Archive

Archives pour la catégorie ‘kultur’

Du tambour au tam-tam

01/04/2020 Comments off

Mais pourquoi cette image ? Ici, nous sommes au 7 rue Sainte Croix de la Bretonnerie, dans le Marais parisien où je me promène souvent. Ici, certains s’en souviennent, se tenait une belle boulangerie. Et d’un seul coup, fini ! J’y vois cet affichage, preuve s’il en est de la disparition de commerces traditionnels au profit d’une boboïsation totalement inutile.  Qui va acheter un soutif en se levant pour le tremper dans son café au lait ?
Et sous la boulangerie, qui se souvient d’un club de jazz réputé dans les années 60, appelé le Gill’s Club, labyrinthe de caves voutées puant le tabac et le salpêtre du temps de sa splendeur ? Il fut créé en 1963 par Gilles Nicolas, d’où le nom, et Jean-Claude Weill qui logeait dans les étages. Jean-Claude était guitariste et Gilles batteur de jazz.
Parallèlement, ils fondèrent le Gill’s Club de l’été, derrière Saint de Monts, dans une bourrine au toit de chaume en plein marais (le marais, encore) vendéen où défilèrent de nombreux musiciens de jazz qui tournaient sur les plages avec France Gall ou Carlos, heureux de pouvoir y faire un bœuf et « se laver les oreilles de cette variétoche de m… ».

Revenons à celui de Paris que je n’ai pas beaucoup fréquenté, étant un peu jeune à cette époque bénie du bebop, de Coltrane, Mac Coy Tyner et autres Messengers. Ce club marchait bien, surtout les vendredis ou samedis soir et rien ne laissait présager qu’il fermerait pour une raison brutale : 141 jeunes morts dans l’incendie d’un dancing à Saint Laurent du Pont, le 1er novembre 70, le bal tragique qui anticipa d’une semaine le « bal tragique à Colombey » (mort du général de Gaulle) pour lequel Hara Kiri fut immédiatement interdit à la vente, remplacé aussi sec par Charlie Hebdo.
Mais pourquoi vous assommé-je avec ces sombres histoires ? Parce que ça m’a frappée de voir qu’à la batterie de Gilles Nicolas (devenu plus tard mon ex-mari, je résume) succèderait un autre instrument de la famille des percussions : le tam-tam d’une princesse. C’est un peu maigre ? Continuons.
En 1970, donc, l’incendie ravageur du dancing où se produisait un groupe de rock tua en moins de dix minutes ces 141 malheureux jeunes, soit qu’ils furent asphyxiés par les vapeurs dégagées par le polystyrène, soit qu’ils furent brûlés vifs, d’autant qu’une boule de feu traversa l’espace quand quelques-uns réussirent à forcer une issue de secours, fermée comme toutes les autres par peur du resquillage. En dix minutes, tout fut fini. Les musiciens furent retrouvés figés sur scène, jouant probablement sans se rendre compte qu’ils étaient en train de s’asphyxier. 63 fautes furent retenues contre le gérant lors du procès. Il fit de la prison.
Après cet horrible fait divers, tous les établissements publics qui ne possédaient pas d’issues de secours durent fermer. Ainsi les caves. Donc le Gill’s club.
Gilles me raconta que pour maintenir cet établissement, ils avaient essayé de racheter la boulangerie et j’ai gobé ça, comme s’ils en avaient les moyens ! D’autant qu’en fouillant le net pour en savoir un peu plus (les protagonistes étant décédés), j’apprends que le Gill’s Club de Paris avait été repris en 1965 par un autre fou de jazz, Gérard Terronès, — plus rien à voir avec Gilles — qui y implanta le free jazz et y créa un label et qui est mort lui aussi il y a peu.
La fondatrice de Princesse tam-tam  est, elle aussi, décédée avec son mari, lors d’un attentat à Bombay qui tua 130 personnes.

Quant au Gill’s Club vendéen, il finit en flammes, ces foutues flammes, par une nuit d’hiver 72, frappé par la foudre.
Ces incendies, ces attentats, ces morts brutales bientôt effacées par une enseigne de produits pou-pou-pidou qui font rêver les femmes pour ce qu’elle leur promet et les hommes pour le désir de l’ôter au plus vite du buste de leur conquête, sans tambour ni trompette, sur la superbe couche d’un magnifique Airbnb dont les affaires, figées par le confinement, repartiront hélas dans quelques temps avec les incessants bruits de roulettes de ses petites valises taille cabine, qui passeront devant l’ex- chouette librairie gay (et pas que) au 6 de la même rue, les Mots à la bouche*, priée de plier les gaules pour laisser la place à un marchand de pompes vintage d’un docteur anglais. Ciao culture.
Qui a dit que Paris sera toujours Paris ?
(Maurice Chevalier qui honora joyeusement les seins avec Valentine et ses petits tétons et les chaussures avec ses petits petons. La boucle est-elle bouclée ?)

* la librairie va rouvrir pas loin, rue St Amboise dans le 11ème. Ouf.

Texte © dominique cozette.

Categories: kultur

The last wedding, quelle mine !

24/02/2020 Comments off

Plus qu’une semaine pour aller admirer le magnifique travail de Rebecca Tollens, à peine 30 ans, d’origine franco-suédoise, qui se destinait au droit international. Puis, après une mission humanitaire au Ghana, se lança dans un road-trip en Amérique du sud qui lui fit abandonner une carrière juridique pour celle d’artiste. Elle a d’abord fait des études d’illustratrice puis, sur les conseils des deux créateurs de la galerie de la rue de Charonne, s’essaya dans des dessins plus personnels, sans cadres imposés ou autres contraintes. Une réussite.

Si je ne me trompe, c’est sa deuxième exposition à Arts Factory, expo sur les quatre demi-étages, riche, superbe, avec ses dessins à la mine de plomb et au fusain qui racontent des jolies scènes de vie, étrangement cadrées parfois, toujours émouvantes avec leur petit je ne sais quoi de nostalgique. Mais aussi des céramiques d’allure très fragile, très fines, quelques vidéos mystérieuses et des installations sur ses recherches graphiques.
A ne pas manquer si vous appréciez le beau dessin, sinon, il restera son site. Ou son instagram.

Rebecka tollens, The Last Weddind à la galerie Arts Factory, 27 rue de Charonne 75011. Jusqu’au 29.

texte © dominique cozette

Categories: kultur

A History of misogyny par Laia Abril

20/02/2020 Comments off

J’avais repérée l’artiste Laia Abril en 2016 aux Rencontres d’Arles où la première partie de son travail, A History of Misogyny, avait pour sous-titre « on abortion », et je la retrouve (attention, c’est jusqu’au 22 février) dans la bien-nommée galerie Les Filles du Calvaire  où elle traite cette fois le viol. Cette jeune artiste, je la vois comme une sorte d’historienne, de journaliste ou de sociologue tant elle affiche plusieurs pans de ses sujets qu’elle recueille avec photos et précisions narratives pour nous en faire part. Elle dit : « En scrutant, conceptualisant et visualisant les échecs judiciaires, en tenant compte des réglementations historiques, des dynamiques toxiques et des témoignages de victimes, le projet pointe la culture du viol institutionnel répandue dans les sociétés du monde entier. Je développe ce travail en explorant les liens entre mythes, pouvoir et droit et les notions de masculinité et de violence sexuelle. » [•••] « Ce projet montre à quel point la société blâme encore aujourd’hui les victimes d’agression sexuelle, tout en normalisant la violence sexuelle. »

Au rez-de-chaussée, une petite dizaine d’immenses photos représentant chacune une tenue : une robe de mariée pour une enfant de 13 ans mariée de force, une robe de petite-fille de cinq ans violée par son instituteur jamais puni, une tenue de religieuse de femme maltraitée, un uniforme de prisonnière… etc et, au-dessus, la narration des crimes. Dans certains pays, la femme violée est lapidée, ou son père est remboursé, ou elle doit épouser le violeur, ou elle n’est pas crue, ou c’est la tradition d’enlever une très jeune fille pour l’épouser sans que la famille ne puisse l’en empêcher pour ne pas perdre son honneur.
Au premier étage, des petites photos ou des objets accompagnés de légendes sur leur utilisation par rapport au viol. Ou pour punir ou soigner les pervers…
- Un sabre vibrant « Aux filles et aux femmes qui se plaignent d’avoir été violées, il n’y aurait, il me semble, qu’à leur conter comment une reine éluda autrefois l’accusation d’une plaignante. Elle prit un fourreau d’épée, et, en le remuant constamment, elle fît voir à la dame qu’il n’était pas
possible alors de mettre l’épée dans le fourreau. » (Voltaire.)

- Kits de viol : Aux États-Unis, des milliers de kits de preuve de viol (sorte de boîte) contenant des preuves ADN n’ont pas été envoyés aux laboratoires de polices scientifiques pour analyse, ils ont soit été interceptés soit laissés tels quels. Ce problème a potentiellement empêché l’identification de milliers de violeurs.
- Photo des camps de viols en Bosnie où l’armée serbe a commis entre 12 000 et 50 000 viols sur des personne de tous âges et des deux sexes.
- Un dispositif anti-viol hérissé de pointes à introduire dans le vagin. Le pénis piégé ne peut être délivré que par un acte chirurgical.
- Gulabi Gang ,« le gang rose », est un groupe d’autodéfense indien entièrement féminin qui lutte contre la violence domestique et sexuelle. Il comprend 400 000 combattants (en 2014) armés de lathis [bâtons] et habillés de saris roses.
- La castration chimique : des médicaments sont distribués aux États-Unis, en Indonésie, en Australie, en Russie, en Corée du Sud, en Chine, au Danemark, en Suède, en Moldavie, en République Tchèque, en Allemagne ou en Pologne. Ces substances sont capables de réduire la libido, les fantasmes sexuels compulsifs et la capacité d’excitation sexuelle.
- Le physique : En 2017, le tribunal italien de la ville d’Ancône a innocenté deux hommes qui avaient drogué et violé une jeune fille de 22 ans parce que la victime présumée était  » trop masculine et trop laide  » pour être une cible.

« On rape » de Laia Abril à la galerie Les filles du calvaire, 17, rue des Filles-du-Calvaire 75003 Paris. Jusqu’au 22 février.

Categories: kultur

Jean Feldman est à Sète

17/02/2020 Comments off

Jean Feldman, avant d’être un grand artiste, fut un très grand publicitaire. Les campagnes qui sortaient de son agence FCA étaient magnifiques. Tous les anciens publicitaires que nous sommes s’en souviennent. Mais il a tourné la page, je ne le sens pas nostalgique du tout mais allant toujours de l’avant, réalisant le projet qui lui tenait à coeur depuis toujours : entrer dans le monde de l’art.

J’ai appris par un de ses proches qu’il a détruit les peintures de sa première exposition, des femmes nues stylisées, superbes, pour passer à autre chose. Cet autre chose, après de nombreuses expositions principalement parisiennes, est à Sète dans une étonnante chapelle dédiée aux arts plastiques, décatie et impressionnante : la Chapelle du Haut Quartier.

Le cadre parfait pour les personnages et autres créations de Jean Feldman, la plupart réalisées à base de carton découpé, parfois peint, d’aluminium, de bois. Il n’arrête pas, son atelier est envahi de son imaginaire, très souvent des grands formats soigneusement encadrés — Jean est un perfectionniste — et enrichi régulièrement de nouvelles créations.

Car si son style est bien identifiable, il continue à le faire évoluer d’année en année, en nuances, en sujets ou en volume, nous offrant chaque fois une nouvelle facette de son talent.

 

Ce qu’on aime à l’unanimité, c’est le regard bleu azur qu’il porte sur le monde, on l’imagine enfantin, simple, ébahi, émerveillé. Comme lui, en fait.
Mes photos ne sont pas merveilleuses, certaines sont faites à partir du très beau catalogue que je n’ai pas voulu « casser », mais ça donne une idée assez claire de l’artiste. Vous pouvez en voir plus sur la page FB de la Chapelle avec un film panoramique de l’expo.

L’atelier de Jean Feldman, c’est jusqu’au 8 mars à la Chapelle du Haut Quartier, rue Borne, à Sète.

Texte © dominique cozette

Categories: kultur

31/03/2019 Comments off

 

 

Adieu petit bout de femme
petite tête de moine
au talent merveilleux
fée des émulsions
créatrice sans pareille
avez-vous vu ses Plages
toujours le petit sourire
des fabricants de bonheur
sa valeur number one
quelle patate elle avait
parfois en forme de coeur
glanant dans l’air du temps
les tronches les trognes
les visages des villages
les paysans des paysages
sans feux ni lieux ni foi ni loi
mais une bonne dose d’humanité
voyez la débouler tout là-haut
irradiant de lumière des projos
comme un petit lutin taquin
une joyeuse petite déesse
adieu Agnès
bienvenue au paradis

texte © dominique cozette

Categories: kultur

Ceija Stojka : une formidable rom !

02/05/2018 Comments off

Je devrai dire romni. C’est, c’était hélas elle est morte, une femme extraordinaire, aujourd’hui exposée à Maison Rouge. J’ai d’abord vu sa peinture, une explosion de couleurs, une ode foisonnante à la nature qu’elle respecte et vénère, naïf, certes, mais extrêmement narratif et souvent très gai malgré les dramatiques épisodes passés dans trois camps de concentration avec une partie de sa famille, durant la guerre, alors qu’elle avait 10 ans. Son père a été exécuté rapidement, une perte énorme. Cette artiste autodidacte bouleversante, première femme Rom à parler du génocide les concernant, a peint sur le tard. Puis je l’ai vue, elle, même expo, dans un film de 20 minutes où elle raconte principalement comment ça se passait à Bergen Belsen. C’est horrible mais sa façon de narrer l’horreur démontre avec éclat la façon qu’elle a de prendre les choses du bon côté durant toute sa vie, quels que soient les malheurs qui la traversent.

Passionnée par ses récits picturaux et verbaux, j’ai acheté le livre qui vient de sortir, qu’elle a écrit. Car, illettrée, elle s’est arrangée pour apprendre les rudiments de l’écriture à son adolescence afin de s’élever. C’est comme ça qu’elle a écrit, sur le tard aussi, la vie qu’elle a menée avec sa famille chérie et tous ses amis roms, ou pas roms. Comment, de petites choses, ils font toujours une fête, se réunissent, dansent, chantent, des chansons très longues et chaque fois réinventées pour transmettre leurs traditions et les histoires familiales. Comment, d’un seul coup à 15 ans, elle devient mère sans le père, ce qui semble ne poser aucun problème … comment, ils travaillent tous, ils font les foires, les marchés. Ça se passe en Autriche, elle vit principalement à Vienne mais dans les années, 50, 60, ils circulent beaucoup avec leurs roulottes. Puis la caravane et la Mercedes, puis enfin, la sédentarité. Pour elle, la vie est un enchantement, et les enfants, la chose la plus chère du monde. Evidemment, la liberté dont jouissait cette communauté avant la guerre a vécu, il leur faut s’intégrer ou se cacher, ce n’est pas facile mais elle ne s’en plaint jamais. Elle a écrit sa vie sans haine (comment a t-elle fait ?) avec un appétit de jouissance et de bonheur extrêmement émouvant. Je viens de finir le livre, je vais retourner à la Maison Rouge pour m’imprégner de ses images, les revoir à la lumière de ce que j’ai appris. Passionnant, je vous dis.
Elle est morte en 2013, à 80 ans, en laissant un millier d’œuvres.

Nous vivons cachés de Ceija Stojka, suivi de deux entretiens plus d’un essai de Karin Berger, celle qui a réalisé le film et a fréquenté Ceija jusqu’à sa mort. Plus un cahier de photographies. Aux éditions Isabelle Sauvage, 2018. 298 pages, 27 €.

Exposition à la Maison Rouge (10 bd de la Bastille) jusqu’au 20 mai. Lien ici.

Texte © dominique cozette.

Categories: bouquins, kultur

Marina Abramovic par Marina Abramovic

03/01/2018 Comments off

C’est un livre fantastique, passionnant, incroyable. Forcément, parce que son auteure et héroïne est elle-même fantastique, passionnante, incroyable ! Surhumaine en fait. Vous connaissez peut-être sa performance la plus célèbre : assise au MoMa, sans jamais bouger, ni boire, ni parler, ni faire pipi, elle accueille sur le siège d’en face toute personne désireuse de planter son regard dans le sien le temps qu’il veut. 750 000 personnes se sont pressées pour voir la performance, 1500 personnes lui ont fait face pour souvent pleurer d’émotion devant ce miroir d’elles-mêmes.
Marina est née en 1946, ce n’est pas une baby-boomeuse, elle n’a pas profité des trente glorieuses puisque née dans la très austère ex-Yougoslavie. Père courageux partisan de Tito, mère responsable d’art et cruellement odieuse avec sa fille qu’elle frappe tout le temps, qu’elle critique, à qui elle interdit toute sortie jusque bien après sa majorité et, même si elle se marie pour lui échapper, la contraint de rester avec elle, sans son mari. Cette sinistre éducation, qu’on appelle l’emprise,  fera d’elle une guerrière, une personne qui n’aura jamais peur de rien, ni de la douleur, ni de la provoc, ni des exhibitions, ni des sentiments. Elle va passer sa vie — loin d’être finie car elle est en pleine forme à 71 ans — à réaliser de douloureuses et dangereuses performances.
La première, qui n’en est pas encore une, consistait à se jeter contre le mur de sa chambre pour casser son grand nez et espérer qu’on le lui refasse tel celui de Brigitte Bardot.
Ses premières apparitions publiques sont liées à son corps, sa main ou son corps nu, auxquels elle inflige de terribles épreuves qui se terminent dans le sang. S’ensuivront d’autres façons de dépasser ses limites : congeler son corps nu sur des gros blocs de glace, lui faire perdre conscience dans des cercles de feu, le mettre en déséquilibre extrêmement périlleux. Et surtout, le soumettre à une discipline inhumaine, comme au MoMa et ailleurs où elle se contraint à rester des jours et des jours dans une position non seulement intenable si on ne s’est pas entraîné mais surtout dangereuse pour l’organisme (c’est expliqué médicalement dans le livre). On la verra aussi à Venise dans une cave parmi un amoncellement d’os de bœufs qui pourrissent, grouillent de vers, puent de façon insoutenable, tandis qu’elle reste là, des semaines, à les gratter, devant un public écœuré ou abasourdi.
A 30 ans, elle rencontre, une sorte de jumeau de l’âme, Ulay, avec qui elle réalise de nombreuses performances. Ils vivent dans un camion sans aucun confort, circulent dans toute l’Europe pour s’exposer. Elle l’adore, leur entente est extraordinaire mais il n’est pas si clean que ça. Leur énorme projet, qui prendra des années à se monter, est de partir chacun d’un côté de la Muraille de Chine, de marcher l’un vers l’autre et de se marier lors de leur rencontre, trois mois plus tard. Ça se fera mais les aléas sont très importants et ça se termine très mal pour Marina. Pas pour lui. Ils se séparent et malheureusement, elle lui laisse laisse toutes ses archives, photos, films. C’est tout ce que les performers peuvent monnayer.
De nombreuses performances encore plus drastiques sont racontées, mais le livre ne peut pas se résumer. Parallèlement, Marina met au point des stages pour les plasticiens qui désirent s’initier à la performance. Dès le début, elle les met à l’épreuve par une discipline de fer, par exemple 4 jours sans manger ni bouger, ou se perdre nu dans une forêt, ou compter des grains de riz des heures entières… Lady Gaga qui est une fan depuis longtemps a demandé un stage, très difficile, qui a été filmé puis monnayé afin de pouvoir aider Marina à créer une fondation destinée à porter la « bonne performance » dans le monde entier.
Ce livre est très dense, il nous montre comment une femme munie d’une telle puissance de volonté reste fragile face aux peines d’amour qui la blessent plus que tout (je ne vous ai pas parlé de la deuxième, très dure). Mais aussi comment on peut transformer son état de conscience si on le veut vraiment, comment la volonté peut s’entraîner et permettre de franchir ses limites ou « traverser les murs« , titre du livre.
A lire absolument, absolument, absolument ! Le meilleur livre que j’aie lu cette année…

Traverser les murs, mémoires de Marina Abramovic. 2016 en anglais, 2017 chez Fayard. Traduit par Odile Demange.  446 pages, 24,90 €.

Categories: bouquins, kultur

Panne de photocopieuse, éruption cutanée, accident de scooter, rupture difficile…

14/12/2017 Comments off

Pour résoudre vos petits et gros ennuis, réaliser vos souhaits, adressez-vous à Claire Wallois, alias Dove perspicacius, son nom d’artiste. Comme les sorciers africains qui peuvent faire revenir l’être aimé ou vous assurer la fortune (son flyer en fait foi), elle crée des ex-voto qui peuvent solutionner vos problèmes. Elle est en résidence à Paris jusqu’au 21 décembre, c’est le moment de passer commande !

« SometimeStudio est ravie de vous présenter l’artiste Claire Wallois, invitée en résidence à la galerie du 30 Novembre au 21 Décembre. Diplômée de l’école des Arts Décoratifs de Strasbourg en 2013, Claire Wallois accompagnée à l’origine de Colombe Ferté-Fogel, a formé en 2010 Dove Perspicacius, autour d’un tableau commémorant l’issue miraculeuse d’un accident de voiture. Elle réalise aussi des décors de fête foraine.Pendant ces 3 semaines d’exposition, les visiteurs pourront découvrir des œuvres originales de l’artiste : une centaine d’ex-voto personnels, ainsi que le grand retable de l’Eté. L’artiste sera présente sur place pendant toute la durée de l’exposition, pour prendre et réaliser les commandes des visiteurs et représenter leurs propres aventures, leurs remerciements, et leurs demandes, sous la forme d’ex-voto. « Panne de photocopieuse, éruption cutanée, incendie de grange, accident de scooter, brûlure chimique, rupture difficile, infraction au code de la route : il y a toujours une bonne raison de faire un ex-voto. Du garagiste à Mercure, en passant par St Christophe, sa propre mère, son patron, ou un ophtalmologiste, nombreuses sont les personnes à qui s’adresser par peinture interposée pour demander une faveur, ou remercier, suite à un miracle. Peinture à l’huile, faux marbre, velours, frange dorée, broderie, pyrogravure et vitrail sont à votre disposition.L’idée est d’explorer une façon mythique de vivre le monde ; transfigurer les évènements sur une échelle épique. L’ex-voto est un espace où se rencontrent le quotidien et l’exceptionnel, le céleste et l’humain, l’art et nous.  En partant de votre récit, qu’il soit celui d’un instant unique où d’un souhait de protection éternelle, nous lui donnerons, grâce aux techniques de peinture ou de broderie et à notre interprétation toute l’intensité et la valeur qu’il a pour vous. Faire un ex-voto, c’est raconter une histoire, ou une manière de dire unique. Vous emportez bien sûr la pièce terminée avec vous. »

 

 

 

 

 

 

SometimeStudio 26 rue St Claude, 75003 Paris.  Lien du site de Claire Wallois ici.

Texte © galerie Sometimes Studio (et dominique cozette pour le début).

 

Categories: kultur

L’immense poésie de Claire Morgan

04/11/2017 Comments off

Elle est Irlandaise, jeune, talentueuse. Claire Morgan est née en 1980 et a connu le succès très vite à travers l’Europe. Son travail Perpetually at the Centre est superbe, se prévalant d’une préoccupation écologiste pointue, la place que laisse l’homme dans la nature fragile dont ses œuvres rendent si bien compte. Le paradoxe, c’est qu’elle est aussi taxidermiste. Animaux morts, natures mortes, déchets de ses travaux de naturalisation, os, sang, dans ses tableaux et installations.
Ses installations sont monumentales, sublimes, presque à la limite du diaphane parfois (pas de résultat sur photo, donc), faites de minces fils géométriques où sont accrochés des fragments de plastique, des graines volatiles de pissenlit (celles qui volent quand on souffle dessus). Certaines composent des mots à la limite du visible qu’on essaie de déchiffrer.
J’ai rarement vu une exposition aussi poétique !

 

 

 

 

 

Il y a aussi des dessins et des peintures étranges.
Galerie Karsten Greve, 5 rue Debelleyme 75003. jusqu’au 23 déc. Lien ici

Texte et photos © dominique cozette

 

Categories: kultur

Dernières nouvelles du cosmos

05/12/2016 Comments off

Une fois n’est pas coutume, je vais vous parler d’un film, une pure merveille. Un documentaire (bande-annonce ici) sur une personne extraordinaire qui nous a scotchés sur nos fauteuils, tous les spectateurs du cinéma où je viens de le voir, le Luminor, derrière le BHV. Cette personne s’appelle Hélène Nicolas. A première vue, elle ressemble à s’y méprendre à une handicapée mentale profonde. Elle en a tous les symptômes : elle est très mal assurée dans sa marche, elle ne se sait pas bien se servir de ses mains, elle vous considère d’un air béat, bouche ouverte, en riant à l’occasion, ou en se mordant le poignet quand elle n’est pas contente. Et surtout, elle ne parle pas. Elle mange la bouche grande ouverte, se trimballe avec une grosse bouée imprimée pneu autour d’elle. Elle semble avoir 15 ans, un an d’âge mental mais en a trente.

Cette jeune femme a été diagnostiquée autiste très déficitaire dans son enfance. Sa mère n’a jamais pu avoir de contact avec elle. Comme elle dit : elles ne se connaissaient pas et ne se reconnaissaient pas. La fillette ne touchait rien, passait la main au-dessus des objets, ne se servait de ses mains que pour attraper ses aliments. L’institution spécialisée n’a rien pu faire pour elle. Aucun progrès. A 14 ans, elle est devenue dépendante de sa mère qui a quitté son boulot pour lui apprendre des choses. Quoi ? On ne sait pas, elle ne sait pas mais à force de la stimuler, elle a réussi à trouver le chemin de la communication. Très lentement. Hélène s’est mise à écrire, toute seule, des mots qu’on ne lui a jamais enseignés avec des lettres qu’on ne lui a jamais apprises. Sa mère, une belle blonde fine et rieuse, ne peut rien expliquer. Peut juste aider sa fille à aligner des petites lettres en carton, rangées dans une boîte à cases, pour faire des phrases. C’est long, les lettres sont de traviole, toutes les trois lignes il faut remettre les lettres dans les cases pour continuer. Mais ce qu’on lit, ce qui sort de « la boîte à penser » ou du « cornichon de cerveau » d’Hélène est bluffant. Par exemple :
« Sortir de ma bulle pour entrer dans le cercle aux limites domptées depuis la nuit des temps par le géocentrisme indélébile. Pourquoi ? »
« Opaque lecture, nourricières des uns, meurtrières des autres, avec la même croyance du droit à l’existence. »
« Dans la folie de l’obéissance d’être en vie, j’accuse la gourmandise jubilatoire de mon cerveau de m’inonder du désir impalpable de jouer avec les lettres et raconter l’invisible qui vit en moi. »

De ses textes, des gens de la scène ont créé un spectacle où se mêlent voix, musiques, sons, installations mobiles, lettrages… présenté à Avignon et ailleurs. Et aussi des chansons. Un beau succès. C’est qu’on a affaire à une splendide poétesse métaphysico-surréaliste qui rit en écoutant les autres dire ses mots. Elle jubile. On s’attache, on a envie, comme un mathématicien auquel elle a posé une colle vertigineuse, de caresser ses joues pleines, de se faire imprimer par son regard intense qui ne cille pas et en dit long sur son pouvoir d’incorporation de l’autre, et de lui faire des guilis.
Ce film, dernières nouvelles du cosmos, est l’un des plus beaux que j’aie vus. Jubilatoire, enthousiasmant, extraordinaire. Après, je me suis ruée au BHV pour acheter son livre : Algorithme éponyme.
Son nom d’artiste est Babouillec.
Elle ne fait jamais de fautes d’orthographe.
Le film est de Julie Bertuccelli.
Il se joue dans peu d’endroits. Il va passer à Ivry dès mercredi, au Luxy. Et j’espère ailleurs.
Une pure merveille, vous dis-je.

Algorithme éponyme et autres textes de Babouillec, 2016 aux éditions Payot et Rivages. 140 pages formidables, 15 €.
Dernières nouvelles du cosmos, film de Julie Bertuccelli.

Texte © dominique cozette

Categories: bouquins, kultur

Fêter Perec et se régénérer

11/03/2016 Comments off

 

Le texte est un monovocalisme en e, c’est-à-dire qu’il est écrit en n’utilisant que la lettre e comme voyelle. Comme dans les revenentes de Perec, un maître. Ou un mètre ?

Je crée et je t’emmerde.
Créer, c’est… rêver ?
Elle se rêve en vedette,
en fée de best-sellers, les recettes et le sceptre
les étrennes en été, les fêtes et les télés
et les verres de Xéres, les crèmes renversées
les kermesses éternelles…
Elle espère, elle espère, et elle stresse.
Créer, créer, créer… elle reste tellement sèche,
et elle se désespère.  C’est l’échec.
Créer, pense-t-elle, créer c’est s’emmerder,
Merder, se débecter. Nettement, bêtement.

Hé ! Revenez, mes pensées !
Sellez mes zèbres, vengez mes errements
prenez mes encres d’ébène…
Hé, descellez mes lèvres,
Désherbez mes déserts, décélérez le temps !

Revenez, mes pensées !
Déchevêtrez les rêves, ensemencez l’éden !
Ferrez les fées fêlées, mêlez belles et bêtes
gentlemen éméchés tête-bêche. Et péchez !
Créez, persévérez.
Elle pense : créer c’est s’entêter, s’endetter,
Et tester. C’est … tenter !

Hé ! T’entends ? Créer c’est tenter !
Desserrer des fesses, lécher des verges,
détendre des sexes et les pénétrer,
délester en des gerbes le sperme fermenté,
entremêler les femmes, les pédés et les nègres,
les esthètes rebelles.
Déverser des ventrées de sentences démentes
des pelletées de textes et de vers zélés
verbe et verve en même temps.
Elle pense : hé hé, je crée, hé hé, je me démerde,
et je me régénère! Défense de cesser !

Eh !  Les décérébrés, les pète-sec vénères,
les empestés d’encens, de prêche et de versets !
Hé ! Benêts délétères excédés et replets,
hébétés éphémères, brêles dégénérées !
Hé ! Spectres desséchés, très chers frères éventés,
tremblez de senescence, bêlez et végétez,
dépendez les emblèmes, fermez les temples blêmes.

Et crevez en enfer.
Je crée et je t’emmerde.

Texte et illustration © dominique cozette

Categories: kultur

L’émouvante Sylvie Blocher, artiste des gens

28/01/2016 Comments off

Voici une artiste formidable dont Le Monde choisit de nous parler seulement à la fin de l’expo, c’est dingue. Donc c’est jusqu’à samedi si vous êtes près de Sète : elle est for-mi-da-ble. Beaucoup à lire, beaucoup à voir. Elle se définit, sur son site (voir ici) comme vidéaste. Les vidéos sont pour la plupart des personnes de tous pays filmées plein pot, parfois dédoublées en split screen, parfois assorties à un fond pantone de différentes couleurs de peau s’ils parlent de ça.
Mais il y a aussi beaucoup à lire, ce qu’elle a capté des gens et qu’elle a retranscrit d’une belle calligraphie en capitales, sur un fond de peinture verte d’ardoise. Je n’ai pris que peu de photos et l’article qui suit est celui du Monde d’hier soir alors que l’expo — dans ce superbe et immense lieu qu’est le CRAC de Sète — tire à sa toute fin…

Sur deux murs, pleins de unes de Libé repeintes en vert ardoise, avec juste un détail ou un mot laissé apparent, puis un commentaire de l’artiste sur l’actualité ou une réaction.

Article du Monde : Tous les artistes n’ont pas cette grâce, de toucher le public en son âme et conscience. Sylvie Blocher est de ceux-là. A fleur de peau, au sens noble : poreuse au monde, attentive à toutes les marges, une plasticienne intranquille, qui, depuis plus de trente ans, travaille sans relâche, d’installations vidéo en expériences urbaines. Pourtant, la France l’a négligée, quand les étrangers la réclament. Trop sensible, trop engagée dans le champ social ? A observer les visiteurs bouleversés de son exposition au centre d’art contemporain de Sète, on comprend ce à côté de quoi l’Hexagone est passé. Héritière du black power d’Angela Davis comme d’Edouard Glissant et de sa théorie du Tout-Monde, cette influente professeure aux Beaux-arts de Cergy fonce tête baissée sur tous les potentats : machistes du modernisme ou mafia chinoise de Toronto, rien ne lui fait peur. Sa caméra pour toute arme. Guerrière ? « On me l’a assez reproché », s’amuse-t-elle, le regard brûlant de curiosité autant que d’anxiété, quand nous la rencontrons dans son atelier de Saint-Denis.

« Avez-vous une idée pour changer le monde ? » Il y a un an, Sylvie Blocher a publié cette petite annonce dans un journal du Luxembourg, pour une exposition au Mudam, musée d’art contemporain luxembourgeois. « Sur cent personnes, à peine cinq avaient de bonnes idées, les autres étaient dans la plainte et le désespoir », constate-t-elle alors.

Qu’à cela ne tienne, elle invite ces anonymes, comme elle le fait pour chaque exposition. Dans le hall du musée, elle a construit un mécanisme d’acrobate, filins et harnais, qui les propulse à douze mètres du sol. Elle les filme. Leurs envolées ouvrent l’exposition sétoise, sur quatre écrans. « Ils étaient dans un moment très particulier entre eux et leur corps, raconte-t-elle. Certains étaient dans une joie inouïe, d’autres hurlaient ou lâchaient prise.Une jeune femme, rwandaise, s’est envolée dans un cri de douleur, revivant son trauma. Elle m’a confié après : “Avec vous, j’ai lâché les morts”. » Des mots qui remuent cette enfant des années 1950, dont tout le travail consiste à comprendre « comment la modernité, qui a produit tant de choses magnifiques, a pu s’effondrer avec les exterminations de la seconde guerre mondiale ». Depuis son premier projet, consacré à Nuremberg, elle s’efforce de faire en sorte qu’à travers ses films, « l’histoire nous affecte et nous déplace, qu’elle ait une résonance intime et complexe, afin que jamais elle ne se reproduise ».

Utopies défaites

Cela la conduit auprès de tous les oubliés. Par exemple, ces adolescents des favelas de Rio, qu’elle fait défiler : « Je leur ai juste demandé de regarder ce vide effrayant qu’est la caméra, en pensant à ce qu’ils aiment ou haïssent le plus au monde. » Frêles madones ou musculeux voyous, ils sont à Sète en majesté, stupéfiants de fierté. « Ils nous disent : “je suis là” ». Claque, également, la série de portraits vidéo consacrés à « ces discours qui nous ont promis le bonheur, et ont échoué », d’Obama avant son élection aux utopies d’ultragauche… Une slameuse russe clame Le Capital de Marx ; à ses côtés, une cantatrice chante la convention de Genève, qui revendique un droit universel des réfugiés. Une façon, selon l’artiste, « de délivrer le discours politique afin que, d’un coup, on l’entende ».

« Donner aux gens une autre place que celle qu’on leur a allouée, les emmener ailleurs. » Elle n’a pas d’autre ambition. Qu’elle déconstruise le discours de l’identité américaine en le faisant revisiter par Indiens, Blacks et Chicanos ou qu’elle imagine, avec son association Campement urbain, le plan d’une ville australienne à partir des désirs de ses habitants, sa méthode est toujours la même, « capter la parole, jusqu’à ce que quelque chose se passe ». C’est le secret de cette exposition à Sète, exceptionnellement populaire. (voir photo ci-dessous)

Pendant un mois, Sylvie Blocher a accueilli les habitants, leur demandant « d’offrir quelque chose au centre d’art ». Un homme est venu des Cévennes pour lui confier « l’histoire de cette Marianne qui ne [l]’aimera jamais », et avouer « aujourd’hui, vous êtes Marianne, je vous offre ma présence ». Un pêcheur se souvient des trois baisers de sa mère quand il sortait du port, un ancien évoque la guerre d’Espagne. Elle accepte tous les récits, fous ou anodins. Puis retranscrit sur les murs, à la main, ces confidences. « Comme des fictions, qui nous permettent de regarder le monde différemment. » Un quidam est venu avec ces mots, empruntés à Nietzsche : « Il faut du chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse. » On ne saurait mieux la définir.

« S’inventer autrement – Sylvie Blocher », Centre régional d’art contemporain, 26, quai Aspirant Herber, Sète. Tél. : 04-67-74-94-37. Du mercredi au lundi de 12 h 30 à 19 heures, le week-end de 14 heures à 19 heures. Jusqu’au 31 janvier. crac.languedocroussillon.fr

Categories: kultur

Pour la peau de Dimitri Tsykalov

11/01/2016 Comments off

Skin est le titre de l’impressionnante exposition du plasticien russe Dimitri Tsykalov à la très belle galerie rabouan moussion.

Skin comme les peaux de bêtes collectionnées par les chasseurs de fauves.

Car c’en sont, des peaux de bêtes. De lourdes peaux en bois massif issu du démontage des caisses d’armes et de munitions que nous, comme les autres puissances mondiales, charrions d’un continent à l’autre, d’une guerre à l’autre, d’une chasse à l’autre au gré de notre terrible propension à détruire. A tirer sur tout ce qui bouge. Des caisses en provenance du monde entier — Allemagne, France, Angleterre, Russie, Etats-Unis, Chine, etc. —, de toutes les couleurs, où les calibres, les composés de TNT, la chimie des explosifs s’écrivent dans tous les alphabets.

Le propos de l’artiste est  d’exorciser les carnages massifs dont l’homme est l’organisateur. Une exposition antérieure montrait des sculptures guerrières, armes et engins d’attaque à base de chair, de viande quoi. Et quand on abhorre les tueries, on est généralement sensible à ce que la nature nous offre et au mal qu’on lui fait. En ce sens, l’artiste a réalisé aussi d’éphémères œuvres, des vanités, à base des fruits de la terre, végétaux, fruits, légumes, conservées en l’état de photographies.

On peut parler aussi de son idée de l’argent dont il détricote les ficelles dans une collection déjantée de cartes de crédit géantes en … tricot. De celle où il fait feu de tout bois avec ses installations et ses vêtements en  bois justement. Mais le mieux n’est-il pas d’aller s’en prendre plein les mirettes à la galerie ou, pour ceux qui ne peuvent pas, de rendre visite à son site ici aux pharamineuses inspirations ?

Pour finir, une immense planisphère en relief —  toujours avec les fameuses caisses d’armes et munitions —  qui nous met en présence de cet intense trafic mondial d’engins de destruction qui circulent, se croisent, se posent, se volent, et continuent de se vendre en dépit de tout bon sens…

Skin de Dimitri Tsykalov à la galerie rabouan mousson lien  ici (les photos y sont beaucoup plus belles que sur ce blog). Vite ! C’est jusqu’à samedi 16 janvier 16. 11 rue Pastourelle, 75003 Paris.

Texte et photos © dominique cozette

 

Categories: kultur

Robillard, fabricant d’armes brut

20/11/2015 Comments off

Hier, nous nous sommes rués au vernissage de l’expo d’André Robillard, une des plus importantes figures de l’art brut. J’avais envie de le voir, de lui parler, c’est drôle cette espèce de fan-attitude qui me vient pour certaines personnes. Mais il le vaut, c’est un être génial, un artiste simple, un bonhomme aux petits plaisirs immenses. Il vient d’avoir 84 ans.

Sur le boulevard Saint-Germain, je repère tout de suite sa petite tronche de cacahuète et je me précipite sur lui comme une ado pré-pubère sur Justin Bieber. Il est minuscule, tout fin, on a l’impression qu’il peut s’envoler au vent mauvais. Il porte une casquette US (« c’est quoi ces plantes ? Des auriers ? Il parle de la branche de laurier brodée dessus. Il a des façon de dire les mots assez rigolote.). Puis il rentre, il y a encore peu de monde, s’assoit à l’immense table centrale. Il échange avec une femme (impassible, alors qu’il est si drôle) qu’il connait depuis 20 ans. Chaque fois qu’ils évoquent une relation, il cite son adresse complète. Il adore papoter, se raconter, il a un verre dans la main qu’il ne pense pas à vider. Il n’a pas l’air de réaliser qu’il est un artiste si important, s’étonne encore que Dubuffet ait pu s’intéresser à lui, parle de la photo d’eux deux qu’il a affichée dans son atelier à l’hosto. Il me raconte que deux personnes s’occupent de lui, son secrétariat en quelque sorte. Il demande quand a lieu son vernissage.

Il a quand même toute sa tête, celle qu’il avait enfant lorsqu’il a intégré, à l’âge de 9 ans, l’hôpital psychiatrique (il dit sichiatric) près d’Orléans. « J’étais un peu nerveux, je cassais des chaises, alors mon père m’a emmené là pour que j’apprenne à lire et à compter ». Là, il n’a pas fait grand chose avant la trentaine où on lui a confié des travaux simples. C’est alors qu’il s’est mis à récupérer des tas d’objets et qu’il a fabriqué des armes « pour tuer la misère ». Une armada. Grâce à Dubuffet, il a été reconnu et a été exposé au musée de Lausanne, le musée de l’art brut. De là, son aura a rayonné dans le monde.

Il n’a plus jamais arrêté d’accumuler, de scotcher, de peindre, de découper. Il dessine aussi, c’est superbe. Et il joue de l’accordéon et de l’harmonica. Des films ont été réalisés sur lui, c’est ainsi que je suis tombée en amour avec ce petit être touchant et créatif.
J’ai eu du mal à choisir parmi les pistolets, il sont tous plus beaux les uns que les autres.  Ils possèdent tous une boîte de Ninas servant de chargeur, et dans chacune d’elles, il a glissé des petits trucs personnels, paraît-il. Réservés à la personne qui aura l’objet. Je saurai fin décembre ce qu’il y a caché.
Très intéressé par l’univers, il fabrique planètes, spoutniks, fusées et engins interplanétaires. Ses cosmonautes géants sont de bien beaux personnages. Quant à ses magnifiques kalach’, elles ne feraient pas de mal à une note de musique. Sacré Dédé ! C’est bientôt la sainte André, il en est tout content.

André Robillard expose à la galerie-librairie Nicaise (lien ici ), 145 bd Saint Germain 75006 . Jusqu’au 31 décembre.

Texte © dominique cozette. Photos © catalogue et L.S

Categories: kultur

Pipin, un premier livre, un dernier concert

27/10/2015 Comments off

 

Tout arrive en même temps pour Ramon Pipin. Ramon Pipin, oh les filles oh les filles s’en souviennent encore mais il a tourné la page. Au Bonheur des Dames est devenu Odeurs, oui, c’est plus rance déjà. S’ensuivent des tas de réalisations d’albums, de musiques de films etc. je ne vais pas vous faire une nécro. Bref, Pipin qui s’appelle aussi Alain Ranval, a fait énormément de choses à part rocker sur scène. Pendant ma période pub, on a fait beaucoup de séances dans son studio Ramsès, on s’est toujours marrés et on est devenus potes, comment faire autrement ?
Et voilà-t-il pas qu’il décide de nous refaire — encore, car il l’avait fait il y a deux ans — trois concerts au Café de la Danse (à la Bastoche), messieurs-dames. C’est pas rien. Il nous sort de nouvelles chansons, gags, sketches en tout genre, et pendant ce temps, écrit l’histoire d’une jeune fille saute-au-paf qui pratique l’auto-enlèvement et le dépucelage aussi facilement que Pipin le torchage une chanson poilante.
On commence par quoi ? Le concert. Si je vous en parle, c’est parce qu’il reste encore une date mais gaffe, c’était blindé de chez blindé l’autre soir et je peux vous affirmer que le public a surkiffé. Deux heures et demie de spectacle hilarant avec quelques reprises, notamment de la porte de derrière (en fait non, la porte du jardin, qu’est-ce que j’insinue donc ?) pour entrer dans le vif du sujet si je puis dire et sans prémisses puisque ça démarre comme ça. Des compos tordues de 140 notes, comme les 140 signes des twitts, il appelle ça des twongs, et lecture de  twitts farfelus par un complice desprogien en diable.
Vers la fin apparaît une marionnette pipinesque, puisque c’est lui que Legan a modelé et qu’il fait danser au bout de ses ficelles : c’est drôle, mignon, touchant. Et un dernier morceau en feu d’artifice, standing ovation et le Génie de la Bastille qui vient voir ce que c’est que ce boucan de l’enfer.
   Puis le livre. Il s’appelle une jeune fille comme il faut, mais évidemment, c’est une jeune fille comme il faut être pour les faire tomber tous. Et ils tombent, les cons, principalement notre petit puceau, Fabien Gourniche, fils du flic à la retraite qui a libéré cette fille, Naja, prise en otage dans un bled paumé. Donc le môme boutonneux, tricotilomane, que ses parents ont eu sur le très tard (et peut-être sur le tréteau) tombe en amour avec cette bombe qui lui explose le cœur. Et pas que le cœur.
Désespoir des parents mais il n’y a rien à faire contre ça. Juste à constater, impuissants qu’ils sont, que leur futur hypokhâgneux (il va s’occuper des chevaux, imagine Naja) se met à d’autres tribulations, drogues, vol etc. Je ne vous raconterai rien des aventures abracadantesques de ces jeunes et de leur bande de nases, ni du père qui, bien qu’ex-flic, a la collectionnite aigüe pour les guitares les plus pointues mais se voit moucher, dans son échoppe préférée, par un jeune glandu qui fait une démo de dingue. Parfois, on se demande si Pipin n’a pas écrit certains passages avec son médiator.
Page 45 et suivantes attention ! Passage remarquable  à tous points de vue sur le laçage des lacets. Personne n’a jamais parlé des lacets comme ça, je vous jure que mes larmes commençaient à apparaître quand ouf, l’action déjantée est repartie de plus belle d’un coup de scooter.
Alors, plutôt que de vous trancher les veines ou de vous pendre dans le grenier de votre grand-mère devant la perspective du monde qu’on nous donne à voir et à entendre dans les médias, sacrifiez vos économies chèrement acquises pour ces deux moments de bonheur concoctées par Pipin le farceur qui, jamais, ne vous laissera tomber jamais.

Ramon Pipin Band in « the Worcestershire sauce tour » le 9 novembre au Café de la danse, détails ici.

Une jeune fille comme il faut de Ramon Pipin, éditions Carpentier, 2015. Illustration d’Olivier Legan. Préface extra de Tonino Benacquista. Postface (inattendue) de Pipin himself. 170 p. 18,90 €

Texte © dominique cozette.

Categories: bouquins, kultur