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Archives pour la catégorie ‘bouquins’

Show devant et chaud partout !

05/08/2018 Comments off

Show devant pour traduire You gotta have balls, de Lilly Brett, bizarre, bizarre. Balls fait référence dans le charabia yiddish du pépé aux boulettes de viandes qu’affectionnent les Juifs, l’histoire se passe dans cette communauté, et qui feront parler d’elles à la fin du livre. La narratrice, Ruth, vit confortablement de son boulot d’écriture de lettres et de cartes, son mari aimé vient de partir pour 6 mois en Australie tandis que son père, veuf, rescapé des camps, quitte l’Australie pour la rejoindre à NY. Elle l’adore mais il est un peu encombrant. Elle le nomme responsable des stocks, il faut voir ce qu’il achète ! Ils partent un temps en Pologne, son pays, et là, ils rencontrent deux femmes dont une, au physique spectaculaire, vibrante, énergique qui s’éprend de lui. Au grand dam de Ruth. C’est juste les vacances. Mais plus tard, le père fera venir les deux femmes à NY et les installera chez lui. Cette intimité déplaît fortement à Ruth, la met mal à l’aise, d’autant plus c’est elle qui paie pour tout, alors que tout le monde, enfants de Ruth inclus, trouve formidable la nouvelle vie du patriarche. L’angoisse de Ruth ne cessera jamais de monter surtout quand le père (87 ans) lui annonce qu’ils vont monter un restaurant de balls, de boulettes délicieuses que même Ruth adore ! Mise à contribution financièrement, elle n’approuve pas le projet.
Petite comédie sympa pour les vacances avec des tas d’idées de boulettes et même, à la fin, de vraies recettes appétissantes.

Show devant (You gotta have balls) de Lilly Brett 2006. Chez 10/18 en 2016. Traduit par Bernard Cohen. 360 pages. prix poche.

© dominique cozette

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Saleté de bouquin, celui de David Wahl

30/07/2018 Comments off

David Wahl est comédien de théatre, et écrivain. Cet opuscule, le quatrième de la série, s’appelle le sale discours ou géographie des déchets pour tenter de distinguer au mieux ce qui est propre de ce qui ne l’est pas. En fait, c’est une causerie, un texte pour raconter sur scène comment, au fil des siècles, notre conception de la saleté a changé. C’est extrêmement drôle car très étonnant mais parfaitement historique. C’est succinct mais brillamment illustré par des croyances de médecins de l’époque mais au vu de ce qui se passe aujourd’hui sur ce qui est tolérable ou nom pour la santé de l’espèce humaine, rien ne nous étonne. Sauf qu’aujourd’hui on en sait beaucoup.
Je résume le début pour donner le ton : ça se passe au XIIème siècle, au temps où le saleté régnait dans Paris puisqu’on jetait tout dans la rue, y compros les déjections humaines, que les animaux y vivaient. Le roi énorme Louis le Gros avait un fils superbe, Philippe qu’il vénérait. Mais au cours d’une chasse, un gros porc buta dans les jambes du cheval de Philippe. Il tomba, le cheval affolé le piétina et il mourut. De rage et de chagrin, Louis le gros décréta que le porcus diabolicus était un terroriste de l’enfer. Il prit une mesure qui tient toujours : interdire aux porcs de circuler librement. Les cochons qui mangeaient leur propre merde dégoûtaient tout le monde. Mais on s’aperçût que la vie était encore plus putride sans les porcs car ceux-ci la nettoyaient en s’empiffrant d’immondices.
Autres pages surprenantes : quand l’eau était considérée comme un élément qui empoisonnait le corps, donc surtout, ne pas en boire, ne pas la toucher. Vous imaginer la crasse des gens ? C’était ça qui les protégeait. A une autre époque, les odeurs, toutes, étaient nocives. Il ne fallait plus respirer les fleurs, la campagne était bien plus dangereuse que la ville/
C’est tout petit livre joli écrit gros mais dense en informations. Et qui fait réfléchir. A l’heure où on  se croit propre, on est vraiment des pourritures en produisant autant de déchets (dont nucléaires).
« Je suis bien peinée de le reconnaître, mais Platon s’est affreusement planté. L’homme n’a vraiment rien d’un porc. Le porc est sale et nettoie. L’homme est propre et salit. »
Ce texte est extra, ça donne envie de lire les trois premiers et surtout de voir David Wahl les raconter sur scène. Et aussi de l’offrir a des amis qui ont encore un peu d’esprit. Pour en savoir plus, son site ici.

Le sale discours ou géographie des déchets pour tenter de distinguer au mieux ce qui est propre de ce qui ne l’est pas de David Wahl aux éditions Premier Parallèle. 2018. 80 pages. 10 €

Texte © dominiquecozette

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Le mahousse Dossier M, tome 2

27/06/2018 un commentaire

Plus de 800 pages, ajoutées aux presque 900 pages du tome 1 (le tome 1, c’est ici), c’est un très gros dossier le Dossier M que Grégoire Bouillier consacre à son amour perdu, M. Une voix le condamne à dix ans pour s’en guérir. Dix ans d’expiation sur lesquels rôdent le suicide pourri de Julien après que le narrateur a couché avec sa femme. A la fin du tome 1, je me demandais que ce que Grégoire Bouillier pouvait bien avoir encore à dire puisque tout est fini avec M. Définitivement puisqu’elle s’est mariée après qu’il ait raté le rendez-vous d’amour qu’elle lui avait donné et qui aurait pu tout changer. Une nuit entière pour conclure enfin. Car Grégoire Bouillier n’a jamais couché avec M. Près de 1800 pages pour une histoire mince comme le mode d’emploi d’une essoreuse à salade ! C’est qu’il va tout essorer de cette histoire !
Il va donc commencer par tâcher de remplir ce temps vide et vain qui s’ouvre devant lui. Ramasser des nacres sur la plage de Bretagne de son enfance à Plurien (!). Décrire cette tâche, la beauté des coquillages, la vacuité du village. Il n’a plus de vie sociale ou affective car il ne répond plus au téléphone, des fois que M appellerait et que la ligne soit occupée. Pourtant, juste avant le mariage qui a lieu en Californie, il va s’y rendre, il connaît Los Angeles, et saccager la cérémonie pour enlever la mariée. C’est décrit en détails. C’est tellement détaillé que je pense qu’il attige de pomper l’histoire du Lauréat. Mais c’est vraiment l’histoire du Lauréat. Il adore Ali Mac Graw, c’est la première qu’il a adorée. Ensuite, il évoque avec nostalgie Béatrice, la fille de sa classe qui les faisait tous baver, son premier baiser alors qu’à treize ans, son sexe n’était qu’un vermicelle. Lorsqu’il revient à la rentrée, Grégoire va lui montrer qu’il est devenu un homme pendant les vacances, qu’il peut bander, hélas, elle s’est évaporée de la région. Il va alors faire le rapprochement entre Béatrice (BM) et M (MB) qui est son exact contraire. Et amalgamer Ali Mac Graw avec elles. D’où la scène dans l’église.
Un an après, il va rencontrer Patricia qui est M plus tard, avec dix ans de plus, sans l’être. Il ne sait pas qu’elle est mariée quand il a le coup de foudre mais il  Julien se pointe, ils ne s’entendent pas bien tous les deux. N’empêche, Grégoire donne une petite clé à Julien, pourquoi ? Mystère. Mais elle va compter. La semaine suivante, Patricia va s’offrir à Grégoire et celle d’après, Julien va se suicider en l’accusant d’avoir baisé sa femme. Passionnant.
Durant toutes ces années de rien, il va nous raconter des histoires dont une sous forme de feuilleton, un navigateur du tour du monde en solitaire qui s’est suicidé pour ne pas montrer qu’il a triché, l’histoire de Kokoschka, peintre autrichien, qui fit faire une poupée grandeur nature à l’effigie de sa maîtresse partie, la femme de Gustave Malher, il organise des nuits entières de poker dans son appartement, puis il décrit toutes (ou presque) les femmes qu’il a consommées, rencontrées, croisées depuis M, avec acharnement, clairvoyance, humour ou désespoir. C’est parfois très drôle, souvent étonnant, toujours palpitant. Des histoires de bar où il passe souvent ses soirées à se bourrer la gueule, à rencontrer des gens, surtout des femmes.
Il se donne des missions comme retrouver l’enregistrement du concert de Miles Davis un jour précis d’octobre 82, auquel il a assisté puisqu’il a encore le ticket du Théâtre de la Ville, pendant lequel tout s’est arrêté car les plombs ont sauté. Miles jouait électrique alors. Du coup, il s’est mis à jouer a capella, avec quelques éclairages de fortune, jusqu’à ce que l’électricité soit rétablie. Il a mis trois mois à trouver la bande car en 2005, il y avait moins de choses sur Internet. D’ailleurs, il a créé un site sur lequel il poste tous les liens ou les photos ou les textes se rapportant au dossier M, à chaque fois qu’il en ressent le besoin. L’enregistrement (très rare) s’y trouve. Il se donne d’autres missions, bizarres, impossibles. Il ne réussit pas forcément.
Ce livre est indescriptible. C’est une somme. C’est comme passer plein de temps avec un ami qui ne vous lâche pas la grappe sur son problème sentimental, qui se prend le chou pour analyser chaque détail qui l’en rapproche ou l’en éloigne ou l’enrichit, c’est obsessionnel, prise de tête permanente. Mais brillamment exprimé, écrit de telle façon à ce qu’on s’ennuie pas, car on peut sauter quelques redondances. Il écrit lui-même quand il s’attaque aux soirées poker qu’on peut sauter jusqu’à la page 311 si on n’est pas fan.
Une partie très forte du livre, c’est lorsqu’il évoque l’épisode du mail envoyé à Sophie Calle et la vengeance de cette dernière « une femme qu’on ne quitte pas », à savoir son énorme expo qui a marché du feu de dieu. Une humiliation qui va faire le tour du monde. Il accepte malgré tout de la revoir, mollement. Elle l’invite au vernissage qui a lieu à Venise puisque Sophie Calle y représente la France avec ce travail. Il n’ira pas. Il acceptera cependant d’aller la voir à Paris, après le clap de fin, en privé. Il a du mal à regarder ce que les 107 femmes ont fait de sa lettre, beaucoup sont des amies de Sophie, donc très malveillantes envers lui. Décortiquée ainsi, l’œuvre « prenez soin de vous » est à revoir si vous avez le livre. Beaucoup de choses prennent un autre sens vues de l’autre côté, ce n’est pas un scoop. Passionnant. L’écrivain  aura bouclé la boucle avec l’histoire de Patricia et du suicide de Julien.
A la toute fin, il nous ramène à Picasso qui était là au début du tome 1 à propos du suicide de son ami. Cette fois, il s’agit de l’élaboration d’un tableau par le peintre, c’est passionnant à voir, il recouvre sans arrêt ce qu’il fait par autre chose, redéfait, refait, c’est dans le site (à voir ici) mais rébarbatif à lire sans l’image.On saura que sa peine est finie dans le dernier paragraphe…
Si vous aimez les vagabondages littéraires, foncez, mais prenez le au début au tome 1. C »est un peu du Proust moderne. Pourquoi pas ? Je le trouve formidable !

Grégoire Bouillier. Le dossier M. (Livre 2). 2018 aux éditions Flammarion. 868 pages, 24,50 €.

Texte © dominique cozette

 

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La couleur des sentiments : waouh !

21/06/2018 Comments off

Quel livre, mais quel livre ! La couleur des sentiments est le premier (et le seul, pour l’instant) roman écrit par Kathryn Stockett. Pour ceux qui (comme moi) ont du mal à trouver un éditeur, sachez que ce livre formidable a été refusé par 60 agents littéraires pendant trois ans, puis, une fois édité, est vite grimpé à un million d’exemplaires aux E.U. Aujourd’hui, avec les éditions de poche (et peut-être le film qui en a été tiré), on en est à 7 millions dans le monde. Ce n’est pas non plus parce que c’est un best seller que c’est un bon livre. Peut-être. Mais il m’a énormément plu.
L’histoire se situe au début des années 60, à Jackson, Mississipi, là où la ségrégation raciale est la plus violente. Les trois héroïnes principales — elles se racontent à tour de rôle — sont deux bonnes noires et une femme blanche.
La première bonne adore élever les jeunes enfants de ses maîtres blancs, elle en a eu dix-sept, y compris dont elle a la charge actuellement, négligée par une mère sèche.  Elle quitte toujours ses maîtres avant que « ses » enfants deviennent racistes, comme eux. Elle-même a perdu son propre fils étudiant qui promettait de faire de bonnes études et de s’en sortir. Il écrivait un journal sur la vie des Noirs.
La deuxième bonne, grande gueule, a quatre gosses et un mari alcoolique et violent. Elle fait avec, on ne quitte pas le père de ses enfants. Sa dernière maîtresse vient du bas de la société blanche, elle est givrée, mais elle aime sa bonne comme une amie (elle n’en a pas d’autres). Elle fait tellement de bêtises que sa bonne lui sert de garde-fou, secrètement,  laissant le mari croire que sa femme est une super maîtresse de maison. Il n’est n’est pas dupe et tellement amoureux !
Quant à la femme blanche, elle veut absolument devenir écrivain et commence à rédiger, grâce à la première bonne qui lui apporte son aide, un livre où de nombreuses bonnes témoignent sur la façon dont elles sont traitées par les Blancs. Parfois très bien, souvent très mal. Elles font cela dans le plus grand secret car dans cette société bien-pensante, toutes trois se mettent terriblement en danger. D’autres intrigues passionnantes se nouent sur ce tronc principal.
Ce livre est construit de telle façon que chaque chapitre offre un suspens haletant, un vrai page-turner comme on dit en bon français. Ce récit nous attrape par les sentiments, l’urgence, l’envie que tout se passe bien… mais il est dense et gros, chaque événement devient une menace pour l’une ou l’autre des protagonistes qui redoutent de terribles rétorsions. Et c’est comme ça jusqu’à la toute fin. Un livre palpitant qu’on a du mal à lâcher.
La romancière sait de quoi elle parle. Elle a effectivement vécu à Jackson. Elle a eu une bonne aimante et c’est en son honneur qu’elle a décidé de faire ce livre. Elle a écrit une petite postface à ce sujet.
La couleur des sentiments de Kathryn Stokett aux éditions Babel, 2009 aux USA (titre : the Help), 2010 chez Actes Sud. Traduit par Pierre Girard. 608 pages. 9,70 €

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VNR dézingue au Chalumeau !

08/05/2018 Comments off

Je sais, elle est facile mais extrêmement pertinente ! Car VNR, le dernier roman de Laurent Chalumeau, raconte l’histoire d’un mec qui va dézinguer les personnes qui ont ruiné sa vie, son mariage, son travail. Oh, il n’ en a pas des masses. C’est d’abord le principal, dont tout est parti, celui qui a harcelé sa femme dans sa boîte, un cadre sup qui lui a pourri la vie à tel point qu’elle a porté plainte. A partir de là, c’est l’horreur : on va décortiquer leur vie à tous les deux, notamment leur relation au sexe qu’ils pratiquent avec ferveur, qu’ils pimentent souvent et qu’ils partagent parfois, très gentiment. Jusqu’à ce qu’elle soit considérée comme une salope, avec ses seins ravageurs et son allure de lionne conquérante. Puis vient l’avocate qui propose à cette belle femme en perdition de la reconstruire grâce à une psy. Une psy lesbienne qui déteste les hommes et lui retourne la tête, lui montrant comment son mari a fait d’elle la victime de ses vices. Et puis, par hasard car ce n’était pas dans le plan, le ministre qui n’a pas empêché la délocalisation de sa boîte, malgré ses belles promesses, le mettant au chômage.
Attention : c’est un livre sarcastique et énorme, complètement dingue ! S’il vous est arrivé d’avoir envie de vous venger d’un salaud (ou d’une) de la pire des façons, ce livre est pour vous. Le narrateur raconte tout aux futures victimes qu’il a entraînées chez lui, une à chaque fois, pour les torturer à mort. Ça craint. Mais on ne le voit pas à l’œuvre. On sait juste comment il va faire disparaître les corps. Il évoque parfois  l’admiration que l’on devrait porter aux kidnappeurs car c’est très délicat d’attirer un adulte pour lui faire sa peau. Il raconte en détail comment il a procédé. Et surtout, il leur montre, films à l’appui, sa vie heureuse d’avant et la merveilleuse entente sexuelle entre sa femme et lui. Le portrait beauf qui se dessine par sa narration est très drôle, façon Coluche un peu et c’est réjouissant.
C’est assez trash  mais pas plus qu’un film de Tarantino finalement.  Concernant les responsables qui vous foutent la merde au boulot, ça pourrait faire le pendant avec qui a tué mon père d’Edouard Louis,  l’humour grinçant et la dérision de Chalumeau en plus.

VNR de Laurent Chalumeau aux éditions Grasset. 2018.  186 pages, 17,50 €.

Texte © dominique cozette

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Ceija Stojka : une formidable rom !

02/05/2018 Comments off

Je devrai dire romni. C’est, c’était hélas elle est morte, une femme extraordinaire, aujourd’hui exposée à Maison Rouge. J’ai d’abord vu sa peinture, une explosion de couleurs, une ode foisonnante à la nature qu’elle respecte et vénère, naïf, certes, mais extrêmement narratif et souvent très gai malgré les dramatiques épisodes passés dans trois camps de concentration avec une partie de sa famille, durant la guerre, alors qu’elle avait 10 ans. Son père a été exécuté rapidement, une perte énorme. Cette artiste autodidacte bouleversante, première femme Rom à parler du génocide les concernant, a peint sur le tard. Puis je l’ai vue, elle, même expo, dans un film de 20 minutes où elle raconte principalement comment ça se passait à Bergen Belsen. C’est horrible mais sa façon de narrer l’horreur démontre avec éclat la façon qu’elle a de prendre les choses du bon côté durant toute sa vie, quels que soient les malheurs qui la traversent.

Passionnée par ses récits picturaux et verbaux, j’ai acheté le livre qui vient de sortir, qu’elle a écrit. Car, illettrée, elle s’est arrangée pour apprendre les rudiments de l’écriture à son adolescence afin de s’élever. C’est comme ça qu’elle a écrit, sur le tard aussi, la vie qu’elle a menée avec sa famille chérie et tous ses amis roms, ou pas roms. Comment, de petites choses, ils font toujours une fête, se réunissent, dansent, chantent, des chansons très longues et chaque fois réinventées pour transmettre leurs traditions et les histoires familiales. Comment, d’un seul coup à 15 ans, elle devient mère sans le père, ce qui semble ne poser aucun problème … comment, ils travaillent tous, ils font les foires, les marchés. Ça se passe en Autriche, elle vit principalement à Vienne mais dans les années, 50, 60, ils circulent beaucoup avec leurs roulottes. Puis la caravane et la Mercedes, puis enfin, la sédentarité. Pour elle, la vie est un enchantement, et les enfants, la chose la plus chère du monde. Evidemment, la liberté dont jouissait cette communauté avant la guerre a vécu, il leur faut s’intégrer ou se cacher, ce n’est pas facile mais elle ne s’en plaint jamais. Elle a écrit sa vie sans haine (comment a t-elle fait ?) avec un appétit de jouissance et de bonheur extrêmement émouvant. Je viens de finir le livre, je vais retourner à la Maison Rouge pour m’imprégner de ses images, les revoir à la lumière de ce que j’ai appris. Passionnant, je vous dis.
Elle est morte en 2013, à 80 ans, en laissant un millier d’œuvres.

Nous vivons cachés de Ceija Stojka, suivi de deux entretiens plus d’un essai de Karin Berger, celle qui a réalisé le film et a fréquenté Ceija jusqu’à sa mort. Plus un cahier de photographies. Aux éditions Isabelle Sauvage, 2018. 298 pages, 27 €.

Exposition à la Maison Rouge (10 bd de la Bastille) jusqu’au 20 mai. Lien ici.

Texte © dominique cozette.

Categories: bouquins, kultur

Extraordinaire lambeau !

21/04/2018 Comments off

Philippe Lançon a été touché gravement au visage lors de l’attentat de Charlie. Il en parle souvent dans ses articles avec force détails sur sa reconstruction. Ne pas s’attendre à retrouver ces séquences dans le livre même s’il y raconte ses descentes au bloc, les ratages de greffes et autres énormes inconvénients comme les souffrances dues aux multiples tubes, la salive qu’on ne peut pas endiguer et qui coule, les cauchemars, l’impossibilité de parler etc… Dans ce gros livre bourré de consolations tirées de ses lectures (du classique) et des musiques dont il inonde ses lieux de soin (du classique et un peu de jazz), il s’applique à définir ce qui fait que sa vie d’avant n’est plus reliée à cette nouvelle existence. Il s’efforce de recréer le lien pour tenter d’être le même homme qu’avant. Il ne l’est plus, il sait qu’il ne le sera jamais plus. La communication qu’il maintient avec ses proches, familles, amis, professionnels, n’est pas un gage de reconnaissance du personnage qu’il a été. Mais il fait avec. Les personnes qui comptent le plus pour lui sont sa chirurgienne, une femme très sérieuse qui n’a aucune intention de s’épancher sur sa douleur et se refuse à toute complicité (garder de la distance est une façon pour les soignants débordés de ne pas tomber dans le burn out ou la dépression), la psychologue, la kiné. Il a aussi beaucoup d’empathie pour les gardiens de sa sécurité.
En bref, non, ce n’est pas possible, en bref. C’est une avalanche ininterrompue de ses avancées dans ce monde nouveau, leur description au plus fin, à l’os j’allais dire alors qu’on lui a greffé le péroné pour fabriquer sa mâchoire, habillé du « lambeau » de chair qui donne titre au livre. Outre le dévouement sans faille de son frère qui est là chaque jour, Lançon nous raconte comment sa relation avec son amoureuse s’est considérablement dégradée. Parce que rien n’est à sa place. Le malade n’a plus de pouvoir, de personnalité, il doit louvoyer pour se faire bien traiter par l’équipe, ne pas se plaindre à tout bout de champ, faire confiance même si un élément de son visage se casse la gueule. C’est pour cela qu’il s’aide de la littérature, de la musique. Songez qu’il a perdu la jouissance de tous les autres plaisirs, même de l’odorat. Il ne peut ni manger ni boire. Prendre une douche relève de l’exploit. Mais il s’efforce de marcher dans le couloir, ou dans le jardin des Invalides où il se rééduque. Penser que les choses qui l’ont perturbées après la fusillade c’est son téléphone qu’il n’a pas pu attraper et qu’il n’a jamais récupéré, son sac avec toutes ses affaires, carnets, livres, son bazar, qu’il a serré contre lui dans l’ambulance, et pendant longtemps, son vélo accroché à un poteau. Les images traumatisantes, bien sûr qui lui pourrissent les nuits. L’invasion de son esprit sur son corps, en permanence, ou comment concilier ses morts avec ses vivants quand on a un pied dans chacun de leurs territoires, comment pacifier son ancien et son nouveau moi, comment apprivoiser la souffrance quand on est la souffrance etc.
Même s’il évoque parfois le moment où il l’écrit, soit en 2017, la description de son quotidien de patient s’arrête la nuit de la tuerie du Bataclan, alors qu’il s’est rendu pour la première fois à New-York pour retrouver son amie.
Livre d’une richesse et d’une intimité effrayantes, superbement écrit, qui s’empare profondément de nous.

Le lambeau de Philippe Lançon. 2018 aux éditions Gallimard.  510 pages, 21 €.

Texte © dominique cozette

Categories: bouquins

Rouge de soi. Une splendeur !

04/04/2018 Comments off

Si vous ne connaissez pas Babouillec, vous ne me croirez pas. Son portrait ici. C’est une autiste profonde qui n’a jamais appris à lire, à écrire, à parler mais qui possède un cerveau somptueux. Elle retient tout, s’intéresse à tout, écrit comme personne avec un vocabulaire insensé. Chacune de ses phrases est une lumière dans une explosion d’artifice, c’est interrogeant, ça demande une attention pour ne rien rater car tout est important, ou interpellant, ou philosophique dans Rouge de soi. Comme dans Algorithme éponyme et autres textes son premier opus.
Il faut savoir qu’elle « écrit » en déposant des petites lettres en carton sur une feuille et c’est sa mère qui transcrit tel quel. Pas une seule faute d’orthographe, jamais. Des litanies superbes, des pensées magnifiques.
C’est un roman, l’héroïne s’appelle Héloïse Othello, elle est danseuse et participe à des ateliers de créations. Elle a deux chères amies plus le frère de l’une d’elles, en sus, pour le fantasme. Elle a aussi une réparatrice de vie, madame Sanchez (jeu de mot ?) qui la remet sur des rails. C’est pas qu’elle veut être comme tout le monde, avec son cerveau qui ne se plie pas aux règles sociétales, bien au contraire, elle attache une grande importance à la différence mais cherche le minimum de confort pour pouvoir communiquer.
Héloïse, qui jouit de l’autonomie de son corps ce qui n’est pas le cas de Babouillec, est néanmoins sa projection. Elle aussi écrit son livre qui va s’appeler Rouge de soi. Elle explique : « rouge comme les interdits, le sang, l’intimité, l’émotion suprême, la timidité, le dépassement de soi dans la profondeur de l’identité, le carrefour des sens interdits. »
A lire absolument si vous êtes amoureuse/reux des mots, des questions philosophique, du vocabulaire. C’est l’éloge de la différence ou comment faire d’un enfermement terrifiant la zone de décollage d’une poésie hallucinante !

Quelques citations d’Hélène Nicolas, alias Babouillec :
« La définition du mot plaisir oriente notre vision du plaisir : fournir du désir à nos intentions. La vie occupée à décrypter les intentions polymorphes de ses hôtes ignore la routine. »
« La liberté d’opinion est un acte précieux inscrit dans la charte des droits de l’homme. A-t-on le droit de s’en servir lorsque nos opinions froissent notre famille, doit-on élire à l’unanimité les opinions permises ? »
« Ma soeur, c’est la nana qui aimerait squatter votre subconscient pour écrire votre histoire avec ses idées. Elle fait partie des gens qui prennent beaucoup de place. Elle ne sait pas où loger son « elle », alors elle déborde. »
 » Suzy la femme a la générosité sauvage d’un cerveau sans garde-fou. Elle a laissé entrer Héloïse et ses valises remplies d’inconvenances  dans la démesure. Suzy, cette raccommodeuse d’esprits effilochés, aide son amie à rassembler les morceaux rouges de soi ».
« Je me suis battue en dehors des conventions sociales qui véhiculent des modèles indéchiffrables dans ma panoplies sensorielle, ce vaste monde de l’auto-construction et je me suis construite dans cet indéchiffrable surréalisme de la pensée, cet ailleurs tellement loin de l’hypothèse du bébé parfait. Combien sommes-nous dans ce monde réglementé à dérailler dès la naissance et à ne jamais trouver la bonne bicyclette ? »
Et la plus belle :
« Avec l’écriture, j’ai enfin trouvé un moyen de me raconter sans parler de moi. »
Epoustouflante, je vous dis !

Rouge de soi de Babouillec, 2017 aux éditions Rivage. 142 pages. 15 €

Texte © dominique cozette

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Trouville Casino, drôle de jeu (d’écriture) !

02/04/2018 Comments off

Pour une fois, je ne parlerai pas d’un livre parce que l’aimé, mais parce qu’il m’a étonnée d’une drôe de façon. Il s’appelle Trouville Casino et relate, si on peut dire, le braquage du Casino de Trouville par un pépé de 75 ans, un type tout ce qu’il y a plus ordinaire, sage et banal. C’était en 2011, durant l’été. Sans maquiller la plaque de sa modeste caisse, armé d’un petit pétard dont il ne s’est peut-être jamais servi, il s’empare de quelque milliers d’euros, tire sur un policier qui avait son gilet para-balle, s’enfuit, re-tire sur un policier à un barrage, prend un otage et sa voiture (l’otage saute et s’enfuit) puis, à un autre barrage, tire à nouveau. Mais il reçoit deux balles, et il mourra.
A partir de ce maigre argument, réel, Christine Montalbetti va écrire un truc qui n’est ni une fiction, ni l’histoire de cet homme. A part la reconstitution précise, à l’heure près, des fait, elle invente le reste. Mais elle nous en informe. Elle nous dit qu’à chaque fois, c’est ce qu’elle imagine. Sa rencontre avec sa compagne, l’emménagement dans la maison de celle-ci, dans l’Orne, où rien ne lui appartient, la pêche, les visites au Casino pour jouer etc…
On a vraiment l’impression qu’elle fait du remplissage. Ce n’est pas désagréable, certes, mais c’est curieux. Ce n’est pas non plus très palpitant. Elle raconte ce que pouvait être ce petit village, avant notre ère. Puis au moyen âge. Elle imagine comment ça serait d’aller dans le petit salon de coiffure, elle invente des animaux dans la maison, des insomnies, elle raconte le lac Léman parce que quelqu’un du village est allé en Suisse, etc. A la toute fin, pour ne pas finir trop vite sur le dénouement, elle décrit diverses choses, dont le camping du golf etc…
« Je vous en supplie, n’écrivez pas sur vos blogs qu’il est dommage que je digresse. »
supplie -t-elle quelque part, car elle est comme ça, c’est sa façon d’écrire. Bon,  voilà. Au début, je me disais que ça fait comme des vacances mais moi qui suis impatiente souvent et pragmatique toujours, ça finit par me lasser. On peut aimer. Donc, si leur cœur vous en dit

Trouville Casino de Christiane Montalbetti. 2018 chez le regretté P.O.L

Texte © dominique cozette

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Valérie Lagrange la bourlingueuse

31/03/2018 Comments off

C’est une très belle plante quand elle commence, à tel point, que les grands réalisateurs, Godard, Lelouch, Schroeder, Garrel la font tourner quand elle veut bien, parce qu’elle n’a pas que ça à faire. Elle a sa vie, ses rencontres, ses fiestas, ses aventures de toutes sortes, ses ivresses, elle qui ne picole pas mais touche à tout le reste, comme tout ceux qu’elle fréquente, la bande de la Coupole d’abord avec Marc’O, Bulle Ogoer et Kalfon avec qui elle vivra une passion rageuse où chacun fait ce qui plaît, couche avec qui lui plaît, va tourner loin. Elle a eu un petit gars très jeune, s’est mariée, puis a quitté le papa qui s’est suicidé pour la peine. Dur. Le petit gars, elle le trimballe parfois, souvent le laisse à ses parents. Sinon, elle entre en hippitude, va partout où se regroupent les adeptes de la route, sans jamais rien prévoir, Maroc, Baléares, Asie. Une grande bourlingueuse. Entre de très longs voyages, elle occupe les squats en vogue dans les grands villes. Elle travaille sa guitare avec les musiciens rencontrés, monte un groupe puis des groupes, enregistre de nombreux albums, se déchire avec des amoureux jusqu’à ce qu’elle rencontre celui avec qui elle est encore, déglingué aujourd’hui par les drogues et l’alcool mais dont elle s’occupe car il ne sait plus le faire.
On expérimente la vie des années de libération extrême, on côtoie ceux qui ont fait l’actu artistique ou défrayé la chronique hype et surtout on y voit une belle personne qui n’a jamais fait de plan de carrière. Sauf que plus tard, vers les quarante et quelques, elle aurait bien aimé que sa musique marche plus fort. Elle a quand même eu un prix aux Victoires.
C’est un livre édifiant pour les gens qui, comme moi, n’ont jamais taillé la route pour courir après les chimères, se mettre en danger, suivre un groupe au débotté sans rien d’autre qu’une guitare à la main, se défoncer à toutes sortes de substances, prendre la vie comme elle se présente sans se poser trop de questions. Ça ne rit pas tout le temps, bien sûr, dans ces communautés en marge, mais ça pulse. En tout cas, si son coeur en a pris un coup à chaque mort de ses amis, cette vie de dingue n’a pas fait de ravages sur sa belle gueule. Peut-être aussi parce qu’elle a pris son temps pour méditer, contempler, réfléchir…

Mémoires d’un temps où l’on s’aimait par Valérie Lagrange, première sortie en 2005 au Pré au Clercs, réédité en 2017 aux éditions Le Mot et Le Reste. 382 pages, 24 €.

Texte © dominique Cozette

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Une sacrée nana qui n’a peur de rien!

31/03/2018 Comments off

C’est une frêle personne, Catherine Poulain, mais avec un courage d’acier. Elle a vécu de drôles de choses, a fait de drôles de boulots, en tout cas, a passé dix ans à pêcher avec les foutus marins sur des foutus bateaux en Alaska. Et si vous n’avez jamais vu ces redoutables reportages de pêche dans les conditions extrêmes, où on risque de périr chaque jour en glissant sur un pont chargés de sang et de viscères, d’être emporté par une monstrueuse vague, accroché par un hameçon géant, déséquilibré par un énorme flétan, empoisonné par les épines d’un poison redoutable ou fatigué de n’avoir pas assez dormi, car on ne dort que très peu, d’avoir trop bu ou pris trop de dope, ou tout ça ensemble, vous découvrirez ce que c’est que ce cauchemar auquel les pêcheurs et elle sont accros. Pourquoi ? Parce qu’ils fuient, parce qu’ils ne savent pas faire autre chose, parce qu’ils kiffent la décharge d’adrénaline qui les cuirasse, qu’ils se sont habitués à ce satané corps à corps avec la mort qui les rend insensible à la souffrance, à la crasse, au froid, au danger et qu’ils n’attendent souvent qu’une chose : se bourrer la gueule à mort pour dormir enfin.
Ce premier roman couronné de nombreux prix raconte ce que cette femme insensée a vécu en dix ans. Une héroïne qui refuse d’être considérée comme une demi portion, refuse souffrance, douleur, peur, tout ce qui pourrait l’empêcher de faire comme les hommes qu’elle côtoie. Elle rencontre son double, le grand marin, un homme brisé par la vie qui ressuscite à son contact. Mais l’amour tranquille n’est pas un projet. Coûte que coûte, elle continuera à chevaucher la mer, le retrouvant peut-être au hasard des bateaux qui les emploient.
Formidable bouquin, d’un inconfort total, formidable portrait d’une femme extraordinaire qui sait se faire respecter.

Le grand marin, par Catherine Poulain. 2016 aux Editions de l’Olivier. 374 pages. Existe en poche.

Texte © dominique cozette

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Ör, un bon roman islandais avec trois Güdrun

21/03/2018 Comments off

Ör est le cinquième roman de l’Islandaise Audur Ava Olafsdottir. Elle a un nom bien de chez elle et un style qui me ravit quand j’y glisse l’oeil. Ör raconte l’histoire de Jonas qui en a tout simplement marre de la vie. Il ne s’emballe plus pour rien, il n’a pas touché de femme depuis longtemps, sa mère Güdrun est gâteuse et en bonne santé, sa femme Güdrun l’a quitté en lui annonçant que sa fille bien aimée Güdrun n’est pas de lui mais de celui qu’elle fréquentait à leurs débuts. Il n’a pas vraiment d’amis, alors il va chez son gentil voisin, qui lui fait un gâteau, et lui demande de lui prêter son fusil. Pour se suicider. Mais il répugne à l’idée que c’est sa fille qui peut le trouver. Il réfléchit à se pendre, idem.  Eurêka, se dit-il, le mieux n’est-il pas de se rendre dans un pays en guerre où la mort arrive n’importe quand. Il laisse tout en plan, même son portable mais embarque sa petite boîte à outil car il faudra peut-être fixer un crochet pour s’y prendre.
On le retrouve dans ce pays où vient d’être déclaré le cessez-le-feu. Il avait réservé dans un hôtel qui était mieux en photo, forcément, c’était avant. C’est un frère et une soeur plus son petit gars qui tiennent l’hôtel de la tante, morte. Il n’y a rien dans cette ville dévastée, les commerces sont vides, pas de resto, rien.
Il se donne quelques jours pour mettre son projet à exécution mais il commence à se rendre utile avec sa petite boîte à outil. Et puis il aime bien les gens de l’hôtel. Bref, que va-t-il se passer ensuite ?
Je ne dis pas que le suspense est insoutenable. Mais ce texte est original, assez poétique, l’homme est attachant et l’histoire aussi. Tout ce qui a trait à la guerre est impressionnant. Le lieu n’est pas précisé, je pensais à la Serbie sauf que l’hôtel est au bord de la mer. C’est sûr que les touristes vont mettre un certain temps à revenir s’y baigner.
Les deux autres livres, très bien,  que j’ai lus d’elle sont sur ce blog.

Ör de Audur Ava Olafsdottir aux éditions Zulma. Traduction de Catherine Elyoffson. 242 pages, 19 €

Texte © dominique cozette

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Comprendre les ravages du viol sur les enfants

16/03/2018 Comments off

la petite fille sur la banquise d’Adélaïde Bon est un livre exceptionnel sur la violence faite aux enfants car il démonte entièrement le processus de destruction de la personne. Jusqu’au jugement où là aussi, faute de connaissances, la souffrance de la victime peut être encore niée. Heureusement, il y a aussi des personnes, des psys, des associations, des avocats qui aident les victimes. Mais encore faut-il le savoir, le pouvoir, en avoir les moyens ou même, tout simplement, sortir de la léthargie émotionnelle dans laquelle elles se sont souvent réfugiées.
Adélaïde Bon relate les ravages que le viol subi à l’âge de neuf ans ont produit sur sa vie jusqu’à récemment, jusqu’à ce qu’une psychiatre l’aide à se souvenir de la scène traumatisante et à mettre des mots sur l’agression. Malgré une plainte déposée juste après, malgré l’examen par un médecin*, on (les adultes) avait qualifié cela d’attouchements (ce qui veut dire que c’est un délit, pas un crime et que la prescription est plus rapide.
(* Sa mère et le médecin avaient décelé que la vulve de la fillette était anormalement ouverte mais en l’absence de description de la part de la fillette et aussi de sang, de bleus, de manifestations de violence, avaient oblitéré le viol. Alors qu’un adulte prédateur sait vraiment violer des fillettes sans qu’il soit besoin de les frapper.)
Depuis, la fillette, puis la jeune fille, puis la femme, se demandait pourquoi les méduses angoissantes surgissaient dans sa tête, pourquoi ces dégoûts, ces cauchemars, cette volonté de détruire son corps, ce penchant aux obscénités, cette terreur de faire de sales gestes sur son bébé, ces envies récurrentes de vomir, cet empêchement à l’amour… Sans parler de la boulimie. Mais toujours souriante, toujours gaie en public, ne pas se plaindre.
Après des centaines de thérapies individuelles, en groupe, de séances d’ostéopathie, de méthodes diverses, les centaines de livres sur le sujet, elle ne vient à bout de ce drame qu’avec la rencontre de M. Salmona qui va lui venir en aide et parallèlement, avec l’arrestation du prédateur, 25 ans plus tard !, pour le procès duquel il faut tout mettre en mots. Adélaïde a rempli des carnets, toutes ses plaies, ses douleurs, ses éclaircies y sont consignées, c’est pourquoi son livre est si intime, si détaillé, si implacable. Elle ne nous épargne rien, même le plus trash.
Le procès ne lui apportera pas le soulagement souhaité. L’experte qui la cuisine n’est pas sensible à sa dévastation, le juge pas tellement non plus. Sur les 74 victimes, six ou sept seulement son présentes. Une avocate estime que le nombre des victimes de ce pervers (soit celles qui n’ont pas parlé et encore moins porté plainte) est de 7 à 800. Quant à l’accusé, soit il insulte le président (« enculé ») pour être viré du tribunal, soit il débite des choses sans queue ni tête. Alors qu’il s’exprime tout à fait normalement quand il prépare son coup. Donc aucun regret ou pardon. Rien.
Il se trouve qu’avec sa psychiatre, les attouchements subies par la fillette ont pu être requalifiées en viol, et au cours des différentes phases du procès et de sa thérapie, Adélaïde Bon s’est rendu compte que le pervers était allé beaucoup plus loin qu’elle ne l’avait imaginé. (Poignants récits des victimes lors du procès).
Le mécanisme de l’oubli est très bien expliqué (p.166) scientifiquement. Comment le cerveau se mobilise en cas de choc et de traumatisme, comment il rationalise ensuite pour agir. Mais ici, pas de rationalisation possible, le choc reste à l’état brut, le cerveau est court-circuité, on appelle cela la dissociation. La personne dissociée ne pourra pas s’en sortir seule. De plus, pour taire les sales instincts que le prédateur a fait germer, elle sera encline à répéter le processus sur autrui.
Aujourd’hui, Adélaïde Bon va mieux, elle a repris possession de son histoire et si elle vit plus sereinement, le mal reste au centre de sa vie.
Toutes les personnes concernées par les violences faites aux enfants (et aux adultes) devraient lire ce livre qui n’est pas qu’un témoignage. Qui est avant tout une recherche de sens.

La petite fille sur la banquise par Adélaïde Bon. 2018 aux éditions Grasset. 256 pages. 18,50 €.

Texte © dominique cozette

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La servante écarlate, le livre…

11/03/2018 Comments off

Ne connaissant ni le livre ni la série (personnifiée par l’excellente Elisabeth Moss), je suis entrée dans l’histoire sur les conseils d’une proche. Je sortais à peine d’un livre très dur (voir article précédent) et me voilà plongée dans une ambiance presque pire, enfin différente mais jamais, jamais confortable. La Servante écarlate de Margaret Atwood est une dystopie très dérangeante pour la femme que je suis : les femmes qui y vivent sont soit les épouses stériles des Commandants, hommes faisant partie de l’élite, soit les femmes de services, cuisinières etc, soit, surtout, les servantes vêtues de sortes de cache-corps avec cornette cache-visage, le tout de couleur écarlate. Elles on été capturées car possiblement fécondes dans une époque où plus personne ne l’est. On a peut-être volé leur enfant pour le donner à un couple, en tout cas, elles sont emprisonnées dans cette maison, n’ayant pour unique rôle que de procréer. Pas de lecture, pas de loisirs, rien pour écrire, pas le droit de converser même si on peut échanger quelques brèves hors surveillance. Certaines se sont évaporées, on ne sait pas si elles se sont suicidées, si elles ont fui, si elles ont été exécutées. Les châtiments corporels sont féroces. Parfois se balancent quelques pendu(e)s coupables d’avoir transgressé les règles. Aucun sentiment n’est permis, aucun plaisir non plus, même et surtout lors du coït (la cérémonie cela s’appelle) où l’épouse se pose sur la servante pour simuler une insémination conjugale.
Il est possible de tricher : un médecin propose à notre héroïne de l’inséminer, comme d’autres l’ont fait. C’est passible de mort. Et puis, comme partout où la discipline est d’airain, on filoute les règles, on triche, on va où il ne faut pas, dans un endroit des plaisirs formellement interdit, mais connu de presque tous. Le style lui-même est factuel, froid.
C’est un livre qui met très mal à l’aise, un livre inhumain où rien de bien ne peut advenir car si le bébé arrive, il est aussitôt confisqué. Aucun affect n’est possible, la prison se construit irrémédiablement à l’intérieur des êtres.  Seule préoccupation positive : regagner sa liberté. Est-ce seulement possible ?

La Servante écarlate de Margaret Atwood au Pavillon Poche de Robert Laffont. Traduit par Sylviane Rué. 524 pages. 11,50 €.

Texte © dominique cozette

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Femme à la mobylette. Très dur…

04/03/2018 Comments off

J’ai hésité à vous conseiller ce roman très lourd, très dur, mais je vous préviens. Donc c’est vous qui décidez.
Jean-Luc Seigle m’avait bouleversée avec son livre précédent Je vous écris dans le noir (article ici) grand prix des lectrices de Elle, qui racontait la vie de Pauline Dubuisson, tragiquissime depuis son enfance, qui avait tué son amant et se retrouvait sous les traits de BB dans la Vérité. Film qui ne lui a rapporté que du malheur, en plus.
Celui-ci semble être une fiction quoique mâtinée d’éléments réels. C’est un portrait de femme, une femme acculée au désespoir qui, dans le premier chapitre, hébétée, se demande si elle a tué ses trois petits. Elle ne les entend plus à l’étage. Mais le couteau de cuisine est là, propre…
Finalement non. Mais que faire de sa vie, elle est au chômage, sa grand-mère adorée n’est plus, son mari l’a quittée pour une femme aux revenus confortables et fait tout pour lui enlever les petits. La maison ne ressemble plus à rien, le jardin à une décharge. Noir c’est noir. Mais miracle, en rangeant la ferraille, elle découvre une vieille mob qui marche ! Youpi, elle va pouvoir aller travailler chez le thanatopracteur, s’occuper des morts, elle aime les morts, les rendre jolis et même broder des petits tableaux de leur vie, des petits chefs-d’œuvre qui consolent les vivants. Elle fut couturière, mais ce métier a disparu, ça ne sert plus à rien.
Un jour, sa mob tombe en panne. Grâce à cela, elle fait la connaissance de Jorgen, camionneur batave, qui la lui répare. Coup de foudre réciproque, profond, irrépressible. Il la trouve magnifique. L’amour dans les yeux d’un homme, c’est tout ce qu’il fallait pour que la vie redevienne superbe… Mais un jour, les enfants ne sont plus là.
Ce livre est une ode à la vie, à l’amour, plein de poésie, de parfums, de petites choses qui rendent le quotidien supportable et les enfants joyeux. Mais ce livre est aussi un témoignage sur la pourriture, la cruauté, le malheur. S’il y a une balle dans le chargeur, il est pour elle, Reine.
Livre très dur, j’insiste. Et très beau.

Femme à la mobylette de Jean-Luc Seigle. 2017 aux éditions Flammarion. Suivi d’un récit de voyage A la recherche du sixième sens. 240 pages, 19 €.

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