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Les services compétents

23/03/2020 Comments off

Iegor Gran a écrit Les services compétents à la mémoire de ses parents, dissidents soviétiques, André Siniavski et Maria Rozanova. Ecrivain, le père a produit un texte paru en France, dans la revue Esprit, décrivant les principes du « réalisme socialiste », qu’il signe évidemment d’un pseudo. Le KGB s’affole, on est en 1959 et le jeune policier Ivanov, avec d’autres gardiens du régime, va se mettre en quête de retrouver ce traite. Le pays commence à s’ouvrir ce qui énerve prodigieusement les apparatchiks qui en sont à interdire le Docteur Jivago de Pasternak qui se deale sous le manteau. Le jazz les indispose, les blue-jeans itou, bref, il faut absolument redonner de la rigueur au régime. L’enquête va durer des années malgré la parution d’autres livres de cet auteur mystère (l’enquête à Paris ne donne rien) et leur parution à l’international. Mais ils vont y arriver.
C’est comme ça que le livre débute : le KGB vient perquisitionner chez eux, André n’est pas là mais Maria se fout ouvertement de la gueule des mecs, leur collant le bébé (Iegor lui-même qui a alors neuf mois) dans les bras et leur faisant des remarques moqueuses sur leurs cheveux, leur posant des questions farfelues.
Iegor savait, depuis la parution de ce premier texte qu’un jour il serait arrêté. Et envoyé dans les camps. On devine même qu’il l’espérait. Ça l’amuse beaucoup durant cette enquête de plusieurs années, de mener ses poursuivants en bourrique. Il est très aimé par les dissidents et les intellos occidentaux de gauche, son incarcération fera d’ailleurs beaucoup de bruit, tellement de bruit qu’Ivanov, monté en grade, sera dépêché après de Maria pour qu’elle convainc son mari de se laisser libérer pour bonne conduite. Ce qu’il refusera car il ne s’est jamais autant amusé de sa vie. Ces années d’emprisonnement ne sont hélas pas dans le livre.
Dans le livre, on est du côté des « services compétents », des brimades qu’il font endurer au peuple, des curiosité du régime et de leurs propres faiblesses. On y apprend des choses amusantes, comment Maurice Thorez était adulé là-bas, il y passait d’ailleurs toutes ses vacances, et à sa mort, une ville a été débaptisée pour s’appeler Thorez.
Le début est peu compliqué quand on ne sait pas trop pourquoi on parle de tous ces Soviétiques et non pas de la famille d’Iegor Gran, mais une fois qu’on sait que c’est le point de vue choisi par l’auteur, ça roule. C’est même extrêmement truculent !

Les services compétents  par Iegor Gran, 2019 aux éditions P.O.L. 302 pages, 19 €.

Texte © dominique cozette

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L’impressionnant Gainsbook

11/03/2020 Comments off

LE GAINSBOOK, en studio avec Serge Gainsbourg est un livre impossible à résumer. Pourquoi ? Parce qu’il est au contraire une dissection minutieuse de tous les  éléments constitutifs de l’art de Gainsbourg, de ce qui a forgé son inspiration, de ce qui a nourri ses musiques, ses chansons, ses pensées, son art de placer les voix, de situer chaque instrument dans un morceau, de coller des milliers d’éléments entre eux pour en faire une petite œuvre.
Pendant deux décennies, quatre passionnés de musique et de Gainsbourg, Sébastien Merlet, Christophe Geudin, Jérémie Szpirglas et Andy Votel ont enquêté sur ce dont aucun des presque 200 livres sortis après la mort en 91 n’a su parler : que se passe-t-il derrière la porte des studios ? Ils ont voulu tout savoir sur la naissance des chansons de Serge, comment elles ont été créées, quand, pour qui, sous quelles influences et comment elles ont été fabriquées, dans quels studios, quel pays, avec quels arrangeurs, orchestrateurs, musiciens, producteurs, combien de pistes, etc… tout tout tout. Tout le livre est traversé par les époques musicales, les découvertes, les influences, les changements de mode, les interprètes, les réals pour les BO etc.
Pour ce faire, les auteurs sont allés  farfouiller dans les souvenirs des participants aux œuvres, ceux qui étaient encore vivants. Ils ont retrouvé tous les bulletins de dépôt de Sacem, les bandes originales avec les fiches techniques, les émissions TV et filmages divers. Un boulot de titan relaté ici chronologiquement. Ils mettent l’accent sur le fait que Gainsbourg accumulait toutes les notes gribouillées de ses textes et s’en resservait des années après en les sortant de leur contexte temporel ou musical.
On réalise aussi le travail gigantesque réalisé par un compositeur hors pair, Alain Gorager, sur quelques lignes mélodiques de Gainsbourg, sans d’ailleurs que celui-ci ne le crédite sur ses galettes. Plus tard, il s’adjoindra le talent majuscule de Michel Colombier puis de Vannier. Lorsqu’il trouve un partenaire idéal, lorsqu’il passe de super moments dans des studios, il y reste fidèle. Jusqu’à ce qu’il décide de faire peau neuve, d’étonner, de provoquer.

Tout est finement analysé, la couleur des enregistrement, le son, l’ambiance comme seuls savent le faire les connaisseurs passionnés. On peut mieux comprendre les chansons, notamment des premières années, en découvrant que pour certaines, il y avait quatre pianos ensemble (exceptionnel), ou juste une guitare (super Elek Baksik) avec une basse etc…
On y apprend comment le Poinçonneur des Lilas est devenu l’hymne des scouts de l’armée israëlienne.
On découvre comment et par quelle grâce il a pu écrire Anna, la comédie musicale avec  Anna Karina, Brialy et lui, les nuits blanches  pour écrire, parallèlement, pour une myriade d’interprètes tout en apprenant à chanter à Brialy. (Il continuera à accumuler les commandes jusqu’au bout sans jamais faire défaut aux artistes).
Il n’improvisait rien comme on a pu le penser, il avait en tête l’exacte coloration qu’il voulait, apportant parfois en studio des piles de disques avec des petits passages qu’il montrait aux arrangeurs. Puis plus tard, des mini-cassettes où il enregistrait de nombreuses bribes de musiques à orchestrer.
Mais pour notre plus grand plaisir, y figurent des anecdotes tendres, drôles, bizarres. Un jour, Colombier a engagé Arpino pour ses talents de siffleur. Gainsbourg et lui commencent à siffler face à face et là, Arpino explose de rire parce que Serge, lorsqu’il siffle, a les oreilles qui s’écartent. Ils ont tellement ri que la séance n’a pas pu se faire, malgré un panneau installé en secours entre eux deux.

Labro lui apporte les textes qu’il a écrits pour Birkin. Affalé et fumant clope sur clope dans son canapé rue de Verneuil, Serge lit les textes. Puis d’un seul coup, il se lève, va au piano et là, en une après-midi, il compose les mélodies de ses six textes. « Je suis scié » dit Labro.
La veille de l’enregistrement de « Aux Armes et Cætera », à Kingston, Gainsbourg n’a pas les paroles. Comme d’habitude finalement. Il dépose des feuilles blanches partout dans sa chambre, sur son lit, sous l’œil plus qu’inquiet de Lerichomme, son producteur. Celui-ci vient le réveiller le lendemain matin. Gainsbourg ne dormait pas et avait noirci toutes les feuilles. Ils les ont réorganisées ensemble et à 11 heures, ont filé au studio où Serge les a chantées.
On n’en finirait pas, le livre fait 450 pages. Y sont même créditées les pubs qu’il a concoctées, souvent réalisées lui-même, comme celle pour Pentel de l’agence Lintas où j’étais, mais pas à cette époque. Créditées également les one shots comme les émissions de télé, les duos éphémères, etc. Ses films aussi et les projets qui n’ont pas pu aboutir pour une raison ou une autre.
Les états d’âme évidemment de Serge y sont relatés, les pleurs qu’il versait dans de grands moments d’émotion (quand il s’est planqué pour écouter Rostropovitch qui était en résidence avec lui mais qu’il n’a jamais osé aborder), quand il a vu sa petite Charlotte chanter avec application. Et tous les moments de sentimentalité avec Jane, même après leur séparation.

Puis on le voit se détruire par l’alcool et cependant rester toujours parfaitement lucide lorsqu’il était en studio pour lui ou quelqu’un d’autre.
Le livre est énorme, taille des 30 cm, bourré de photos, celles de chaque pochette de disque en granduer nature, de documents, de morceaux de partitions, de manuscrits et chaque chapitre se clôt par les fiches techniques des enregistrements avec date, studio, et toutes les personnes impliquées. Ne parlons pas des centaines de notes pour éclaircir encore le sujet !
Passionnant, émouvant, impressionnant. LE livre sur Gainsbourg, en fait. La référence.

On peut écouter ici une interview de deux auteurs du livre qui expliquent bien mieux que cet article la teneur de leur analyse.
Jacqueline, la sœur ainée de Serge, se montra impressionnée lors de la sortie du livre par la somme de choses encore à découvrir sur son frère.

LE GAINSBOOK, en studio avec Serge Gainsbourg par Sébastien Merlet, Christophe Geudin, Jérémie Szpirglas et Andy Votel. 2019 aux éditions Seguers. 450 pages. 42 euros.

Texte © dominique cozette

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L’amour maternel ?

02/03/2020 Comments off

Après le faux dutronesque Play Boy, voici le trompeur elvissien Love me tender où Constance se radicalise. Rien ne va plus. Son ex a carrément réussi à lui faire perdre la garde alternée de son fils mais elle se bat pour en récupérer une partie. C’est une cause désespérante, le père a monté le fils contre elle, il prétend devant les juges que sa mère est folle etc. Alors elle vire tout ce qui lui restait de sa vie où le partage était encore possible, où il avait sa chambre, ses affaires. Elle liquide tout, elle donne, pose sur le trottoir, elle ne va plus au Palais, abandonne le barreau, vit de rien : une piaule de 9m2 avec juste un lit, une planche sur tréteaux et un pola de son fils endormi. Deux jeans, deux tee-shirts, un sweat plus son cuir qu’elle porte non-stop. Tous les matins à sept heures, elle nage pour ne pas sombrer. Elle fuit les sorties d’écoles, les jardins, elle ne veut plus voir les enfants car ils sont des bombes à fragmentation comme s’ils allaient m’exploser à la gueule, cribler mon corps de petits morceaux de métal coupant.
Sinon, elle écrit et elle baise les filles. Elle est très grande, mince, bien gaulée, très repérable lesbienne avec sa coupe courte et ses tatouages, c’est un jeu de pécho n’importe où. L’amour ne l’intéresse plus, elle ne s’attache pas, déteste qu’on s’attache, quitte vite sans drame.
Un jour, elle obtient de revoir enfin son fils après des mois, une heure par quinzaine dans un lieu social sous l’œil de deux personnes. Il a des élans de tendresse, il aime sa mère, elle aime son fils. Le père, le plus souvent, annule ces rencarts, ainsi que, plus tard, les deux ou trois pauvres week-ends qu’elle a réussi à tirer. Elle revoit son fils qui de nouveau prend le parti du père, ne veut plus la voir. C’est désespérant. Lui-même a maintenant dix ans, elle a n’a que le recours de la justice qui se révèle impuissante. Alors elle prend l’impitoyable décision, puisque son fils ne donne plus signe, de l’oublier, carrément. De tirer un trait.
On voit la personne qui écrit ce récit serrer les dents. Un moment, elle a même viré la petite piaule pour squatter chez les uns ou les autres, pas d’attaches, liberté totale. Puis un peu d’argent est rentré par le livre d’avant, elle reprend un petit lieu. Elle tombe même amoureuse mais ça ne dure que quelques mois. On lui en demande trop, elle n’a rien à donner…
Toujours aussi sec, plus cru, sans complaisance et sans fioritures. Quelle drôle d’existence ! Mais l’écriture, ah, l’écriture !

Love me tender de Constance Debré, 2020 aux éditions Flammarion.

Texte © dominique cozette

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Constance quitte Debré

02/03/2020 Comments off

Avant d’aller au sur-médiatisé dernier livre de Constance Debré, Love me tender, j’ai commencé par Play Boy et bien m’en a pris car c’est le début de la nouvelle vie de l’autrice, celle où elle dit merde à tous les Debré de l’arbre, le grand-père gaulliste, le tonton chiraquien, l’autre tonton chirurgien, tout ce beau monde bourge de chez bourge, puis son père, grand reporter qui sombre dans les substances sans jamais réussir à s’en sortir, comme quoi les médecins…,  et sa mère, une beauté fin de race ayant elle-même succombé jeune d’une hémorragie cérébrale suite à divers excès dont un alcoolisme qui la répugnait ainsi que son frère quand ils étaient mômes, les laissant se démerder avec cette drôle de vie huppée. La jeune fille d’alors, jamais tombée des nues, fait « son » droit, devient avocate pénale. « On m’appelle maître, pas madame, je fais un métier d’homme où on porte une robe. Il y a même une sorte de cravate bien phallique qu’on appelle un rabat et que je tripote pendant les audiences. » Elle se marie à un certain Laurent, fait un gosse de sexe mâle mais au bout de dix-huit ans de ce régime matrimonial ennuyeux, envoie péter l’affaire. Marre de ce cirque.
Elle tombe vaguement amoureuse, c’est plutôt du désir d’ailleurs, pour une belle femme bourge, encore, mariée et affublée de plusieurs amants, plus âgée qu’elle. L’approche sera très longue, très lente, même pas sulfureuse. Mais elle constituera son entrée dans l’homosexualité et la fin des ambitions. Le début d’une vie dépouillée, où cheveux courts riment avec tatouage (non, ça ne rime pas, flûte) avec drague de filles. Elle adore emmerder son père en lui racontant ses histoires homo d’autant plus que la jeune nana du daron est moins belle que la sienne, ha ha ha… Donc, elle s’éclate, plus ou moins d’ailleurs car on devine que l’éclatage ne fait pas partie de son trousseau d’émois. Disons qu’elle se sent plus elle.
Là où le bâts blesse, c’est que son ex, père de leur gamin de 6-7 ans, rechigne maintenant à lui laisser le gosse et trouve qu’elle a pris un mauvais genre qu’il n’aime pas voir peser son leur fils. Je crois que c’est aussi le sujet de son dernier livre dont je vous parle très bientôt.
J’adore le ton saisissant de la narration de Constance. C’est bref, sec, cassant, criant, pas une banalité, pas de prise de tête, pas de psy. Elle parle de tout, et de rien, et sans tabou. Elle parle mal de son ex, de tout le monde, elle a l’esprit brusque, brutal parfois, plein de la poésie du bitume au ras des caniveaux. Elle déboule ses phrases parfois sans rapport, en fait si, rapport avec la situation, et comme ça vient dans sa tête, c’est à dire en enchaînement d’idées et de choses qu’elle voit. Saisissant, je vous dis.

Play boy de Constance Debré, 2018. Aux éditions 10/18. 168 pages, pas cher.

Texte © dominique cozette

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Daeninckx chassé par l’incurie

20/02/2020 Comments off

Didier Daeninckx déménage car il n’en peut plus de la ville du 9-3 qu’il chérissait tant avant que le clientélisme la pourrisse. Cet opus s’intitule Municipales. Banlieue naufragée et s’inscrit dans la collection Tracts de Gallimard, de courts pamphlets pas chers mais bien sentis. C’était une ville des banlieues rouges, municipalités ouvrières où étaient lancés d’ambitieux programmes de rénovation urbaine, où étaient créés des offices du sport et de la culture, où on mangeait gratos à la cantoche, où il y avait des patros et des colos pour les mômes, des maisons des jeunes puis où furent construits théâtres populaires, médiathèques, tout ce qu’il était possible de créer pour améliorer la situation matérielle et morale des classes ordinaires, même si le rock, les jeans et le Coca étaient vus d’un sale œil par les cocos.
Peu à peu, les politicards ont moisi cette histoire, s’alliant avec dealers et voyous, achetant les uns et les autres, fermant peu à peu l’accès à tout, se servant des gros bras de la ville pour leur tranquillité, trafiquant pour leur propre compte les organigrammes,faisant entrer dans les hiérarchies du personnel non méritant, des amis, dévoyant les institutions… Dégoûtant de ce fait les électeurs qui ne furent plus qu’un minuscule 5% à appuyer des décisions forcément non démocratiques.
Sa ville n’est plus sa ville. C’est devenue la poubelle du voisinage. Il y a plus de pauvres que partout ailleurs, des gens tellement miséreux qu’ils ch… dans la rue au vu et au su de tous, des drogués en pagaille, des jihadistes et autres voyous armés jusqu’aux dents. Et donc des faits divers sordides, pour trois francs six sous, des filles harcelées ou plus, des incendies de vengeance. Une horreur. Plus rien à faire, plus rien qui intéresse la classe politique, plus de redressement en vue malgré le ruissellement de fric du futur Grand Paris dont on devine dans quel marigot il va atterrir.
Partir, c’était la seule chose à faire pour l’écrivain (de plus en plus censuré dans cette commune). Rage et tristesse.

Municipales. Banlieue naufragée de Didier Daeninckx, Février 2020 aux éditions Tracts Gallimard. 46 pages, 3,90 €

Texte © dominique cozette

 

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L’humour Echenoz

20/02/2020 Comments off

Appâtée par la critique unanimement hilarante du Masque, j’ai acheté Vie de Gérard Fulmard d’Echenoz qui m’avait épatée avec 14, minus opus sur la grande guerre. Ce n’est pas mon genre de critiquer un livre que je n’ai pas aimé, mais ce n’est pas que je ne l’ai pas aimé, celui-ci, c’est que je n’y ai rien compris. A sa décharge, il grouille de personnages interlopes et bizarroïdes, dont je ne retiens rien au chapitre suivant, de vocabulaire alambiqué que j’apprécie et de tournures rigolotes. Rien n’est perdu, sauf peut-être mes neurones qui ont tendance à se diluer dans l’usure du temps car lorsque je lis d’autres critiques, je note que l’Obs l’encense : « Jamais là où on l’attend, l’auteur de « Je m’en vais », de « Ravel » et de « 14 » invente aujourd’hui le polar marabout (bout d’ficelle, selle de cheval….) afin d’établir, à sa manière, burlesque, que les officines politiques sont des cloaques, que les stewards se crashent, que le pire est devant nous et « le hasard, l’ignorance des causes ». Tout cela mené dans une prose de claveciniste, à un rythme de galopeur et avec une légèreté de fulmar boréal. » Que les Echos s’en réjouissent « « Vie de Gérard Fulmard », polar parodique et ludique, un pur concentré du génie échenozien qu’on quitte trop tôt, trop vite et à regret sur une ultime pirouette. Il est vrai qu’on y était entré par un tour de malice : « J’en étais là de mes réflexions quand la catastrophe s’est produite. » Là où ? Là où vous voulez. » Et quelques autres médias s’en délectent, ceux qui ne me privent pas de leur lecture vu que je n’y suis pas abonnée ou que je ne les ai pas dé-adblockés.
Donc, si vous aimez les polars absurdes qui se passent dans d’irréalistes arcanes politico-cloaquesques, si les portraits de personnages improbables et burlesques vous font rire, si les faits divers advenus rue Erlanger vous passionnent, ils sont plutôt flippants, vous aimerez ce livre qui détaille entre autre la défenestration de Mike Brant, l’assassinat puis l’ingestion d’une étudiante batave par un petit Nippon, et autres drames de la vie comme la chute d’un débris céleste sur l’hypermarché d’Auteuil. Et vous vous attacherez, ou pas, au petit bonhomme ringard qui donne son titre au livre, un loser qui monte une sorte d’agence Duluc sans aucune expérience.
Il est évident que l’auteur s’est amusé à écrire cette histoire abracadabrantesque en pariant peut être qu’il y semerait des situations et des mots extravagants comme nous le faisions jadis pour agrémenter nos harassantes réunions de prépro. Une sorte d’exercice de style. Pourquoi pas ? Car même si j’y comprends que pouic, je ne peut pas nier (de crabes) que c’est plaisant à lire et que ça n’a rien à voir avec notre navrante réalité !

Vie de Gérard Fulmard d’Echenoz, 2020 aux éditions de Minuit. 236 pages, 18,50 €

Texte © dominique cozette

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Les os des filles

15/02/2020 Comments off

Les Os des filles, curieux titre de ce livre de Line Papin mais on a une première réponse au début : au Vietnam, les morts sont enterrés dans une tombe à leur taille pendant trois ans puis, quand la chair est évaporée, il reste les os qu’on dispose dans un petit coffret gardé au cimetière. Puis, tout au long du livre, Line évoque nombre de sentiments ou d’événements qui se ressentent dans les os des vivants.
L’histoire qu’elle raconte est la sienne et des deux générations du dessus qui ont vécu au Vietnam : son grand-père et sa grand-mère, surnommée Ba, qui ont survécu à toutes les guerres, bombardements, famines dûes pour beaucoup à l’embargo ou simplement à la pauvreté. Puis les trois fille de Ba, dont la mère de l’écrivaine. Tout ce petit monde vivait pauvrement près des rizières, pieds nus, sans rien que ce qu’ils avaient sur le dos, mais heureux. Le grand-père de l’autrice était enseignant à la ville, à Hanoï. Il parcourait des kilomètres et des kilomètres pour retrouver sa petite famille le week-end. Les trois filles s’amusaient beaucoup ensemble. Puis un jour, leur père a pu trouver un autre poste d’enseignante pour sa femme, et alors tout ce petite monde a abandonné la vie misérable de la campagne pour une vie très médiocre, mais joyeuse aussi, dans un appartement trop petit, en ville car tout le monde vit ensemble au Vietnam.
Puis les trois filles grandissent et trouvent un mari. La deuxième, qui est la mère de Line, est victime d’un coup de foudre partagé avec un jeune Français venu ici faire des recherches sur ce pays qu’il adore. Evidemment, la famille voit ça d’un mauvais oeil, c’est une trahison car les Français sont quand même les ennemis. Mais peu à peu, devant sa gentillesse, sa bonne volonté à apprendre la langue, les cadeaux qu’il fait — c’est un expat, il gagne bien — on s’attache à lui. Comme il n’est pas habitué à vivre les uns sur les autres, à manger à même le sol, il épouse sa belle pour l’embarquer à deux blocs de la famille. Et ils vont vivre dans une résidence luxueuse, avec gardien, piscine et tennis dans un beau jardin. Les familles se fréquentent assidûment, la jeune mariée est enceinte (c’est Line qui va naître) et le papa trouve plus sûr de l’amener accoucher en France. Puis ils reviennent, tous les petits enfants jouent ensemble dans cette résidence, tout est beau et chaleureux, vert et fleuri, odorant. Le paradis.
Jusqu’au jour où la fillette, qui a aussi un petit frère, voit ses parents tout emballer dans la résidence, où elle doit dire au-revoir à sa famille vietnamienne, à ses deux autres mamans, sa nourrice et sa grand-mère en larmes avant de prendre l’avion.
Qui les emmène en Touraine, cette contrée froide et peu accueillante pour la métisse qu’elle est. Une grande maison les y attend, trois étages, plein de pièces, chacun sa chambre, un jardin. Et sa famille française. Et une école française. Et des feux rouges, des pulls à col roulé, des écharpes, un froid glaçant, de la « bouffe lourde » etc. Fini de courir nus-pieds, de grouiller sous le soleil brûlant, de conduire sans permis. Son enfance meurt à dix ans. Elle est mal, elle a mal. Elle n’en peut plus de la souffrance due à la déchirure. Ça ne s’arrange pas en grandissant. Elle devient gravement anorexique, elle frôle la mort. Mais elle survit tant bien que mal. Elle passera brillamment le bac, retournera visiter son enfance chérie au Vietnam, mais celle-ci n’existe plus, tout a changé, la famille est égaillée, les maisons ont été détruites. Il lui faut se décider à revivre, à se reconstruire, à aimer son nouveau pays, sa nouvelle ville, Paris.
Histoire très poignante sur la guerre, l’exil et la maladie subis par la famille et la jeune fille en particulier, écriture poétique très imagée, sentiments de mort et d’abandon émouvants, le tout enrichi d’un carnet central de photos personnelles et dessins sur papier glacé qui rendent encore plus attachants le récit et son héroïne.

Les os des filles de Line Papin, 2019 aux éditions Stock et au Livre de poche. 164 pages, 7,20 €. Prix des lecteurs sélection 2020.

Texte  © dominique cozette

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Dernière sommation époustouflante

07/02/2020 Comments off

 

Dernière sommation de David Dufresne est un roman. Mais c’est le roman de ce que nous avons vécu depuis le début des Gilets Jaunes et des ronds-points. Le narrateur, Etienne Dardel (qui a emprunté beaucoup à son auteur) est un lanceur d’alerte. Il a quitté le journalisme complaisant depuis « le meurtre de Malik Oussekine« , un traumatisme pour lui, pour se refaire une santé mentale au Canada et il revient en pleine insurrection sociale. Son ADN pro ne fait qu’un tour : face aux premières violences policières dont il ne sait pas encore qu’elles vont s’intensifier, il filme tout, il poste tout. Il a ouvert un compte pour cela. Bien sûr, il devient une tête de turc de la police et du pouvoir mais rien ne l’arrête, tant le nombre de blessures le hante, les yeux crevés, les mains arrachées, les trous provoqués par les LBD, le matraquage, l’arrestation de manifestants pacifiques etc.
Il ne reconnaît plus la France et cette police qui ose tout et le dénie, ce pouvoir qui réfute le terme de violence policière, et toutes les bavures adjacentes. L’auteur, David Dufresne, journaliste indépendant, a signalé au total 860 cas de brutalités et de manquements à la déontologie policière sur son compte Twitter en interpellant le ministère de l’Intérieur via son célèbre et provocateur « Allô, @place_beauvau, c’est pour un signalement ». Il a repris cette forme d’action dans son roman.
Les péripéties du héros, ses rencontres clandestines avec un flic de pouvoir, sont entrecoupées de chapitres qui donnent la parole à d’autres protagonistes : une militante à la main arrachée devant l’Assemblée Nationale, sa mère qui fait les ronds-points dans le Tarn et passe du PS au RN, le directeur de l’ex-quai des orfèvres, le Préfet de Paris. On y croise d’autres personnages, on y entend parler des flics énervés, des gardes du corps incontrôlables, des éditorialistes compromis, et des choses que personne n’a dites clairement mais dont tout le monde sait qu’elles existent : « ni consigne ni ordre, juste un climat« , « pour un de touché (par un tir de LBD), mille qui désertent » (les manifs).  On y entend aussi Castaner, on se souvient du jeune Steve « tombé » dans la Loire pendant la fête de la musique. Defresne évoque la formation du BRAV, aka Brigades de Répression de l’Action Violente, sorte de refonte des voltigeurs, flics à moto qui frappent et s’enfuient sous couvert d’être des anti-casseurs.
David Dufresne sait de quoi il parle. Si c’est son premier roman, c’est son énième livre, écrit comme un journal, au jour le jour,  alimenté par tout ce qu’il filme, haletant. Formidable !

Dernière sommation de David Dufresne, 2019 aux éditions Grasset. 228 pages – 18€

Texte © dominique cozette

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En attendant demain…

07/02/2020 Comments off

En attendant demain, titre pas très parlant pour ce très beau roman de Nathacha Appanah que j’ai eu envie de lire après le formidable Le ciel par-dessus le toit (encore un titre qui ne livre rien !) dont j’avais fait un article tout récemment (voir ici).
Dès les premières lignes, on sait qu’un drame a eu lieu puisque Laura, la fille d’Anita, notre héroïne, ne peut plus marcher depuis quatre ans, cinq mois et treize jours, et que le mari, Adam, est en prison depuis la même durée, exactement. On part alors vingt ans en arrière. On est à Montreuil pour le réveillon mais ni l’un ni l’autre ne prise ce genre de fiesta. Ils se retrouvent dans l’ombre, sur un canapé où les invités déposent les manteaux. Et ils se parlent. Lui est un grand bel homme du sud-ouest, il est artiste peintre, ébéniste, bûcheron, marathonien. Et étudiant en archi. Elle est métissée, issue de l’île Maurice, ne se sent à sa place à peu près nulle part et rêve de devenir écrivain. Ils s’installent dans sa région, les Landes, près de la mer. Elle fait des piges sans intérêt pour un salaire de misère et lui réalise des maisons, des jardins, des meubles. Il a fabriqué de ses mains la maison qu’ils habitent. Ils sont heureux, tout est beau parce qu’ils savent apprécier la vie, les couleurs, les odeurs. Ils sont terriblement sensuels.
Puis l’enfant paraît, ils sont comblés. Anita est une maîtresse de maison parfaite. Quand elle invite leurs amis, ils sont éberlués par le goût qu’elle a de tout rendre beau. Ça leur donne envie de quitter la ville et de s’installer là, c’est tellement idyllique. Mais, des années plus tard, toute cette perfection finit par gaver ces mêmes amis, trop c’est trop. On n’en est pas encore  là, mais on y arrivera. Le couple va s’user, elle est devenue maigre, elle ne ressemble plus à la jolie fille des îles, bohème, qu’il a aimée.
Jusqu’au jour où Adèle entre dans leur vie. Une femme plantureuse, hiératique, magnifique, qui remet des paillettes dans leur train-train. Elle est sans papiers et vient aussi de Maurice, ce qui créé des liens. Et alors, elle raconte son parcours, les accidents tragiques qui lui ont donné cette volonté de n’être plus personne. Elle a même changé de prénom. Et la vie est redevenue tellement douce avec cette femme que le couple reprend ses vieux rêves perdus : lui se remet à peindre, des choses incroyables, et elle commence enfin son livre… Et tout semble aller pour le mieux. Le succès est derrière la porte.
Mais voilà. Le mieux de durera pas. Le pire arrivera.
L’écriture de Nathacha est d’une suavité sans pareille. On respire ses parfums, on imagine ses couleurs chatoyantes, on ressent ses caresses, on entend sa vie riche des chants de la nature. C’est très beau. Ça serait très relaxant si on ne guettait pas le drame au bout de l’histoire. Elle est une amoureuse de la langue, de la vie, on se noie parfois dans ses petits bonheurs, on ne trouve parfois fade à côté de sa flamboyance. Un très beau livre !

En attendant demain de Nathacha Appanah. 2015. Aux éditions Folio Gallimard. 220 pages, 7,20 €.

Texte © dominique cozette

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Les parents d’élèves et moi.

02/02/2020 Comments off

Non, je ne parle pas de moi, Les Parents d’élèves et moi sous-titré ou les tribulations d’une mère de famille est un roman écrit par Catherine Berthon, une histoire très prenante sur le désir d’un couple de mettre toutes les chances du côté de son enfant pour qu’il réussisse au mieux ses études. Ce n’est pas un récit mais l’autrice a une sérieuse expérience sur les associations des parents d’élèves, les conseils de classe, les dossiers de toutes sortes qu’il faut produire pour tout et n’importe quoi, sans garantie de réponse positive. De réponse.
Gaspard va entrer en troisième, c’est un bosseur, il a très bonnes notes, donc il n’y a aucune problème pour l’inscrire dans un des lycées les plus prestigieux de Paris, Henri IV pour ne pas le citer, qui lui ouvrira les portes de l’ascenseur social et le montera vers les cieux brillants de la réussite professionnelle. Hélas, Henri IV dit non, ainsi que Louis le Grand. Mais, elle, Hélène, a entendu dire que les bons lycées de secteur avaient plus de propension à épanouir les enfants que ces grands bahuts qui risquaient de les casser. Re-hélas, Hélène n’étant pas venue aux portes ouvertes des établissements en question, le dossier de Gaspard n’a pas été retenu. Résultat : Gaspard ira au lycée Marcel Paul, à dix minutes de chez eux. Lamentation générale
Hélène est une battante. Elle se renseigne, ce lycée n’est pas si mal, même en terme de réussite au bac, les profs ont bon esprit et, au pire, s’il est décevant, on déménagera vers les CSP+, histoire de trouver un établissement qui sent moins la racaille que la banlieue est. Mais avant, pour bien suivre la scolarité de Gaspard, Hélène décide de s’inscrire à l’association des Parents d’Elèves de Marcel Paul.
Et là, rien de lui sera épargné : l’indifférence des profs, leur susceptibilité si on a l’arrogance de les conseiller, l’agressivité de certains parents qui pensent que leur gamin est un génie, l’inertie de la hiérarchie, de son mari parfois, l’absentéisme de ses collègues de l’asso, celui des profs, plus l’extrême contrariété de Gaspard à se sentir sous tutelle maternelle. J’en passe.
Les conseils de classe qu’elle rapporte constituent des morceaux d’anthologie avec leurs clichés d’ouverture : une classe très sympathique, toujours, mais…
Ce roman se dévore grâce au talent de Catherine Berthon qui ne cesse de rebondir, de pousser des gueulantes, de s’énerver puis de créer de nouvelles occasions pour intéresser les autres parents à entrer dans le jeu. Elle sera souvent déçue, parfois surprise par des petits succès, mais toujours partante pour entreprendre, de la troisième au bac, des démarches originales dans cette effrayante jungle qu’est le monde de l’enseignement. Les portraits des profs sont truculents, le style est vif et soutenu et en plus c’est drôle. Et très instructif et le fait que je ne sois pas concernée prouve l’intérêt de cette histoire. Une petite réserve sur la couverture qui ne donne pas le ton de l’écriture : non, ce n’est pas un essai pédagogique « astucieux » mais un très bon roman, de belle écriture sur un sujet rendu attractif par la bonne dose d’auto-dérision et d’humour de l’autrice.

Les Parents d’élèves et moi (ou les tribulations d’une mère de famille) de Catherine Berthon. 2019 aux éditions Chum. 274 pages, 19 €.
(En fin d’ouvrage, une bibliographie très utile sur les livres et les liens cités.)

Texte © dominique cozette

 

 

 

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Dope, crack, speed, beuh, substances, came, meumeu bref, toutes les drogues

29/01/2020 Comments off

Cécile Guilbert, journaliste des profondeurs investigatrices, s’est emparée à bras le corps de l’univers des drogues, toutes les drogues, dans son pavé (plus de 1400 pages) Ecrits stupéfiants sous-titré Drogues & littérature d’Homère à Will Self.  Et des écrivains et poètes, qu’on peut mettre parfois au féminin, qui ont tâté de la chose et l’ont décrite, il y en eut ! Elle en a recencé 220, avec plus de trois cents textes dont elle a retranscrit les morceaux choisis. C’est un fantastique voyage dans le temps et l’espace et leur imaginaire. De l’Inde védique à notre époque avec ses drogues de synthèse, Cécile Guilbert évoque les pharmacopées antiques et moyen-âgeuses, l’opiophagie britannique, le cannabis romantique, l’opiomanie coloniale, la morphine et les éthéromanes, les junkies et la révolution psychédélique du siècle dernier jusqu’aux actuels psycho-stimulants et autres innombrables inventions chimiques.
Elle a catégorisé les quatre grandes familles de drogues : Euphorica (opium, morphine, héroïne), Phantastica (cannabis, plantes divinatoires, peyotl et mescaline, champignons hallucinogènes, LSD), Inebriantia (éther, solvants), Excitantia (cocaïne et crack, amphétamines, ecstasy, GHB). Chaque drogue y est décrite minutieusement, d’un point de vue médical souvent, avec les expérimentations d’utilisateurs plus ou moins connus, puis accompagnée des extraits de textes ou de poèmes s’y rapportant.
Ce livre est une encyclopédie unique qui n’existe en aucune autre langue. Une entreprise titanesque.
On y apprend beaucoup de choses. Sartre, pour ne donner qu’un exemple : il prenait de l’Orthédrine et du Maxiton (noms commerciaux de la benzédrine), de la Corydrane (pour écrire de longs ouvrages), plus le reste : deux paquets de Boyard maïs, de nombreuses pipes de tabac brun, plus d’un litre d’alcool (vin, bière, alcools blancs, whisky…) sans compter les cafés, thés et graisses animales de son alimentation. Sartre avait dit à Yves Salgues (qui s’adonne à la Préludine pour écrire ses ouvrages de 2000 pages) que son texte sur Saint Genet, comédien et martyr (1952) était passé de l’état de préface à celui de pavé grâce à la Corydrane.
Dans ce livre, on retrouve avec plaisir tous nos chers écrivains américains, aussi bien de la Beat Génération, Buko, que les plus proches de nous comme Tom Wolfe, Breat Easton Ellis. Des Français aussi, de nos grands classiques à nos écrivains familiers, qui sont nombreux !
Le livre s’ouvre sur un assez long prologue biographique de l’autrice. Elle y a tâté, bien sûr mais en a souffert des méfaits par la mort de proches. Il s’achève sur une quarantaine de pages bibliographiques, soit des centaines d’ouvrages dont de très nombreux en anglais non traduits, puis par un index détaillé. Une bible, quoi.
Passionnant, foisonnant, distrayant. A lire en petites tranches car les récits planants lus à la suite peuvent devenir lassants.

Ecrits stupéfiants sous-titré Drogues & littérature d’Homère à Will Self de Cécile Guilbert. 2019 aux éditions Bouquins de Robert Laffont. 1440 pages. 32 €

Texte © dominique cozette (aidée de la quatrième de couv.)

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A la demande d’un tiers

28/01/2020 Comments off

A la demande d’un tiers est le premier livre de Mathilde Forget par ailleurs autrice-compositrice et interprète. Ce titre renvoie à la demande qu’un hôpital psychiatrique lui fait pour interdire à sa soeur, souffrant de troubles mentaux dangereux, de sortir. A côté des souvenirs avec celle-ci, l’héroïne égrene des saynètes, des anecdotes non dénuées d’humour de tout ce qu’elles ont vécu, notamment le suicide de leur mère qui s’est jetée du haut d’un donjon. Elle a beau mener une enquête serrée auprès, notamment, de divers médecins, elle n’obtiendra jamais de bonne réponse : ils ont tous un point de vue différent sur cette femme.
La perte de sa mère l’entraîne à s’intéresser à des orphelins comme elle, Bambi par exemple, qui l’obsède et qu’elle déteste. mais aussi sur les serial killers qui renvoient souvent à la figure maternelle. Elle étudiera les écrits de celui qui fait autorité en la matière, un Français dont la compagne fut assassinée par un tueur américain. Elle est fascinée également par les requins, va les visiter dans les endroits où c’est possible, sachant qu’ils se laissent mourir en captivité.
Ce qui est original dans ce roman loin d’être tragico-larmoyant, c’est l’impression de légèreté, de bondissement de sujet en sujet, c’est très varié, dont on sent qu’elle les a étudiés en profondeur avant de les livrer au récit, même si (je crois) ils n’apportent pas tous grand chose, comme c’est le cas des fissures des poutres apparentes, le pourquoi de la chose d’un point de vue technique. Elle cite un passage du Traité de la charpenterie (1837) d’Armand-Rose Emy. Elle nous parle du syndrome du coeur brisé, appelé takotsubo, découvert dans les années 80 par des médecins japonais. Elle raconte aussi l’histoire du château où est morte sa mère, va interroger sa grand-mère qui n’a rien d’autre à lui confier que les lettres de sa fille, la mère de l’héroïne donc, lui a écrites, pleines de détails futiles sur les vêtements et les hommes. Sa mère qui jouaient les mêmes airs de piano tous les soirs pour bercer le sommeil de ses filles.
Et puis, elle essaie de se remettre de la séparation de « la fille avec qui elle voulait vieillir » mais avec qui elle n’a pas fait grand chose, ayant elle-même provoqué le départ de peur de souffrir trop dans le cas inverse. Mais qu’elle rappellera peut-être.
Ce livre est comme un puzzle impressionniste et étrange, composé de petits morceaux d’elle et de sa sœur et de sa mère, de Bambi et du requin. Très joli petit livre.

A la demande d’un tiers de Mathilde Forget, 2019 aux éditions Grasset. 160 p. 16 €

Texte © dominique cozette

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La dernière fois que j’ai vu Adèle

27/01/2020 Comments off

La dernière fois que j’ai vu Adèle d’Astrid Eliard, 29 ans, raconte l’histoire d’une jeune fille, fermée, taciturne, qui s’évapore. Elle a laissé sa chambre en ordre, ce qu’elle ne faisait jamais, avec une chanson qui tourne en boucle pour laisser croire qu’elle est encore là. Mais elle n’a pas emporté son corset qui soutient sa colonne vertébrale en vrac. Elle le déteste comme elle se déteste. Adèle est partie. Elle a seize ans. Sa mère appelle le père, son ex, dont elle est séparée. Ils mettent au point un plan de recherches parmi et vont déposer une requête à la gendarmerie. Ils ont aussi un garçon, un peu plus jeune qu’Adèle, qui reste zen pour tente de réconforter sa mère à mesure que le manque et l’angoisse s’épaississent. Les recherches ne donnent rien du côté des collègues de classe, elle n’avait pas vraiment d’amis. Secrète et discrète, elle ne laissait rien paraître.
Quelques jours plus tard, un attentat a lieu au Forum des Halles qui fait des dizaines de victimes. L’un des terroristes est abattu. Bien qu’il n’ y ait que peu de chance qu’elle s’y trouve, la mère s’enfonce de plus en plus dans la panique. Elle dont le métier est de remettre debout des familles rongées par des maux d’ados, ne tient pas le choc. Elle sombre inéluctablement. Jusqu’à ce qu’elle voie, aux actus, la photo d’une jeune fille en hijab, la petite amie du terroriste, recherchée par toutes les polices, Hasna Bellaouar. Mais elle a reconnu Adèle. Dès lors, elle tente tout pour la retrouver, passe sont temps sur Internet, intègre une asso où se retrouvent les parents d’enfants partis faire le jihad. Là, elle rencontre la mère d’une ado qui a fui à Raqqa, comme sa fille et qui a un bébé. Mais le fil entre cette mère et sa fille fugitive a été tellement difficile à créer, il est tellement ténu, tellement soumis à des interdictions dont « parler de ça » qu’elle se refuse à lui demander si elle connaît Adèle. Elle lui apprend seulement que la plupart des filles réfugiées à Dacca sont mariées, parfois plusieurs fois, peuvent avoir un enfant, sont enfermées toutes ensemble dans une grande bâtisse avec pour seule mission de tenir la maison mais ne sont jamais envoyées sur le terrain de la guerre.
La mère d’Adèle est d’autant plus désespérée qu’elle est harcelée par les journalistes, les courriers malveillants, les menaces car, dans la plupart des cas,  journalistes, policiers, public, les gens en général, mettent en cause la mère, en premier, surtout quand le père est parti. D’où son enfermement forcé, son obstination à ne voir personne. Sauf sa propre mère, hospitalisée pour cause d’Alzheimer, sa mère à qui elle peut déverser ses chagrins sans crainte de jugement car elle ne sait même plus qui est Adèle.
Une histoire qui interroge douloureusement sur nos propres enfants qu’on ne connaît en fait pas du tout.

La dernière fois que j’ai vu Adèle d’Astrid Eliard. 2019 au Mercure de France. 220 pages, 18,80 €.

Texte © dominique cozette

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Quand t’es dans le désert…

22/01/2020 Comments off

Rose désert est le deuxième roman de Violaine Huisman (fille de) où elle raconte… Violaine dans le désert. Elle ne dit pas, dans les interviews, qu’il s’agit d’elle mais oui, pourtant, sa mère bipolaire, son père, ses lieux d’habitation, etc. Donc Violaine, même pas la trentaine, pour échapper à un violent amour toxique, un mec qu’elle adore mais dont elle pense qu’il ne l’aime pas et qui la baise avec brutalité, qui travaille dans l’édition, comme elle, à New York, donc décide de se rendre à l’invitation de sa soeur qui fête ses trente ans à Marrakech avec faste. Ce sera son point de départ. De là, elle enchaînera sur un périple africain qui la mènera, sans aucune préparation, à Dakar où vit depuis peu, sa foldingue de mère, mariée à un Africain. On aborde le voyage par Nouakchott en  Mauritanie où Violaine, sans aucune réticence,  se laisse guider par un homme plus âgé, Serge, buveur de bière dès le matin, qui va la transbahuter où elle veut. Ce qu’elle veut, c’est aller voir une vieille ville de sable. Entre temps, un soir, elle se laisse embringuer par un splendide mec en Porsche, alors qu’elle est déjà ivre. Il lui fait prendre des substances dans la boîte clandestine où il l’entraîne. Cette fois, elle a peur. Au matin, elle se retrouve dans son lit à l’hôtel, ses affaires bien pliées, dans un état lamentable, ne se souvenant absolument de rien.
A Dakar, la surprise sera forte : le mari de sa mère, déjà, pour lequel elle ressent un véritable choc, puis l’endroit où ils vivent. Mais sa mère est à Paris, pour se soigner. En fait, elle se suicide.
Bref, des mésaventures de toutes sortes entre lesquelles elle raconte ses histoires d’amour d’avant et surtout celle avec lui, le fameux toxique. Il est beaucoup question de sexe dans son vécu. Une fille plutôt instable, qui compte parfois sur son père pour s’en sortir mais son lourd passé, avec cette mère bipolaire fantasque dont elles devaient s’occuper avec sa soeur, depuis toutes petites l’excuse.
Ce roman très bien raconté, sec, emporté, sans concession de l’écrivaine par rapport au personnage qu’elle campe se compose de trois parties : en premier, elle dit je, raconte son voyage en direct, ses réminiscences, ses sensations, ce qui l’a amenée à ça. La deuxième partie relate sa vie, écrite de facçon factuelle à la troisième personne, ses parents, son enfance, une rupture curieuse de style mais qui complète le portrait, qui l’encadre. En trois, le je revient pour boucler le voyage. Ce n’est pas toujours facile de savoir à quelle tranche de sa vie elle en est à cause de nombreux flashes-back, sans être réellement gênant.
Un livre très attachant qui m’a donné envie de lire le premier roman centré sur sa mère.

Rose désert de Violaine Huisman, 2019 aux éditions Gallimard. 236 pages, 19 €

Texte © dominique cozette

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Demander pardon aux femmes ? Et puis quoi encore…

16/01/2020 Comments off

Eva Ensler (es Monologues du vagin), a créé une fondation, le VDay, pour aider les femmes abusées, et vient de sortir Pardon, un livre très dérangeant puisque c’est elle qui tient la plume à la place de son père, mort depuis trente ans, qui demanderait pardon à sa fille pour tout le mal qu’il lui a fait. Eve Ensler dit dans une interview que les hommes ne sont pas formatés pour demander pardon, ce serait trahir tous les hommes que de montrer la faiblesse de l’un d’eux. Comme on le sait, les violences que subissent les enfants sont destructrices à très long terme, enfouies ou non. Voilà des décennies qu’Eve se reconstruit difficilement, qu’elle essaie d’écrire sur son père malfaisant mais qu’elle n’y arrivait pas. Jusqu’à ce qu’elle trouve ce subterfuge. Ainsi, elle s’allège de la douleur d’avoir été niée, chosifiée. Le pardon existera même si c’est elle qui l’a fabriqué.
Son père : un type élevé à la dure, sans tendresse ni de ses parents, ni de sa fratrie. L’illumination a lieu lorsqu’il voit des films américains. Il est bluffé par l’allure de ces hommes élégants, les héros d’Hollywood si séduisants. Il se met à les copier et peu à peu, il devient comme eux : irrésistible. Il sait qu’il est creux, mais au moins, il brille. A cinquante ans, il rencontre une bombe de vingt ans, la mère d’Eve. Ensemble, ils forment un couple chaud glamour, sont de toutes les fêtes new-yorkaises où on les appelle Cary Grant et Doris Day. Puis naît Eve. Alors là, le père est bouleversé : quoi de plus tendre, de plus innocent, de plus vivant que ce petit être qu’il se met à adorer plus que de raison. Il est totalement enflammé par sa passion, comme jamais il ne l’a été. C’est lorsqu’elle a cinq ans, lors d’un jeu taquin qu’elle aimait, qu’il dérape. Et ça ne s’arrêtera plus. Puisque le corps de la petite est si offert, si palpitant, il sera tous les soirs sa source de caresses, son violeur adoré, dans le plus grand des secret. Jusqu’au jour où, après un retour des vacances, elle est tellement occupée avec un garçon à un jeu d’enfants (ils ont dix ans), qu’elle l’ignore. Il est tellement abasourdi de voir comment elle l’a oublié qu’il décide de la soumettre d’une autre façon, de lui montrer qui est le maître. Et démarrent alors les violences physiques, verbales, les humiliations, les punitions, les tentatives de meurtre, tous les sévices possibles et surtout (!) la totale déconstruction de son mental : il l’abêtit, il en fait un petit animal apeuré, nul, qui a perdu toute confiance en elle, qui devient un cancre. Ne parlons pas de sa santé physique. Et chaque fois qu’elle fuira, ou tentera, notamment dans son mariage avec un barman, les rétorsions seront d’une brutalité folle.
Ce qui est dérangeant, c’est de garder en tête que ce n’est pas le père qui écrit pour demander pardon, mais elle. Evidemment, elle se sert de ses souvenirs  mais elle se décrit elle-même de façon très positive : elle est la plus jolie, la plus intelligente, la plus craquante etc… Parfois, on se dit qu’elle attige, mais peut-être pas. On ne sait pas. En tout cas, elle ne nous épargne pas les détails de son enfance, son adolescence et sa jeunesse martyrisées , saccagées. Et sa mère ? Elle s’est pliée aux ordres du mari. Comme souvent.
C’est un livre important mais le fait d’écrire par personne interposée le rend moins touchant. Enfin, c’est mon point de vue. Mais ne le rend pas moins horrible par rapport à ce que peuvent faire subir des adultes à des enfants.

Pardon d’Eve Ensler. 2019 chez Denoël traduit par Héloïse Esquié. 140 pages, 16 €.

Texte © dominique cozette

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