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Les sept mariages d’Edgar et Lumilla

12/08/2019 Comments off

Les sept mariages d’Edgar et Lumilla, dernier opus de Jean-Christophe Ruffin, est un roman assez amusant, disons-le franchement. On assiste à une épopée amoureuse comme il y en a peu en vrai, mais ça existe, de deux personnes que tout réunit et puis sépare — le bien connu « ni avec toi ni sans toi » —  et jamais pour les même raisons. Forcément, ça commence par un coup de foudre. Juste un regard intense, ce qui est très improbable quand la personne est une jeune femme nue que des villageois ukrainiens tentent de soustraire du regard de tous alors que l’autre personne est un jeune homme en voyage initiatique avec trois compagnons et compagnes étudiants dans une grosse voiture française assez singulière. C’est leur premier contact. Le jeune homme doit continuer la route, ayant juste appris que les yeux superbe appartiennent à cette magnifique femme prénommé Ludmilla. Un peu maigre comme indice mais impossible de s’attarder.
Néanmoins, il finit par la retrouver, une autre fois, avec l’audace de tout amoureux pensant que l’attirance est une chose réciproque. Elle se laisse faire, se laisse épouser vite fait à coup de tampons administratifs, elle est tellement pauvre et seule et sans ressources dans un pays fermé. Donc, elle se retrouve avec lui à Paris, mais il est fauché lui aussi et le bonheur est un astre coûteux, parfois. Il a tellement peur de l’avoir arrachée à son pays pour rien, pour une autre vie sans panache ! Et elle a tellement de mal à lui faite comprendre qu’elle est terriblement heureuse d’être arrivée ici. C’est comme ça qu’un malentendu peut déclencher un premier divorce. Ensuite, ce ne sont que péripéties, routes qui se séparent, carrières qui se construisent, hauts et bas, l’une qui devient diva puis insupportable et l’autre entrepreneur de très haut vol très égocentré, puis les choses qui s’écroulent d’un côté comme de l’autre etc…
A part des petites maladresses (il vend sa voiture en Russie mais on le retrouve roulant dedans à Paris un peu plus loin, et quelques fautes d’inattention) on se laisse balader au fil des pays, des motifs de séparation et de retrouvailles jusqu’à la fin de leur vie. L’histoire, en fait, est narrée par le mari de leur fille unique dont ils se sont assez peu occupés, ayant un tas de choses bien plus intéressantes à faire à cette époque de mondanités, de succès, de sorties, de fêtes… Il est obligé d’enquêter afin de retrouver les trous de cette histoire pour le moins cahotique.

Les sept mariages d’Edgar et Lumilla, de Jean-Christophe Ruffin, 2019 aux éditions Gallimard. 376 pages 22 €.

Texte © dominique cozette

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La Féroce ou la fée rosse ?

05/08/2019 Comments off

La Féroce de l’Italien Nicola Lagioia exerce une attraction étrange  sur la lectrice que je suis. Cela tient partiellement à son sujet, l’histoire de Clara Salvemini, jeune fille puis femme libre et libérée, au sein d’une famille tragiquement italiana. Le père est un entrepreneur sans scrupules, bravant les interdits, pratiquant menaces et pots de vin, mouillant ses propres enfants dans de malsaines affaires de bétonneur de côte, voulant garder la main sur tout. Sa femme tient tête tant bien que mal malgré ses infidélités et son caractère ombrageux et les quatre enfants tentent par tous les moyens de lui échapper. Clara, l’aînée, couche avec tout le monde, principalement la clique d’affairistes de son père. Le roman commence avec elle : un camionneur voit cette jeune femme nue et ensanglantée traverser la route et, pour l’éviter, se plante. Il sera gravement blessé et perdra une jambe. Mais tout le monde affirme que Clara s’est suicidée en se jetant d’un immeuble, là où l’on a retrouvé son corps. En ce qui concerne l’autopsie, le dossier du légiste, c’est l’omerta. C’est donc son frère préféré, Michele, un être border line, rebelle et insaisissable, qui va mener son enquête. C’est un demi-frère élevé avec les autres, né d’une maîtresse du patriarche morte pendant l’accouchement. Durant une longue période de leur adolescence, les deux vont être inséparables, jusqu’à ce qu’il disparaisse en lui-même et s’en aille vivre à Rome. Un deuxième fils, celui qui devait succéder à son père, coupe le cordon en devenant oncologue. Enfin la petite dernière, Gioia, qui rigole parfois mais dont on ne sait pas grand chose.
L’histoire, c’est une chose mais le plus fascinant, c’est la façon dont il la raconte. Nicola Lagioia possède un style très sophistiqué, voire ensorcelant. Les phrases qu’il écrit donnent à voir une construction de la pensée à la fois tortueuse et poétique. Parfois, on ne comprend (je ne comprends) pas tout, l’auteur ne perdant pas de temps en explications rationnelles. Parfois, le récit entremêle deux époques différentes et on doit se concentrer pour faire la part des choses. Malgré tout, on s’accroche comme à une personne impressionnante qui ne parle pas tout à fait de la même façon que nous. Enfin, c’est mon impression. Mais je ne suis pas seule à le trouver superbe puisque ce livre a reçu le prestigieux prix Strega.

La Féroce de Nicola Lagioia 2015. Paru en 2017 chez Flammarion, traduit par Simonetta Greggio et Renaud Temperini. 458 p. 23€. Ou chez Folio.

Texte © dominique cozette

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Se perdre, oui, pour se perdre…

30/07/2019 Comments off

Se perdre est un livre d’Annie Ernaux emprunté à ma petite bibliothèque de l’été. En fait ce n’est pas réellement un livre, c’est la transcription mot pour mot du journal qu’elle a tenu lors de son histoire avec S., le diplomate russe, en 1988. Elle en avait tiré Passion simple, sous la forme romancée habituelle. Puis quelques années plus tard, retrouvant ce journal, elle décide de le publier tel quel, sans ajout ni retrait. Je dois dire que c’est calamiteux, c’est ça qui est intéressant. Imaginez un peu : elle a 48 ans, elle est mince, grande, sérieuse, reconnue voire célèbre, intello. Lui est très grand, blond, russe, marié à une petite femme grassouillette, il porte des slips et des tricots de peau russes hideux, il garde toujours ses chaussettes pour faire l’amour, il est quasi inculte, il boit comme un trou, fume comme un pompier et se damne pour tout ce qui est bling bling. Il a une grosse voiture, un costard St Laurent, une cravate Guy Laroche. Il est beaucoup plus jeune qu’elle, il travaille à l’ambassade …

Ils se rencontrent lors d’un voyage littéraire à St Pertersbourg car il accompagne un cheptel d’écrivains. Le dernier soir, ils font l’amour. Puis, comme il est basé à Paris, ils se revoient. Elle habite à 40 km, à Cergy, et quand il vient la retrouver, l’ayant prévenue par téléphone, il reste en général quatre heures et ils ne font que l’amour. Boire et grignoter. Il est plein de désir, elle-même en meurt tellement elle n’attend que ça, et lui ne demande qu’à se perfectionner dans l’art de la baise. Sodomie, fellations, positions, longues caresses bucco-génitales, Annie ne nous passe rien. C’est d’une indécence totale, non pas ce qu’ils font, mais le fait qu’elle ne vit que pour ces moments intimes et jouissifs qui la rendent d’autant plus malheureuse après qu’elle ne se sent pas aimée. Elle guette tous les signes qui pourraient lui faire croire qu’il a une réelle affection pour lui mais rien. Elle passe ces deux ans à pleurer à chaudes larmes tellement elle est malheureuse. Elle suppose même vers la fin — il vient moins souvent — qu’il a une autre maîtresse en plus de sa femme à qui il fait souvent l’amour.  Mais on n’en saura rien. Elle devient indifférente à tout le reste, plus rien ne la touche, son moteur est à l’arrêt, l’écriture est impossible, à part ce journal qui la remet en situation.
Ce journal est donc une litanie de gémissements tragiques, de ressassement dramatique vaguement perlés de petits pics de joie lorsque la relation lui laisse encore une trace de complicité. C’est cru, je ne parle pas des séances car elle ne décrit pas dans le détail ce qui s’y passe, mais de la misère dans laquelle elle semble se complaire comme si elle était réellement maso (c’est moi qui pense ça), on a l’impression qu’elle érige sa douleur VS son désir violent et permanent en totem massif et écrasant. Durant toute cette affaire, elle ne prend plaisir à rien (à rien d’autre que les rapports), ne fait rien, met plus de six mois à rédiger un pauvre article, ne sort pas avec des ami.e.s (en a t-elle seulement ?), même ses fils (qui sont adultes) l’embarrassent quand ils passent, l’empêchant de se concentrer sur ce mal d’amour qui la ronge. J’oublie de le dire : dans ces années-là, il n’y a pas d’internet ou de mobiles et comme la femme de S. est sa secrétaire à l’ambassade (où Annie se rend car elle est souvent conviée à des soirées culturelles), elle ne peut pas téléphoner. Elle est donc réduite, comme n’importe quelle midinette soumise, à attendre qu’il la contacte. Le plus dur c’est qu’il ne lui dit pas vraiment quand il sera rappelé à Moscou, et toujours elle craint qu’il ne la préviendra même pas lorsqu’ils déménageront.
Cette femme, par ailleurs brillante, se laisse voir sous un jour pathétique, extrêmement dévalorisant, c’est une loque névrosée, sa soumission odieuse, flagrante, ne mènera à rien. Elle le sait puisqu’elle l’a déjà vécu  avec les autres (elle en fait référence et compare ses douleurs). La fin est d’ailleurs encore plus pénible que le début puisque, comme S. vient de moins en moins, elle raconte ses rêves dans son journal.
Mais c’est intéressant.

Se perdre d’Annie Ernaux, 2001 aux éditions Gallimard. 296 pages. 110 fr. 16,77 € . Et chez Folio.

Texte © dominique cozette

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Les habits du plongeur abandonnés sur le rivage

25/07/2019 Comments off

Les habits du plongeur abandonnés sur le rivage, titre de ce drôle de roman de Vendela Vida idéal pour l’été, donne une image qui n’a pas à voir avec l’histoire, c’est juste le titre d’un poème dans le récit. Mais, quand même. C’est d’une sorte de disparation qu’il est question puisque l’héroïne, une Américaine de 33 ans, se voit disparaître de par le vol de tous ses papiers. Voici : Elle s’envole pour le Maroc, itinéraire conseillé par une proche pour se changer les idées après un douloureux divorce, atterrit à Casablanca où elle a réservé pour trois jours dans un hôtel pas terrible, alors que le guide conseille de se tirer au plus vite de cette ville. Et voilà qu’on lui vole son sac avec tous ses papiers, passeport, ordi, téléphone, carte bancaire, tout quoi. Ne lui reste que sa valise de vêtements. Et pas un rond. Enfer et damnation !
Le surlendemain, après moult difficultés qui font le sel de l’histoire, le chef de la police lui tend un sac similaire avec papiers, passeport et même une carte bancaire. Mais il s’agit de celui d’une autre Américaine qui lui ressemblerait un peu.  Par chance, elle n’a pas encore fait opposition. Une autre vie commence car par chance encore, il y a un tournage dans le beau quartier et on la repère pour doubler une célèbre actrice américaine. Tous frais payés etc. Entre temps, elle a dû changer de nom, prenant celui de sa nièce bébé, on saura pourquoi elle attache tant d’intérêt à cette petite. L’actrice est très sympa. Très capricieuse aussi, forcément. Quand la narratrice sera obligée de la remplacer auprès du prétendant officieux, ça va déraper sérieusement. Et toute la suite de cette histoire n’est qu’un dérapage pour fuir le danger de voir ses mensonges découverts. Elle disparaît sans arrêt, sans arrêt, se rattrape à une branche trop fragile et c’est vraiment très amusant.
Au lieu de raconter son histoire en mode je, elle utilise le tu. C’est un procédé pas très nouveau et on s’y fait. Le plus bizarre, c’est de lire à la fin la liste des remerciements, des équipes qui l’ont assistée pour ce livre etc… Est-ce de littérature ou de marketing qu’il s’agit ? J’image les réunions où des tas de gens demandent de rectifier ici ou là, de mettre plus de jeune et moins de rouge, ce genre de truc. Comme dans les bons vieux plansboards de la pub. Une activité solitaire, l’écriture ? Heu…
Nerver mind, ce livre est très plaisant et vraiment amusant.

Les habits du plongeur abandonnés sur le rivage de Vendela Viva, 2015 l’original, 2019 chez Albin Michel, traduit par Adèle Carasso. 244 pages, 21,50 €.

texte © dominique cozette

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J’enlève le masque…

16/07/2019 Comments off

Un livre qui va en agacer plus d’un/e comme toute histoire de réussite chanceuse.
Voilà un p’tit gars, Pierrot, Pierre Berville en vrai, il ne sait pas trop quoi faire, c’est pas qu’il s’ennuie, mais bon, qu’est-ce que je peux faire ? Heureusement pour lui, son grand frère, Paul, est dans la pub et y fait son trou. Alors, plutôt que d’aller à l’armée, Pierre se fait porter pâle et commence sa belle histoire par un stage croquignolet. Puis enchaîne, grâce au frangin, les places dans les agences de pub qui commencent à faire parler d’elles. Et alors, sans qu’il ait rien demandé, il gravit sans peine les échelons qui l’emmène aux sommets de la gloire. Parce qu’il deviendra très vite une super pointure de la création.
Certes, il a du talent, du répondant et de la gouaille. Personnellement, je ne l’ai pas connu mais beaucoup croisé et j’ai beaucoup lu son nom dans la rubrique « qui a fait quoi » dans Stratégies. Il l’écrit lui-même : ce n’est que de la chance. Couronnées de nombreux prix et lauriers, ses campagnes sont encore dans les mémoires, ne serait-ce que celle de Myriam qui enlève le haut, faite en free-lance, sport qu’il a beaucoup pratiqué et qui lui a rapporté beaucoup d’argent. Une chance énorme, encore : il trouve ses (très bonnes) idées très vite et très facilement. Oh, que c’est agaçant !
Il a donc connu la meilleure période de la pub, celle des créatifs qui arrivent à l’heure qu’ils veulent, qui bossent comme ils veulent, qui causent comme ils veulent. On les protège, on les couve, on les admire. Du moins ceux qui ont du talent. En plus, on les paie bien. En plus, ils n’arrêtent pas de faire la bringue, de picoler, de sniffer, de se faire des nanas, Beigbeider est passé par là aussi, on s’en souvient.
Il a habité dans des beaux lofts, il a fait des campagnes et des films dans des beaux pays, il a rencontré des gens hyper intéressants, dont certains sont devenue ses amis. Il a adoré les femmes qu’il a épousées. Il est très fier de tous ses enfants. Il n’a manqué de rien. Il a peut-être eu un problème avec son frère réalisateur car il n’a pas fait assez appel à lui pour ses films, et aussi avec un de ses fils car il n’a pas été trop présent, il le confesse. Mais quand on est très jeune et que tout tombe du ciel, on est comme les jeunes chiens fous, on s’amuse et on jouit.
Pour des pubard(e)s dont je suis, pas trop de surprises dans J’enlève le haut sauf que je ne connaissais pas tous les trafics de fric, de surcoms, d’arrangements, de prévarication dont on faisait preuve entre agences, centrales d’achat d’espaces, et prods diverses et qui ont sévi jusqu’à la loi Sapin.
J’y ai retrouvé beaucoup de figures dont j’ignorais la vie de bâtons de chaise ou les manières assez particulières, revu quelques connaissances mais pas tant que ça parce que j’ai commencé plus tard et pas dans les meilleures enseignes. Moi c’était plutôt Ringard & Grosse Com mes premières agences… Je m’en suis quand même sortie honorablement.
Bref, c’est un livre de nostalgie, si on veut, il nous ramène à des années-lumière de ce qu’on voit aujourd’hui sur les écrans et sur les murs ou de ce qu’on entend à la radio et nous fait dire, comme Pierre l’écrit, qu’au niveau pub, c’était mieux avant, et il assume comme un vieux con qu’il est. Je cite.
C’est donc une belle histoire paradisiaque qui s’arrêtera le jour où on aura croqué la pomme d’Apple, celle qui a permis à n’importe qui de faire ses films ou de remonter ceux de l’agence (merci FinalCut), de trafiquer les annonces en agrandissant le logo et en changeant la mise en page (merci Illustrator et PhotoShop) et de réaliser tous les trucages possible sans bouger de son siège.
Alors, ce livre plein d’anecdotes va certes faire des envieux, mais il n’en reste pas moins un excellent témoignage d’une tranche de notre vie à jamais disparue.

J’enlève le haut par Pierre Berville, 2018 aux éditions Aquilon. 424 pages, 24,90 €.

Texte © dominique cozette

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Mais qu’est-ce qu’un homme heureux ?

13/07/2019 Comments off

C’est la question que se pose Dario Jaramillo Agudelo dans Mécanique d’un homme heureux. Ce qui m’a d’abord attirée dans ce livre, c’est son physique : une première et une quatrième de couv à l’esthétique plaisante et très soignée. Puis le papier : il est épais mais léger, facile à tenir au lit et peu pesant au sac. Et le côté inconnu de l’édition : Yovana. Elle se trouve dans l’Hérault et se consacre aux livres étrangers. Sur la couverture,  comme une tache noire, une petite carte du pays, et en quatrième, on voit qu’il s’agit de la Colombie et que Bogota, en son centre, est indiquée. La typo est également très importante. Celle de l’intérieur, fine et racée, est du FreightSans Boook droite et italique tandis que les textes en couverture sont en Akkura mono. Ce qui relève encore du confort de lecture, c’est que les paragraphes sont composés de telle façon qu’ils sont rarement coupés d’une page à l’autre. Et les chapitres sont courts, ce qui permet d’interrompre la lecture de façon naturelle.
Venons-en à la forme du roman (je parle comme l’auteur). C’est une littérature très maîtrisée car le narrateur est très attaché au fonctionnement des mots entre eux, à leur précision, à leur matérialisme : pas de flou, pas d’approximation, pas de blabla. Voici pourquoi : notre héros est un homme passionné de mécanismes, de machines, de machinerie. Il est ingénieur, il a obtenu son diplôme aux Etats-Unis, puis il est revenu en Colombie pour monter une grosse usine de mécanique. Il adore faire des plans, tout calculer, tout prévoir, en temps et en heure, en dépenses, en efficacité. Il dort dans l’usine tellement il veut être à pied d’œuvre tout le temps, pour ne pas perdre une minute. Mais il est mal tombé : en Colombie, rien n’est net. On y vole les camions de pièces détachées puis on réclame de l’argent pour le récupérer, on n’y obtient les autorisations ou agréments qu’en versant des pots de vins et tout est à l’avenant.
C’est dans cette usine qu’il va être séduit par sa cheffe, dont il ne mesurait absolument pas l’attrait qu’il avait sur elle. Il tombe des nues mais laisse les choses arriver : elle est la petite-fille de l’un des fondateurs, séduisante, autoritaire en douceur, perfectionniste, bonne en tout, parfaite. Seul problème : elle n’a pas encore d’enfant à 35 balais. Lui en a 24, il trouve finalement normal qu’après avoir obtenu son diplôme puis trouvé un travail qui le passionne, il connaisse une suite logique à son cursus qui s’appelle : fonder une famille. Donc tout se déroule au petit poil.
Le grain qui bloque la machine de sa vie, c’est quand son seul ami lui dit, lors du mariage de sa fille qui part s’installer loin, comme son fils d’ailleurs : alors, maintenant, avec Regina, vous n’allez être que tous les deux ! Cette phrase le fait se réveiller de longues années de torpeur où il ne se posait aucune question. Sa femme avait démissionné de l’entreprise pour s’occuper de la maison, des enfants, de la vie mondaine liée à leur réussite. Il ne savait pas s’il était heureux ou pas car tout avançait.
Mais soudain, à cet instant précis, il s’aperçoit qu’il a été manipulé depuis le début par son épouse qui en a fait un clone à son goût à elle et que le Tomas qu’il était, a disparu sans laisser de trace. Alors que faire pour arrêter ça ? Divorcer ? Impossible, sa vie serait foutue. Se suicider ? Pareil. La seule issue, c’est qua sa femme ne soit plus là. Et comment ça peut se faire ? Il faut qu’elle meure. Comment fait-il faire pour ne pas se faire prendre et vivre enfin heureux le reste de sa vie ? C’est toute l’histoire de ce livre, excellent et très original.

Mécanique d’un homme heureux de Dario Jaramillo Agudelo. Mai 2010. 2017 aux Editions Yovana. Traduit par Laurence Holvoet. 368 pages, 20 €. 7,99 € en numérique. Possibilité de feuilleter quelques pages sur le site de l’édition ici.

Texte © dominique cozette

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une sacrée vie de punkette !

09/07/2019 Comments off

De fringues, de musique et de mecs est le titre français du premier récit d’une icône punk de Londres, Viv Albertine. Le titre anglais est Clothes clothes clothes music music music boys boys boys.  Viv Albertine se raconte dans un livre qui m’a passionnée. Pourquoi ? Parce que j’aime beaucoup sa personnalité fragile, doutant d’elle, se dévalorisant sans arrêt mêlée à une folle hardiesse à aller au-devant d’improbables aventures, assez énormes. Comme celle d’acheter une guitare avec l’héritage de sa grand-mère bien aimée pour monter un groupe sans rien connaître à la musique et à son univers. Sa mère qui l’a élevée seule  espérait pour elle des études un peu poussées mais ses potes de l’entourage de Sid Vicious et des Clash l’influencent autrement. Elle ne semble pas très douée. La première fois que les Slits (les Fentes) se produisent sur scène, elle ne sait pas jouer debout !
Les quatre filles du groupe sont assez trash, surtout la chanteuse Ari, une jeune Allemande de 15 ans qui fait tout ce qui lui passe par la tête. Parallèlement Viv suit vaguement une école de couture car elle adore les fringues, elle s’habille de façon excentrique, très souvent chez SEX, la boutique de Vivienne Westwood, ça coûte une blinde mais ça classe. Sur la pochette de leur premier disques, elles posent torse nu avec de la boue, des plumes, de la peinture sur le corps et le visage. Rien à foutre ! Punk attitude. De façon générale, elle n’écoute personne, fait comme elle le sent, ne tire aucun plan sur la comète.
Elle vient de la classe ouvrière, pas de père, une petite soeur et une mère qui bosse dur pour qu’elles réussissent mieux qu’elle.
Mais la période punk n’a qu’un temps. Deux ans. Ari, la jeune chanteuse s’envole vers d’autres aventures, le groupe se disloque, Viv n’a pas envie d’en créer un autre. Après avoir vécu dans les squatts les plus  craignos et les endroits minables à plusieurs, vécu des aventures parfois importantes comme son histoire avec Mick Jones, elle retourne chez sa mère, petit pavillon pourri et entreprend des études de cinéma. C’est une révélation, elle adore ça. Alors elle bosse, elle bosse puis décroche des boulots, elle fait des films, des clips, ça marche si bien qu’elle gagne de l’argent. Elle peut s’acheter son petit chez-soi. Alors, elle va rencontrer un tout jeune homme de 10 ans de moins qu’elle (elle a passé la trentaine), lui est graphiste, gagne très bien sa vie. Ils se marient. Elle veut un enfant, lui pas trop mais elle se retrouve enceinte. Puis perd l’enfant. Sale période pour elle car elle va accumuler les fausses couches, puis tenter les FIV, neuf en tout, épuisantes, tuantes, qui finiront par lui donner une fille. Grand bonheur mais vite coupé par l’arrivée du sang. Il y a beaucoup d’hémorragies chez Vivi. Cette fois, c’est le cancer de l’utérus. Une horreur. Elle dépérit, les traitements l’épuisent, Mari (comme elle l’appelle) s’occupe bien de Bébé, ce qui lui permet de lutter. Elle maigrit de plus en plus, refait une sérieuse dépression, ce n’est pas la première. Mais finit par remonter la pente. De longues années comme ça. Elle ne travaille plus, ne s’occupe plus que de la maison qu’ils ont achetée au bord de la mer, et de la fillette. Ne voit personne d’autre. Mentalement, pas terrible. Elle s’accroche, veut que son couple marche, mais l’usure, le manque de considération de Mari pour elle l’atteint. Jusqu’au jour où elle reçoit une lettre admirative du séduisant Vincent Gallo, qui vit aux EU. Elle se demande bien pourquoi, et ça ne l’intéresse pas. C’est Mari qui insiste pour qu’elle donne suite, il lui montre les films. Alors, elle finit par lui téléphoner. Ils vont se téléphoner des heures pendant un certain temps jusqu’à de qu’elle se rende à New-York pour une reformation éphémère des Slits. Il est à Hollywood mais rapplique, il lui a dit qu’il l’aimait. Elle, elle veut rester fidèle. Que va-t-il se passer ?
Vous le saurez en lisant ce livre épatant où elle analyse avec finesse tout ce qui lui arrive et pourquoi. Ce n’est pas une bécasse qui voulait juste être célèbre, elle ne le voulait pas et surtout, comme elle est très curieuse, lit et se renseigne beaucoup, elle explique bien son parcours. A la fin, elle liste pour chaque année de références toutes les musiques qu’elle écoutait, les fringues qu’elle portait, les mecs qui ont compté pour elle (pas forcément des amants).
Dans la soixantaine aujourd’hui, elle décide de se consacrer à l’écriture. Elle vient de publier un nouveau récit autour de la mort de sa mère entrecoupé d’autres sujets. Je vais l’acheter.

De fringues, de musique et de mecs de Viv Albertine, chez 10/18.  2014 pour la première parution, 2017 ici. Traduit par Anatole Muchnik. 574 pages.

Texte © dominique cozette

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Un arrangement bien compliqué

08/07/2019 Comments off

Elia Kazan a écrit l’Arrangement. Puis il a fait un film qui s’appelle pareil. On dit éponyme. Je ne l’ai pas vu mais je doute qu’il restitue le foisonnement de ce roman d’une densité extraordinaire.
Pour moi, l’histoire a commencé lorsque j’ai vu ce triste et magnifique film de sa femme Barbara Loden, Wanda, la fuite d’une d’une femme désespérée dans un paysage et une aventure non moins désespérés. Une superbe dérive. Ce film m’a laissé de profondes traces de mélancolie, il est devenu culte, comme on dit, mais n’a pas eu de succès à sa sortie. Barbara Loden est morte d’un cancer.
Ensuite, j’ai lu l’admirable livre de Nathalie Léger, Supplément à la vie de Barbara Loden, poignant, (voir mon article ici). Et depuis, de loin en loin, je recherche l’Arrangement de Kazan, où il relate, romancée, une grande partie de sa vie, notamment ses rapports avec sa femme et ses péripéties avec une de ses maîtresses dont il tombe fou amoureux. Pour le malheur de tout le monde. Je voulais approcher, moi aussi, Barbara Loden, d’autant plus qu’ensuite, Kazan a réalisé le film dans lequel il raconte leur histoire mais que, horrible frustration, il fait jouer le rôle par une autre alors que Barbara EST le rôle, qu’elle joue admirablement bien. J’apprends que Barbara Loden n’en peut plus de ce mari terriblement macho et que Wand lui permet de le fuir.
Ce que raconte l’Arrangement, c’est tous les petits arrangements que fait le narrateur pour vivre sa vie comme il l’entend. Il suppose que tout le monde en fait autant, qu’il est impossible de vivre sans mentir, sans tricher. Les 200 premières pages sont consacrées à sa maîtresse et sa femme, l’ accident (suicide inconscient ?) qui le fait réfléchir, ses nombreuses rechutes lorsqu’il rompt et qu’il n’aura de cesse de réitérer. Puis arrive la partie sur le père de Kazan, un grec exilé qui a fait de bonnes affaires en vendant des tapis puis qui a tout perdu. Kazan raconte par le détail les liens plus ou moins lâches et douteux qui le lient à sa famille, ses frères, sa belle-sœur, leurs avocats. Il n’arrête pas de tout larguer, son job hyper bien payé de publicitaire (cf Mad men), sa femme, sa maîtresse, son deuxième job hyper bien payé de chroniqueur cynique. Il n’arrête pas de se détruire par l’alcool, la violence, la mésestime de soi etc. Impossible de résumer cette épopée touffue…
Mais le drôle, c’est que j’ai écumé les librairies pour trouver ce bouquin, épuisé (refusant de céder à Amazon) et que j’ai fini par dénicher chez une jeune bouquiniste installée devant Notre-Dame de Paris encore fumante, qui elle-même venait de trouver ce livre dans un carton, dont elle ne savait quel prix lui accorder. Je lui ai proposé 20 euros qu’elle a acceptés.
Il me reste à voir le film de Kazan pour boucler la boucle…
Et surtout de vous recommander encore le livre de Nathalie Léger, il est vraiment formidable !

L’Arrangement d’ Elia Kazan 1967. Traduit par Marie-France Watkins, 1969 chez Stock, épuisé. 476 pages.

Texte © dominique cozette. Photo de Kazan et Barbara Loden sur Internet

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L’ahurissante histoire des algues vertes

06/07/2019 Comments off

Attention : intérêt grandiose pour ce document qui vient de sortir : tout comprendre de la machine à broyer (les petits) que sont nos dirigeants.
Inès Léraud, l’autrice de Algues vertes l’histoire Interdite, un docu-BD ( dessiné par Pierre van Hove) s’est formée à la Femis et à l’école Louis Lumière et réalise depuis 2008 de nombreux documentaires axés sur les enjeux écologiques. Pour ce problème des algues vertes, elle quitte Paris pour s’installer trois ans en Bretagne et commence son reportage par un journal diffusé sur France Culture de 2016 à 2018. Une première parution a eu lieu dans la Revue Dessinée.
Cette BD est beaucoup plus complète et, pour expliciter comment on en est arrivé là (déni total des différents gouvernements), elle fait remonter l’histoire à l’après-guerre, au plan Marshall qui n’a pas eu que du bon. Notamment, le remembrement, c’est à dire la destructions des petites parcelles agricoles, des haies.., pour aboutir à de grandes surfaces industrialisées, rentables. Elle montre comment on a supprimé le travail des paysans pour les envoyer contre leur gré dans des usine. Puis comment (je résume) on en arrive à ces énormes fabriques à viande de porcs (et poulets) qu’on engraisse, sans se soucier du lisier que ces pratiques produisent. Jusqu’à ce que les algues vertes commencent à tuer. Un récoltant, d’abord, puis un cheval, des joggers, des sangliers, des chiens. Le déni d’état est toujours là. Les défenseurs de l’environnement se heurtent aux lobbies, aux grosses firmes très nombreuses, aux préfets qui s’arrangent pour que rien ne sorte, aux activités touristiques etc…
On verra dans ce livre précis, très référencé et précieux, comment tous ces responsables se tiennent le bras (et le portefeuille) pour anéantir la révolte, ou au moins, la reconnaissance de ce tueur en série qu’est l’hydrogène sulfuré. Des plages entières sont interdites, des baies sont transformées en déserts sans aucune faune ou flore, et des scientifiques marrons, des politiciens véreux, des patrons d’industrie iniques continuent à empêcher la vérité (connue de tous) de sortir. C’est écœurant. Quand on lit ça, on comprend l’imbrication de tous les pouvoirs entre eux, ministres de l’agriculture en tête, et le maintien des subventions pour continuer l’aberrante croissance de cette industrie enrichissante pour ce petit monde, destructrice pour l’environnement, ultra-dangereuse pour les vivants. Et encore, il n’y est même pas question de condition animale.
Une seule et maigre victoire : la mort d’un homme (les pouvoirs ont « convaincu » la veuve de façon abjecte de ne pas demander d’autopsie) qui été enfin reconnue comme accident de travail, après exhumation et neuf ans de lutte.
Quand on referme le livre, on voit comment les puissants (des préfets mouillés jusqu’au cou) sont armés pour écraser toute forme de rébellion, et ce, on suppose, dans tous les secteurs d’activité. Un bulldozer qui ne cesse de grandir contre une armée de fourmis que sont les assos de défense, les scientifiques honnêtes, les populations flouées et menacées et tous ceux qui, conscients de la menace, tentent de faire jaillir la vérité afin que ces pratiques cessent.
Un document exceptionnel !

Algues vertes l’histoire Interdite, de Inès Léraud et Pierre van Hove, 2019 aux éditions Revue Dessinée/Delcourt. 160 pages, 20 €.

Texte © dominique cozette

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Comment vivre en héros ?

27/06/2019 Comments off

Comment vivre en héros est le titre du livre de Fabrice Humbert que j’ai acheté parce que j’ai cru que son livre l’Origine de la violence avait été adapté au cinéma. Certes, il l’a été, mais par Chouraqui, je ne l’ai pas vu. En fait, je l’ai confondu avec un film formidable, a history of violence de David Cronenberg avec Viggo Mortensen. Bon, ce n’est pas grave tout ça. J’ai donc lu ce livre sur un malentendu et il n’est pas du tout inintéressant. Au contraire, il devient de plus en plus attachant au fil du livre qui nous conte la vie détaillée de Tristan Rivière. Son père, d’origine modeste, est très attaché aux valeurs de la sa caste : probité, courage etc… Hélas, à l’adolescence, Tristant se conduit comme un lâche vis-à-vis de son entraîneur de boxe, et sa petite amie, une jeune fille de rêve, le quitte à cause de ça. Il en est mortifié. Plus tard, jeune homme, il se montrera courageux auprès d’une jeune fille agressée dans le métro par trois voyous. Elle tombe aussitôt amoureuse de cet homme qui devient son héros, malgré leur différence de classe. Elle, c’est la belle bourgeoisie du 16ème promise à un brillant avenir, lui est devenu un petit prof respecté (par un autre acte courageux) dans une cité peu reluisante. Il n’a aucune autre ambition. Ne veut même pas déménager à Paris pour faire plaisir à sa femme qui déteste cette petite bourgade moche, sans aucun poissonnier et a honte de leur petit appartement minable. Le beau-père est plus indulgent et pousse Tristan à de plus grands projets, notamment la politique. Il va réussir à être maire de la cité. Mais pour imposer sa vision d’une ville idéale, devra-t-il abandonner ses valeurs et se compromettre ? Quant à ses enfants, il ne comprend pas que, élevés avec le plus grand soin, ils soient devenus ce qu’ils sont à l’adolescence…
J’avais beaucoup aimé deux autres livres dont j’ai écrit un petit article dans ce blog : Eden Utopie et surtout la Fortune de Sila. J’avais oublié car j’ai une mauvaise mémoire et c’est pour cela que je fais des résumés…

Comment vivre en héros de Fabrice Humbert, 2017. Editions folio, 424 pages. 8,40 €.

texte © dominique cozette

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Le Sauvage, quel sauvage !

16/06/2019 Comments off

Guillermo Arriaga est un créateur surdoué. Il a écrit plusieurs livres mais surtout de grands scénarios  comme 21 grammes, Babel, Amours chiennes (tous trois mis en scène brillamment par A.G. Inarritu) et quelques autres. Cette année, il nous offre une vaste fresque impressionnante, passionnante, métaphysique, conte initiatique si on veut. Le livre, un pavé, s’appelle le Sauvage. Mais qui est le sauvage ? Le narrateur, Juan Guillermo qui se fait la peau dure pour venger son frère assassiné ? Un grand loup mâle dominant traqué par un chasseur inuit parce qu’il veut être lui ? Les deux.
Le narrateur, Juan Guillermo a tué son jumeau dans le ventre de sa mère, il s’en remettrait mieux si les membres de sa famille et ses animaux ne mouraient les uns après les autres. D’abord son grand frère, un chic type hyper cultivé qui se fait un blé de ouf en élevant des chinchillas mais aussi en dealant, mais qui refuse de verser des pots de vin au chef de la police… police qui marche avec un groupuscule d’ultra-cathos réacs, les « bons garçons » : ceux-ci punissent ceux qui ne pensent pas comme il faut et ça arrange bien le flic  ripou en chef. Donc le grand frère sera assassiné de façon cruelle pendant que leurs parents se payent un super voyage en Europe. Ils ne s’en remettront pas et en mourront.
Juan Guillermo reste seul dans la maison, avec le vieux labrador et ses deux perruches qu’il laisse en liberté. Il vit plus ou moins avec une étudiante très libre, infidèle, plus mature, dont il tombe fou amoureux. En même temps, il décide de sauver de l’euthanasie un chien d’une force inouïe qui s’avère être un loup. La guerre entre ces deux sauvages va être épique, destructrice mais payante. Il n’a que 17 ans quand il met en place le plan pour venger son frère, une machine impitoyable, alimentée par les conseils d’un dresseur de fauves et d’un avocat retors.
Dans l’autre récit, l’Inuit va aller jusqu’au bout de ses forces pour « avoir » cet animal fabuleux, conseillé épisodiquement par son grand-père mort qui fait des apparitions. On va rencontrer d’autres personnages étonnants, les parents du chasseur qui vont se retrouver, un ingénieur père de trois enfants qui va brutalement en adopter trois autres…
Et puis, en intercalaires, des légendes sur les rites de diverses sociétés, des bribes de philosophie ou de religion, des allusions à Faulkner…
C’est tellement touffu mais tellement simple aussi qu’on se laisse porter par ce récit monté comme ses scénarios, cut et alternés. Formidable !

Le Sauvage de Guillermo Arriaga,2016. 2019 avec la traduction d’Alexandra Carrasco pour les éditions Fayard. 686 pages.

Texte © dominique cozette

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Les trois fugues d’Arthur

02/06/2019 Comments off

Arthur H. je l’aime énormément. Sa voix grave et sensuelle, ses textes originaux, ses musiques jazzy, sa vie en marge, sa filiation magique. Arthur écrit superbement bien. Il vient de sortir Fugues, c’est un récit composé de trois parties. L’une, qui ouvre et ferme le livre, se passe dans la chère roulotte où il adore vivre, en pleine nature, loin de tout, déchiffrant courageusement — il n’a pas fait d’études musicales — l’Art de la Fugue de Bach. Bach vient lui rendre visite un soir, dans ce petit havre sans électricité où il possède un clavier basique, et tous deux s’entretiennent amicalement dans un sabir franco-anglo-allemand pour tenter de se comprendre. En fait, Bach réclame une histoire à Arthur comme support de sa création. Alors Arthur lui raconte deux fugues.
La première est passionnante : c’est la fugue de sa mère, Nicole Courtois, le jour de dix-huit ans. S’ennuyant ferme au collège, avec ses copains et son amoureux, ils ont projeté de se barrer pour aller vivre à Tahiti ! Tahiti ! Le petit ami, l’amant même, de Nicole, Roger, poète introverti ultra-sensible, est le frère aîné de Jacques Higelin qui fait partie de l’équipée. Partis d’Argenteuil, ils parviennent en Corse, ils n’ont pas de fric, ne savent rien faire, une vraie galère… L’histoire est racontée comme si Arthur y était. Magique… Ça durera quelques mois. On ne saura pas quand Nicole préfèrera Jacques alors que rien ne le laisse entendre.
La deuxième concerne la fugue que fit Arthur à l’âge de 15 ans, rompant avec l’école et la vie tracée. En vacances pour la première fois avec son père, et aussi sa belle-mère et son petit frère Ken, il est piégé comme Jacques par une omelette aux champignons hallucinogènes : ils vont faire le trip ensemble. Sinon, ce sont des fêtes permanentes chez Coluche. Mais à l’aéroport de Pointe à Pitre, il n’embarquera pas pour rentrer en métropole. Il travaillera sur un bateau aux Antilles et se sentira très heureux d’avoir coupé le cordon…
Quelques photos agrémentent ce récit, c’est pas qu’il en avait besoin mais Arthur semble fier de montrer la beauté de sa mère. Quant à son père, il en parle avec amour bien sûr, mais son indifférence aux problèmes des enfants est impressionnante. Sacré Jacques !
On aimerait des suites… (Voir interview LGL ici)

Fugues d’Arthur H dans la collection Traits et portraits aux éditions Mercure de France. 2019. 190 pages, 19 €.

Texte © dominique cozette

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le père Ernaux

01/06/2019 Comments off

Je n’avais pas lu « la Place » quand il est sorti en 82 et je m’attendais à m’ennuyer avec plaisir, comme souvent avec ses récits qui dégagent très peu de ce quelque chose qui ressemblerait à de la joie de vivre, mais je me trompais. La place, c’est celle que son père laisse après sa disparition.Et c’est bien plus tard qu’Annie Ernaux ressent le besoin d’évoquer ce cher disparu taiseux et absolument pas démonstratif. Mutique, même. Un bonhomme, quoi. Le sens du devoir fait, le sens de l’honneur, le sens de sa classe, inférieure, dont on ne sort jamais, mêlé à un peu de honte d’être ainsi et de fierté à rester dans la droiture. Comme on le sait, il tient un café-épicerie à Yvetot en Normandie, un bled, dans une maison modeste où ils vivent tous les trois. Une seule chambre, un seau pour les besoins à vider au petit coin dans la courette, une cuisine contiguë au café, aucun luxe, rien de culturel (qui est un luxe pour eux), rien de superflu, pas de bibelot ou de décoration. Une existence ric-rac.
L’intérêt pour moi de ce récit très court, hormis le fait qu’il est écrit sec et bien centré sur le sujet, c’est qu’il me ramène aux années où j’étais petite, même si je suis plus jeune qu’Annie Ernaux, sachez-le, avec tout ce qu’on a oublié ou dont on croit être les seuls à se remémorer. Tout y passe par minuscules touches, ce qu’on mange, ce qu’on dit, ce qu’on pense, ce qu’on porte… Annie Ernaux sait évoquer avec sa rigueur légendaire le fameux problème de classe dont elle est issue et dont, finalement, elle sera toujours marquée. L’éducation n’efface ni ce complexe, ni la façon de se présenter ou dont on est perçu. Les lacunes du vécu sont trop immenses pour être comblées par la lecture ou les études… En même temps, en étudiant, en passant des diplômes, Annie Ernaux devient une autre, s’éloigne irrémédiablement de la façon d’être de son père. Ils n’ont plus rien en commun, plus rien à se dire. Ce livre, dit-elle chez Pivot en 1985 (à voir ici, elle est vraiment belle et touchante), c’est une réhabilitation de la modeste culture de ses parents. Très très émouvant.

La Place par Annie Ernaux. 1982. Editions Folio. 114 pages., pas cher.

Texte © dominique cozette

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Féroces infirmes

15/05/2019 Comments off

Féroces infirmes est le quatrième roman d’Alexis Jenni qui reçut le prix Goncourt pour son premier, l’Art français de la guerre. La guerre encore, donc, racontée du dedans par le père qui partit la faire sans enthousiasme en 1960, qui a 75 ans aujourd’hui, un corps brisé dans un fauteuil roulant que pousse le fils parce que les maisons de retraite virent le père pour sa haine et son racisme. Ce père qui n’a rien digéré de ce qu’il a fait et subi là-bas, avec les autres, comme les autres, une guerre qu’ils ont perdue, dont on ne revient pas vainqueur mais le cerveau amputé d’un morceau d’humanité.
Ici, deux narrateurs qui utilisent le je, ce qui trouble pas mal la lecture, mais en tête de chapitre, on est informé de qui parle. Le père parle de ses années de jeunesse, avant le grand départ, ses sorties avec ses deux inséparables potes puis son amour naissant qui l’émerveille. On est en 58, 60, à Lyon. Il travaille comme maquettiste dans un cabinet d’architecte, celui qui imaginera le grand ensemble dans lequel il vivra tout au long de sa vie. Avec ce fils, plus tard, chargé de lui prodiguer des soins. Et, pire, face à une famille d’adorables voisins, hélas pour lui, arabes. Car il est devenu raciste, très. A la guerre, il a tué de ses mains quelqu’un. Ça le marque, il ne tuera plus personne, plus de Français du moins, car les Arabes, ça ne compte pas. Une longue partie du livre raconte sa guerre en Algérie, dans le maquis toujours, où l’on n’a jamais un instant de repos car ils arrivent de partout, silencieusement, pour tuer. Puis il vit un moment à Alger, beaux passages de l’ambiance de cette ville en plein binz, la mer qui luit au loin, quelques amitiés. Lorsqu’il revient en France, c’est sur le bateau, archi-bondé, qu’il va rencontrer une femme formidable. Qu’il perd dans la foule à l’arrivée. La retrouvera-t-il ?
Désemparé de ne plus avoir de devoir, d’activité physique, débordant de force et d’énergie, il s’enrôle dans un mouvement fasciste.
Le fils, quant à lui, est beaucoup moins affirmé. Il mène une vie sans intérêt, s’entend très bien avec ses voisins arabes, essaie de faire sortir de son père cette lave en éruption pour tenter de le calmer. Il été plaqué par une femme rassurante, comme a été sa mère pour son père jadis, et souhaite que son père meure assez vite. Il est fatigué, il en a marre, ça ne sert à rien de vivre comme ça, comme son père dépendant qui ne lui parle pas.
Très belle écriture, très belles descriptions des époques, des lieux, Lyon, Alger, le bled, et des sensations amoureuses.

Féroces infirmes d’Alexis Jenni. Editions Gallimard, 2019. 320 pages, 21 €.

Texte © dominique cozette

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Prix d’excellence !

14/05/2019 Comments off

Le prix Nobel ! Distinction monumentale que doit recevoir le chimiste allemand Otto Hahn, ce jour de décembre 1946. Il est invité dans le Grand Hôtel de Stockholm avec sa femme. Cest l’histoire que va nous livrer Le prix de Cyril Gely, un roman plein de suspense.
C’est dans cette ville que s’est réfugiée Lise Meitner en 1938 car elle était juive et ne pouvait continuer à exercer à Berlin. Elle a travaillé comme physicienne pendant 30 ans avec Otto et lorsqu’elle est partie, ils étaient tout près de trouver enfin le secret de la fission nucléaire mais c’est grâce à elle qu’Otto a pu conclure cette gigantesque recherche. Grâce à elle qu’il a pu envoyer les conclusions de leur découverte à la revue Nature. Mais… il n’a nulle part mentionné le nom de son ex-collaboratrice sans laquelle il n’aurait rien pu faire.
Donc ce jour majeur, où il devrait être le plus heureux des savants, il est mal à l’aise. Il pense que Lise va venir. Oui, elle va venir car elle ne pense qu’à ça : il a gommé tout son travail et ce n’est pas en Suède qu’elle peut repartir. Elle est peu aidée et surtout, elle a dû apprendre la langue.
Le tête à tête a lieu, quelques heures avant la remise du prix par le roi Gustav. Bien préparée à cette joute, elle réussit à le déstabiliser totalement. La partie de ping-pong entre eux deux est acharnée car il n’est pas tout noir. Et puis lui aussi a un joker…
Superbe match, je ne sais pas si tout est réel, en tout cas l’histoire est vraie, les personnages ont existé et ont inventé la fission nucléaire. Pas banal. Passionnant.

Le prix par Cyril Gely. Editions Albin Michel, 2019. 220 pages, 17 €

Texte © dominique cozette

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