix de grotte. Et un guitariste magnifique, silhouette noire et feu d’artifice de cheveux blonds qui jouent sur le fond noir, de même couleur que le liquide ambré qu’il sirote, du whisky, entre accords étirés et déchirements onduleux tendance psychédélique.
Et des textes. Les superbes et drolatiques textes de la poétesse, qui font rire très souvent, réfléchir ou s’émouvoir, intercalés par quelques paroles saugrenues de la Madelon ou, pour le guitariste pinkfloydien, de la bonne du curé.
Du très inattendu pour moi qui en était restée à ses chansons chantées, je ne l’avais d’ailleurs jamais vue sur scène, et là, j’ai adoré ! Très fort, spirituel,  gai, partageux, requinquant, différent et carrément géant.
Je vous mets ici en lien l’un de ses textes irrésistibles, bourré de l’humour de cette auteure hors normes, mis en ligne en 2011.

texte et photo © dominique cozette

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