Archive

Archives pour la catégorie ‘bouquins’

La maman d’Edouard Louis

14/04/2021 Aucun commentaire

Combats et métamorphoses d’une femme n’est pas défini comme un récit ou un roman. Rien n’est dit. Il y a pourtant une photo personnelle au milieu de livre où l’on devine qu’il s’agit de sa mère, son père et peut-être Eddy, un peu grassouilles tous les trois, dans un intérieur très modeste, toile cirée, butagaz, deux pendules au mur de chaque côté de la fenêtre, et des bibelots un peu partout. Ebauche de sourire, la photo est prise au flash, la mère a de longs cheveux sur les épaules, des yeux très cernés, le père a l’air d’un bon bougre, le môme est de profil dos, comme s’il était au piquet. Une autre photo à la fin du livre : un très gros plan de la mère, tête penchée, regard souriant, moue incertaine comme si elle laissait passer de la fumée de cigarettes. Cette dernière a été retrouvée par Eddy, il dit qu’elle a vingt ans, qu’elle est peut-être heureuse. Lui ne l’a jamais vue sous ce jour.
Sa mère voulait faire une formation mais elle s’est retrouvée enceinte, le mec l’a épousée, elle avait 16 ans quand l’aîné est né, ils en ont eu un deuxième, puis, fatiguée déjà de vivre à longueur de temps avec un mari bourré et violent, elle s’en sépare. Elle rencontre alors son deuxième mari. Et là naît Eddy Bellegueule. Trois enfants à la maison, un mari qui gagne peu et qui passe son temps au bistro, ça recommence, l’enfer. Bien sûr, elle n’est pas heureuse, elle craint aussi ce mari qui n’est pas gentil. C’est au taiseux. Sauf quand il y a des voisins. Alors, il humilie sa femme, l’appelle la grosse en pouffant. Le fils aîné grandit et devient un pilier de bistrot et un voyou, souvent convoqué chez les flics. Le mari, lui, est victime grave d’un accident de travail, il est à moitié infirme, obligé de rester chez lui, ce qui n’arrange rien. Comme l’auteur dit dans le livre : ils sont passés directement de la pauvreté à la misère.  Pour faire bouillir la marmite, elle trouve un travail : laver les vieux et les impotents. Puis un jour, elle se trouve à nouveau enceinte. Le mari refuse qu’elle avorte. Elle ne conduit pas, elle habite un village, pas moyen de se débrouiller. Voilà que naissent deux jumeaux, un gars et une fille. Cinq enfants, la fin de tous rêves. Et pourtant.
De son côté, Eddy vit son propre enfer. Etre pédé, disons maniéré, c’est très mal vu. Il est le souffre-douleur de l’école. Sa mère, même, n’est pas contente d’avoir un garçon comme ça. Son père l’inscrit au sport pour que ça passe. Mais il travaille bien, le gosse. Alors, il doit continuer ses études à Amiens. Sa mère doit l’accompagner au lycée et lui a honte d’elle. Elle fera très attention à se montrer sous son meilleur jour. Mais quand on est de la classe la plus basse, sans considération pour soi-même, on ne sait pas s’y prendre. Parfois, les fils surprennent la mère qui a mis un disque de sa jeunesse et qui danse en chantant : elle a l’air rayonnant à ce moment. Mais les garçons la trouvent ridicule, ils l’empêchent même d’être gaie quelques minutes. Comme Edouard l’a dit dans une émission : les enfants sont des vrais fachos pour leurs parents, ils refusent tout changement.
Une fois ce fils parti, avec qui elle partageait quelques moments, ainsi que ses aînés, sa mère va se décider à décider de sa vie. A part le dernier fils rivé sur sa console et qu’elle a peine à laisser (elle le fera quand même sous les injonctions d’Eddy), elle quitte ce foyer maudit. Elle se débrouillera avec les instances sociales pour être logée et trouver du travail. Elle peut s’intéresser à elle, se maquiller. Et là, elle rencontre un homme qui vit à Paris, il est gardien d’immeuble.  Tout au long de cette deuxième partie de vie qui commence à 45 ans, elle va remonter dans l’échelle sociale, trouver le bonheur, la fierté et le respect d’elle-même. Grâce à son fils qui est devenu connu, elle aura même la visite de Catherine Deneuve chez elle. Elle n’en revient pas elle-même de sa transformation.
C’est un livre court et incisif. On y comprend très bien le complexe de classe que ressentent « ces gens-là », la honte d’être ce qu’ils sont, le mépris des autres. C’est d’autant plus dur quand on est une femme sans ressources. Edouard Louis qui n’avait pas vraiment de tendresse pour sa mère durant son enfance a compris cette problématique. Il est ému de la voir s’épanouir même si c’est modeste : elle lit; bon ce sont des romans d’amour, mais elle lit. Et elle projette qu’avec ce nouveau compagnon, quand il sera à la retraite, ils iront visiter la France en caravane.
Ce qu’il énonce surtout c’est que le rapprochement qui s’est produit entre eux deux a non seulement changé l’avenir, mais aussi remodelé leur passé. Dans lequel il peut recueillir, aujourd’hui, quelques fragments de tendresse.

Combats et métamorphoses d’une femme d’Edouard Louis. 2021. Aux éditions du Seuil. 122 pages, 14 €

Texte © dominique cozette

Categories: bouquins

Du sexe ! Du sexe !

12/04/2021 Aucun commentaire

Dans ce très beau livre Sexus animalus tous les goûts sont dans la nature, écrit par Emmanuelle Pouydebat et superbement illustré par Julie Terrazzoni, on en apprend de bien belles sur la gent animale. D’abord sur leur pénis. Oui, car le premier organe de reproduction étudié par les scientifiques est le pénis. Pour la foufoune, on commence seulement à s’y mettre. Quant au clito… Oui, les bébêtes ont un clito. Et savent s’en servir.
Donc le pénis. Il y a autant de formes et de types de pénis chez les bêtes que d’espèces. Certains sont deux fois plus grands qu’eux, d’autres sont acérés comme des X-acto pour transpercer madame (qui n’apprécie pas mais construit des mécanismes de défense (de défonce ?)), ou en tire-bouchon chez le canard, violeur et harceleur de première. La vipère péliarde en possède deux, l’échidné à nez court (sorte de cousin du hérisson) a quatre glands, le tapir de Malaisie en a un aussi mobile qu’une trompe, d’autres ont un sexe détachable, voire comestible, et beaucoup, notamment chez nos cousins poilus, un os. Et pas que les singes, d’ailleurs  : avouez que c’est bien pratique ! Le morse, par exemple, jouit si je puis dire d’un « dard d’amour », autrement dit baculum, d’une soixantaine de centimètres ! Malheureusement, celui des ours polaires a tendance à s’affaiblir et donc à se briser à cause de la pollution.
Tout cela est stupéfiant, très drôle à lire, enfin, parfois, on plaint les pauvres femelles qui se tapent des pénis à épines, ou les pauvres mâles qui se font violer, oui oui. Et puis il y a des rapports qui durent des heures, des heures. Et des ruses de la nature pour empêcher les rivaux de déposer leur sperme chez la femelle. Beaucoup d’elles les entreposent, d’ailleurs, dans une spermothèque et les utilisent plus tard. Alors, question paternité, ça complique les choses.
Pour les pratiques sexuelles, nous n’avons rien inventé. Tout ce que font les humains préexiste chez les animaux. Quand nos amis réacs disent que les relations homosexuelles sont contre-nature, ils n’ont rien vu, en fait. Beaucoup d’entre eux changent de sexe, les partouses sont partout, les tromperies, les violences, les doux câlins, la masturbation seul.e ou en groupe sans but de reproduction, avec ou non un sex toy, la prostitution (un service contre un coït), la polygamie, la polyandrie, les violences faites aux mâles pour choisir le plus costaud, les accouplements interminables qui peuvent se solder par la mort du partenaire, la fellation et le cunni, la castration et bien entendu l’orgasme… tout existe.
Ce livre est une mine d’enseignements, avec de très belles planches de dessins. Il donne à réfléchir sur la diversité étonnante de la nature et incite aussi à prêter plus d’attention à des petites bestioles qui méritent toute notre admiration.

Sexus animalus tous les goûts sont dans la nature, d’Emmanuelle Pouydebat, illustré par Julie Terrazzoni. 2020 aux éditions Arthaud. 184 pages, 19,90 €.

 

 

DATABIOGRAPHIE, UN OLNI.

Un autre ouvrage assez marrant, néanmoins inclassable, qui ressemble plus à un exercice de style qu’à un texte littéraire quoi qu’il ne manque pas de paragraphes éclairants sur des fragments de vie de l’auteur ou fragments d’époque. Mais la plus grande place est donnée à des graphiques, des camemberts, des tableaux de stats exprimant la personnalité/les comportements de Charly Delwart en matière de famille, de sport, de religion, de vie amoureuse etc… ce qui nous permet d’en apprendre un peu sur nous-mêmes. Comme il est dit en quatr!éme de couv, Charly Delwart a toujours eu question à tout. Est-ce à dire qu’il n’aurait réponse à rien ? Rien n’est moins sûr. La preuve, c’est qu’on apprend beaucoup de choses, on explore des curiosités, on réfléchit à des sujets qui nous étaient étrangers et c’est plutôt bien. En plus, c’est drôle.

Databiographie de Charly Delwart. 2019.  352 pages aux éditions J’ai Lu. 7,90 €

 

 

 

Texte © dominique cozette

Categories: bouquins

Je préfère ne pas

06/04/2021 Aucun commentaire

Je préfère ne pas n’est pas mon actuel état d’âme mais le titre du nouvel opus d’Alain Schiffres. I would prefer not to en exergue, sous-titré Bartleby. Sinon, il est écrit aussi que l’auteur est adepte de l’évitisme, sorte de paresse ou de proscrastinationnisme, si on veut. En réalité, railler l’époque actuelle en tâchant de ne pas faire avec. Schiffres nous amuse tout au long du livre de faits de société plus ou moins ridicules, d’inventions technologiques idiotes, de tics sociétaux délétères. On ne sait pas, du coup si c’était mieux avant, mais je m’éclate en lisant ces chapitres sans titres (ça manque) où, par exemple, il imagine comment, derrière le message téléphonique de son labo d’analyses nous assurant que tout est mis en œuvre pour rendre notre attente agréable, tout le monde arrête tout pour récurer le carrelage, le patron va d’un bureau à l’autre, enjoignant le personnel de rester à notre disposition car nous sommes un vieux client, il faut remettre la musique de Morricone, et puis non, plutôt les horaires du labo, et la secrétaire  se transforme en Charlize Théron pour nous offrir une voix humaine, et pendant ce temps, les patients saignent, les tubes à essais sont renversés tellement l’urgence est forte, mais vous raccrochez quand même, au bout de vingt minutes. Deux hommes viennent alors sonner pour s’excuser de leur manque de personnel actuel etc…
Schiffres évoque aussi le temps qu’il nous aura fallu pour inventer la valise à roulettes mais qu’il faudra encore pour qu’elle devienne silencieuse. La manie des Américains, dans les films du moins, à baiser debout contre un mur ou une porte. La manie des interviewés récurrents de produire des citations,  de Montaigne, Héraclite, Swift… à chaque question, tac, une citation. Le temps qui passe qui vite VS les minutes de silence qu’on ressent comme interminables. La triste disparition du Quid en 2005 avec l’apparition du numérique sauf que le Quid ne tombait jamais en panne. La touche Sixième sens du four encastrable qui se mêle de tout concernant la façon de cuisiner, rendant insupportable cette occupation.
Le livre commence ainsi : « Je ne vous dirai pas l’âge que j’ai, mais mon dernier gâteau d’anniversaire ressemblait à une retraite aux flambeaux filmée par Leni Riefenstahl ». Avouez qu’on ne peut que prendre du plaisir à picorer cet ouvrage dont la promesse du début est tenue jusqu’à la fin où, avisant la pancarte informant que la pelouse est en repos hibernal (sic), Schiffres se prend à rêver d »être gazon car, si vous avez bien suivi, ce monsieur, ex journaliste, sociologue toujours impertinent, a pour position préférée celle du dormeur du val. Bref un régal.

Je préfère ne pas d’Alain Schiffres, 2021 aux éditions du Dilettante. 128 pages, 15 €.

Texte © dominique cozette

Categories: bouquins

Frida, un ruban autour d’une bombe

02/04/2021 Aucun commentaire

Dans Rien n’est noir, Claire Berest nous conte la vie fracassante et fracassée de Frida Khalo, ou plutôt ses amours explosives avec son ogre, son crapaud insatiable, son amour, le peintre muraliste le plus célèbre du Mexique, Diego Rivera. Née en 1907, elle a dix-huit ans quand elle décide que c’est lui, qu’elle le veut et qu’elle l’aura. Du haut de l’échafaudage où il peint une fresque, il regarde ce microbe impertinent qui lui fait perdre du temps. Mais elle sait le faire craquer. Déjà, elle peint de façon exubérante et unique depuis qu’elle a été couchée des mois suite au terrible accident de bus où une barre lui a traversé le bas du corps, brisant des dizaines d’os, crevant sa zone génitale, fragilisant à l’extrême sa colonne. Alors qu’une sale polio avait déjà endommagé ses jambes. Tellement déterminée, Frida. Elle l’aura, il l’épousera après d’autres mariages, il l’adorera et adorera la faire souffrir mais n’aura de cesse d’admirer sa peinture, de l’encourager à travailler, à exposer, et même de lui demander conseil. « Ils ne s’aiment pas parce qu’ils sont peintres. Diego a été séduit par une poupée avec des couilles de caballero, qui peignait sans le savoir une mexicanidad vernaculaire augmentée par son regard unique. Une liberté violente aux couleurs nouvelles. Frida a choisi d’être choisie par l’Ogre. Elle voulait le plus grand, le plus gros, le plus drôle. Toute la montagne. »
Le livre raconte la difficulté d’être aimée par un monstre avide de tout, bouffe, alcool, femmes, ambition. Bien sûr qu’elle souffre de ses absences, de la drague fructueuse qu’il mène en permanence dans les dîners, les fêtes, les vernissages, mais c’est elle sa femme. Et d’ailleurs, elle finira par lui rendre la pareille. Elle a une telle personnalité, une telle aura qu’elle provoque l’attraction de tous. Ses robes folkloriques, ses grosses nattes luisantes d’huile et parées de fleurs géantes, sa ligne de sourcils et même sa moustache la rendent irrésistible. Alors, elle y va. Plus d’hommes que de femmes, mais de belles prises, citons Léon Trotski venu les voir chez eux. Il faut savoir que Diego est communiste et c’est très drôle de voir tous ces gros capitalistes milliardaires américains lui commander de gigantesques fresque pour leurs gratte-ciel. Jusqu’au jour où il peint une énorme tête de Lénine en plein milieu de la fresque de Rockfeller : ça fâche.
Ils sont très prisés aux Etats-Unis, il en fait son terrain de chasse et elle, fatiguée de ne pas savoir où il passe ses nuits, elle envoie du lourd. Entre eux, c’est la guerre permanente mais elle perd toujours car elle est en demande.
Ça ne l’empêchera pas de devenir une diva internationale, exposant à New-York et à Paris, refusant Londres, on est au bord de la guerre, ça ne lui plaît pas. Un sale jour, Diego demande le divorce. Elle est brisée, enfin le peu qu’il reste dans son corps en miettes. Mais quelques mois plus tard, il la redemandera en mariage. Elle a pardonné à sa sœur d’avoir entretenu une liaison avec Diego (une souffrance indicible). Elle va de plus en plus mal. Elle a subi quatorze opérations en quelques années, sa jambe est condamnée. Une énorme exposition personnelle est organisée au Mexique. Clouée au lit, elle rédige à la main toutes les invitations. Les amateurs, journalistes, collectionneurs viennent de loin pour voir ça. Hélas, le médecin lui interdit de bouger. Alors elle ira, mais sur un immense lit à baldaquin fleuri, vêtue somptueusement et magnifiquement coiffée et parée. Frida meurt jeune en pleine gloire. Elle manque à Diego.
Très belle écriture, survoltée, urgente, comme le furent la courte vie et les amours incandescentes d’une artiste exceptionnelle.

Rien n’est noir de Claire Berest, 2010 aux éditions Stock. 240 pages au Livre de Poche. 7,40 €.

Texte © dominique cozette

Categories: bouquins

Un sacré cas de conscience !

22/03/2021 Comments off

Auto-portrait avec garçon est le premier livre (et quel livre !) de Rachel Lyon. On est dans les années 90 à New-York. Lu Rile est une jeune photographe sans argent et squatte, comme quelques autres artistes, un ancien entrepôt complètement pourri qui deviendra, plus tard avec la gentrification, un superbe loft. En attendant, il y fait très froid, on dort couvert de plusieurs couches de vêtements, ça pue, il y a des rats, pas souvent de l’eau chaude et il semble qu’un acheteur fasse tout pour virer les occupants, même s’ils paient un loyer. Les photos de Lu sont celles qu’elle glane en se promenant, son précieux Rollei autour du cou mais elle réalise aussi une série d’autoportraits dans des mises en scène imaginatives. Le dernier va changer sa vie : elle se photographie en petite tenue en train de sauter devant la baie de son loft. Le résultat ne sera visible qu’au tirage. En fait, en fond, derrière la vitre, un enfant tombe du ciel. Il s’agit du fils des voisins du quatrième, tombé accidentellement du toit terrasse lors d’une fête. C’est une photo extraordinaire, tétanisante. Un chef d’œuvre. Mais faut-il exposer une telle photo face à la douleur des parents endeuillés de leur enfant, qui plus est voisins et dont la femme deviendra son amie ? Peut-on devenir une artiste reconnue en trahissant les siens ? Rester dans l’ombre en détruisant ce cliché ? C’est tout le dilemme de Lu.
En dehors de cette question cruciale qui tient en haleine, Lu nous entraîne dans la visite de la vie à New-York quand on est complètement fauché, quand personne ne peut vous aider, quand il faut exercer trois boulots de merde pour subvenir à peine à ses besoins. Lu est une jeune femme assez insignifiante, petite, avec de grosses lunettes, n’imprimant pas les esprits, se sentant mal à l’aise dans les groupes de gens, les expos.
Pour aller aider son père en train de devenir aveugle, elle emprunte la bagnole pourrie de potes. Il vit sur la côte dans un coin médiocre et une maison inconfortable. Elle cherche (comme dans les derniers livres américains que j’ai lus, bizarrement) des traces de sa mère dans le fourbi du garage où son père a accumulé des tas de saletés, mais rien. Une opération est nécessaire sur les yeux de son père mais il n’a pas un radis et elle encore obligée de s’y coller…
Voir cette petite bonne femme naïve et frêle se débattre dans un bain de problèmes n’est pas d’une gaité folle mais c’est un super bon livre. D’ailleurs, quand je vois la liste des personnes remerciées à la fin, je trouve que les nouveaux livres ressemblent plus à des entreprises de travaux publiques que l’œuvre en solitaire d’un auteur. Mais qu’importe, le résultat en vaut la peine. Un pavé bien construit qu’on a du mal à interrompre.

Autoportrait avec garçon (Self-portrait with boy 2018) de Rachel Lyon. Traduit par Jérôme Schmidt.  2019 aux éditions Plon. 450 pages, 23 €.

Categories: bouquins

Marina Abramovic, Eric Fottorino et Covid 19

17/03/2021 Comments off

Eric Fottorino, écrivain, journaliste, ne connaissait pas Marina Abramovic* avant d’écrire ce livre, Marina A. C’est sa rencontre avec elle, virtuelle, dans une grande expo de Florence et sur des affiches partout dans la ville qu’il l’a rencontrée. Ce fut un choc terrible !
Dans ce livre à elle dédiée, il se glisse dans la peau d’un chirurgien orthopédiste, Paul Gachet (tiens donc) qui va passer quelques jours à Florence avec sa femme et sa fille ado. Après les visites convenues, il ne peut s’empêcher d’aller voir cette Marina qui le provoque de son regard presque insoutenable sur les affiches, les flancs de bus etc. L’artiste n’est pas là, mais il y a beaucoup de vidéos de ses performances ou des performances rejouées par des figurants, beaucoup de photos, documents… Son mode d’expression : le body art. Et c’est énorme ! Elle passe sont temps depuis les années 70 à triturer son corps, à le faire saigner, à l’affamer, à le frapper, à l’asphyxier, à le congeler, à le mutiler, très souvent nu. Rien de cela n’est gratuit. Une fois, elle s’est postée assise sur une table et a disposé 72 objets autour d’elle : les visiteurs devaient la considérer comme un objet et faire TOUT ce qu’ils voulaient avec ou sans les objets. Il y avait de jolies choses, fleurs, plumes, et des armes, objets tranchants et un pistolet chargé d’une balle. Timide au départ, le public a montré de plus en plus d’audace puis de cruauté. Ils l’ont déshabillée, maltraitée, blessée à plusieurs endroits (elle a beaucoup saigné), sans les femmes, ils l’auraient violée, voire tuée. Il y en eu beaucoup d’autres où elle ne devait pas bouger d’un centimètre des journées entières, des choses effrayantes et insupportables. Elle a rencontré un homme, qu’elle a chéri, avec lequel elle a réalisé d’autres performances très dangereuses, ou improbables.
Fottorino en cite de nombreuses. Le narrateur, tout comme l’auteur, a été terriblement déstabilisé par cette artiste, il en a fait des rêves ou des cauchemars, elle l’a proprement hantée. Alors que sa femme l’oubliait une fois revenue à la maison, il écumait secrètement Internet. Puis quelques temps après … le confinement. A ce moment-là, l’œuvre de Marina A. a pris un relief troublant, comme si elle avait été lanceuse d’alerte sur ce que nous vivions : l’enfermement, la douleur, l’impossibilité de se toucher et puis l’injonction fréquente de l’artiste à prendre soin de nous. Le héros se dessille : a-t-il pris soin de sa femme, de sa fille ? Non, pas vraiment, il a vécu machinalement, sans passer plus de temps que ça à partager de l’amour avec elles. Alors qu’il souffre d’un trouble de l’équilibre l’obligeant à rester allongé, sa femme s’occupe de lui, mais puisque c’est le confinement, chacun est dans sa bulle, les casques sur les oreilles, dans une solitude aveuglante. Il va comprendre ce que l’artiste lui a transmis, comment il fallait vivre sans se cacher de soi-même, prendre l’existence devenue incertaine comme une aventure et s’occuper mieux des autres.
Livre riche par les réflexions qu’il suscite et l’épaisseur du propos sur la puissance d’une artiste hors normes.

* Marina Abramovic a écrit sa bio, un livre impressionnant comme elle-même, a lire absolument, dont j’ai fait un billet plus qu’enthousiaste. Ici sur mon blog.

Marina A par Eric Fottorino, 2020 aux éditions Gallimard. 170 pages, 16 €.

Texte © dominique cozette

 

 

Categories: bouquins

Où est passée la mère de Rose ?

15/03/2021 Comments off

Les secrets de ma mère est le troisième roman de Jessie Burton, autrice britannique populaire experte en tricotage de grand romanesque. Et ce n’est pas peu dire. On est pris très vite dans cette quête désespérée de Rose, jeune femme abandonnée par sa mère tout bébé. Sa mère qui a disparu sans laisser aucune trace mais dont certains indices laissent à penser qu’elle ne s’est pas suicidée. Un des côtés plaisants de ce livre est de nous balancer de l’année 1982 à l’année 2017, un coup à Los Angeles, l’autre coup à Londres. Et d’y dessiner le parallèle des vies de deux femmes qui se sont si peu connues.
Ça commence, en 1982 à Londres, avec Elise, 23 ans, plutôt effacée, qui tombe sous le charme de Constance Holden, alias Connie, une écrivaine déjà connue sauf d’Elise. Elise, dont on peut penser qu’elle n’est pas vraiment homosexuelle, se laisse porter par cette vague d’amour que lui prodige cette femme sûre d’elle, élégante, séduisante. Elle vient vivre chez elle jusqu’à ce qu’on apprenne à Connie que son premier roman va être adapté par une grosse production d’Hollywood, avec un casting d’enfer. Et qu’on lui offre de venir s’y installer le temps du tournage. Ni une ni deux, elle saute dans l’avion avec sa jeune amie, ravie de la tournure que prend sa vie. Et là, dans la magnifique villa avec piscine qu’on leur a prêtée, c’est la fiesta, le défilé des people, le bling-bling tonitruant. Qu’est loin d’apprécier Elise, timide, jalouse, voyant son amoureuse s’éprendre de cette vie clinquante et surtout de la magnifique actrice qui joue le premier rôle.
Alors, pour faire diversion, elle pose pour une artiste, qu’elle aime beaucoup, amie de Connie, et dont le mari, Matt, ne fait pas grand chose d’autre que du surf. Elle va donc apprendre aussi le surf avec lui. Elle aimerait pourtant tellement rentrer à Londres avec Connie ! Comme celle-ci ne semble pas s’y préparer, Elise va commettre un acte qui va changer le cours de la vie de toutes ces personnes.
En 2017, Rose s’apprête à quitter son père Matt, qui l’a élevée seul après la disparition d’Elise et qui vit maintenant en couple. Ils se sont installés en Bretagne, elle doit retourner à Londres. Le dernier jour, Matt lui donne deux vieux livres, en fait ce sont les deux seuls romans écrits par Constance, puis lui apprend que cette femme a bien connu sa mère. Sauf qu’il ne veut pas en dire plus, il se refuse à parler de leur histoire, trop pénible, jamais digérée. A partir de cette information, Rose se met en quête de rencontrer Connie, femme âgée maintenant, plus ou moins recluse, refusant le contact. Cependant, suite à un subterfuge hasardeux, Rose sera engagée chez elle sous un faux nom, comme femme de compagnie, dactylo, aide diverse. Elle vit alors avec un type sympa vaguement hippy qui ne réalise jamais son projet un peu stupide de food-truck tandis que son camion rouille. Rien ne se construit entre eux deux, elle gagne un peu d’argent en tenant un bar de copains et lui écrit quelques scenarios. Plus le temps passe, plus les deux femmes s’apprécient — Rose s’installe chez Connie —  mais moins Rose trouve le cran de l’interroger sur sa mère, subodorant par quelques vagues apartés que Connie ne supportera pas cette intrusion.
On voit donc d’un côté se développer la genèse de toute l’affaire, les relations entre Connie, Elise, Matt et sa femme, puis la petite graine du bébé, et de l’autre, c’est une enquête à la première personne où l’on accède juste par la vision de Rose. A la fin, on apprendra pourquoi et comment ces amours et amitiés ont explosé. La fin est impressionnante. C’est palpitant, c’est foisonnant, c’est un bain d’émotions que nous offre ce livre magnifiquement romanesque.

Les secrets de ma mère de Jessie Burton, (The confession 2019), 2020 pour la traduction de Laura Derajinski, aux éditions Gallimard. 508 pages, 23 €.

Texte © dominique cozette

Categories: bouquins

La fabrique des pervers, glaçant !

11/03/2021 Comments off

Lorsque Camille Kouchner est passée à la Grande Librairie, elle a cité le livre de Sophie Chauveau, la Fabrique des pervers, comme le livre qui l’avait irrémédiablement poussée à écrire la Familia Grande, comme un livre capable de donne les clés pour comprendre l’inceste. Il se trouve que ce livre est effroyable, c’est une caricature de la culture du viol dans toute sa noirceur, sans aucune retenue, sans conscience du mal, sans réflexion, sans pudeur, sans vergogne sans jamais de honte, de regrets ou de remords de la part des dominants et de leurs complices, femmes et mères. Hallucinant !
Sophie Chauveau écrit des livres, dont beaucoup sur les peintres. Un jour, elle reçoit une lettre d’une femme qui  porte le même nom et pense être sa cousine. Oui, elle l’est. Et tout de go, lui annonce que son père l’a violée de ses quatre à quatorze ans. Bienvenue au club, répond Sophie. Elles se retrouvent et le ciel leur tombe sur la tête : pratiquement tous les hommes de la famille sont des violeurs, ils pratiquent l’inceste sur trois générations, sans que jamais cela n’ait fuité. Même une grand-mère, qui dormait toujours avec de jeunes garçons de son clan, a dépucelé son petit-fils.
L’histoire : pendant le siège de Paris, lors de cette immense famine, l’aïeul et un complice ont eu l’idée de vendre la viande des animaux du jardin des plantes. Tuer, voler et transporter l’éléphant ou l’hippopotame était une tâche faramineuse mais ils y sont parvenus. Jusqu’à ce que la ville leur livre les bêtes déjà tuées pour qu’ils la débitent en viande, dans leur « épicerie » , devenue the place to be, où se pressaient les riches. Ils ont fait fortune. L’aïeul, venu d’une campagne profonde, a eu quatre fils et une fille, vite veuve, et tout a été bon pour eux : élevés sans morale ni instruction, sans valeurs bourgeoises,  ils ont vécu comme des princes, se procurant tout ce qu’ils voulaient, en premier les plaisirs sexuels. Tout était à portée de main, en toute impunité, et tous y passaientt : filles, nièces, neveux, belle-filles, belles-sœurs… et ce sur les générations suivantes. Une seule fois, le scandale a failli éclater parce qu’un fils avait violé une voisine (hors de la famille, donc) : le violeur a été envoyé à la légion étrangère et les voisins grassement indemnisés.
Le père de l’autrice, Père, est quelqu’un qui ignore altérité. Tant que quelque chose lui fait plaisir, c’est à lui, il ne voit pas l’autre, le mal que ça peut lui faire, la gêne même. Il est toujours nu chez lui, sa femme, ex-catho convertie au plaisir et au fric, ne se soucie pas qu’il embrasse sa fille « avec la langue » chaque fois qu’ils se croisent, qu’il lui pelote le corps, se frotte à elle, lui demande des privautés, que, lorsqu’elle amène une copine de classe chez eux, qu’il prenne un bain avec comme il le fait avec ses filles. Les mères des copines, horrifiées, leur interdisent de fréquenter Sophie, elle n’aura vite plus d’amies, mais ses parents disent simplement que ce sont des réacs, culs serrés, pas dans leur époque. On est dans années 70, les pédophiles vivent heureux, et dans Libé, la lettre des 69 (sic) sur « la liberté de jouir » est signée d’incroyables personnalités : les attendus Cohn-Bendit, Matzneff, Lang, Sollers, Foucault, Beauvoir, Sartre… mais aussi Dolto, Deleuze, Kouchner… C’est dire que cette époque n’engageait pas à protéger les enfants de la quéquette adulte !
Elle, à part Père, était la proie aussi de son parrain et, après l’avoir refoulé profondément, de son oncle Philippe qu’elle aimait tant. Comme elle aimait ses parents, même si elle n’appréciait pas leurs mœurs. Elle n’avait aucune autre référence puisque tout le monde faisait ça autour d’elle. On baisait devant les enfants, pas grave, on échangeait ses femmes, on faisait un gosse à sa belle-soeur… Donc cet oncle Philippe, il a vécu toute sa vie en hippy séducteur (ils sont très beaux dans cette famille de riches), barbe et cheveux longs, une gandoura et rien dessous pour être toujours prêt à empaler la première nana qui se pointait dans leur maison des Alpilles, et il y avait pléthore. Il a fait beaucoup d’enfants non reconnus, a été toute sa vie entretenus pas ses parents, n’a jamais eu l’idée de penser que c’était mal tout ça.
Le plus hallucinant dans ce livre, sont les réactions de ses parents, âgés, lorsque la thérapie a agi. et qu’elle s’est sentie prête à discuter avec eux sur son ce qu’ils ont fait d’elle. Sa mère, au bord de sa mort, qui a dénié tout abus, ce n’était que des chatouilles, et son père, avec qui elle était fâchée, allant jusqu’à lâcher cette phrase qui l’excusait de tout : bah quoi, je ne t’ai quand même pas enculée. Sidérée, elle a été.  Tous ceux qui se sont exprimés disaient qu’ils donnaient de l’amour, qu’ils adoraient leurs enfants, ce qui est sûrement vrai d’une certaine façon… Ce livre est insensé.
Dans la deuxième partie du livre, Sophie Chauveau décortique tout ce que les victimes ont subi  du point de vue de la psychanalyse et de la psychiatre, du point de vue de l’histoire de la domination patriarcale, de la religion puisqu’ils se prétendaient catholiques, du point de vue de la loi (qui a un peu évolué depuis ces quatre dernières années). On peut comprendre comment cette partie théorique a intéressé Camille Kouchner, friande de toutes données susceptibles d’éclairer ses douloureuses interrogations.
Un livre édifiant dans la monstruosité. (Interview Sophie Chauveau en 2016 ici)

la Fabrique des pervers, Sophie Chauveau, 2016 aux éditions Gallimard. 280 pages, 19,50 €.

Texte © dominique cozette

Categories: bouquins

Encore un sacré Moriarty !

07/03/2021 Comments off

J’adore cette auteure australienne qui nous livre de gros romans dodus pleins d’histoires de familles souvent inextricables, avec des petits ou des gros secrets derrière les portes, des caractères difficiles à dompter, des trahisons, des événements plus ou moins graves difficiles à surmonter, dans des jolies familles vivant au beau soleil de leurs jardins et vérandas, égayées par les rires et les cris d’enfants qui donnent sens à la vie.
A la recherche d’Alice Love ne faillit pas à cette règle. Cette fois, Liane Moriarty a utilisé un ressort dramatique, pas tout neuf, certes, mais extrêmement efficace pour bâtir une intrigue : l’amnésie. Alice Love tombe alors qu’elle fait du step dans sa salle de sport. On l’hospitalise et la voilà revenue dix ans en arrière : elle se croit enceinte, ne reconnaît pas le contenu de son sac avec une robe taille 36 et de la lingerie ultra fine. Lorsque sa sœur arrive (elle apris deix ans !), elle lui demande de prévenir Nick, son adorable mari. Mais elle n’est pas enceinte, elle a trois enfants, et Nick, appelé sur son insistance, lui répond de façon agressive. En fait, elle va apprendre qu’ils ne vivent plus ensemble, qu’ils divorcent et que c’est elle qui l’a viré. Elle ne veut pas le croire, son cœur est plein de lui, c’est impossible.
Prétendant que sa mémoire est revenue, elle quitte l’hôpital, aidée de sa sœur chérie qui, elle aussi, semble quelque peu fâchée. Elle se débat avec les éléments qu’on lui donne, pourquoi sa charmante voisine lui tourne-t-elle le dos, et quel est cet homme, charmant par ailleurs,  dont on dit qu’ils ont entamé une relation agréable.
Sous le prétexte de sa chute, elle donne le change comme elle peut à tous ceux qu’elle rencontre, car, bizarrement, elle est devenue une super woman à l’agenda de ministre, à la tête de diverses activités scolaires ou sociales. Ses enfants, très remuants, ont compris qu’elle ne se souvient de rien, Nick, son mari vient lui donner un coup de main mais rien, dans son attitude malgré la gentillesse de sa femme, ne montre qu’il aurait envie de revenir à la maison. De plus, elle a peine à croire les reproches qu’elle lui a faits pendant ces années où il bossait comme un fou pour sa famille, donc n’était pas vraiment là. Beaucoup lui parlent de Gina et l’importance qu’elle a prise dans leur vie. Elle flaire une liaison avec Nick mais non, en fait elle est morte dans un accident de voiture sous ses yeux et elle n’a pas encore réussi à s’en remettre.
Elle ne comprends pas non plus la froideur de sa sœur, sa sœur qui enchaîne les fausses-couches et s’en détruit la vie. Mais qui écrit une sorte de psychanalyse à l’attention de son médecin, ce qui nous éclaire un peu plus. La mémoire met du temps à revenir, ce ne sont que des parfums et odeurs qui envoient des flashes. En tout cas, elle redevient celle d’avant, plus cool, gourmande, moins exigeante pour les enfants qui apprécient. Nick semble parfois à un millimètre de craquer…
Puis lors de la gigantesque tarte qu’elle avait organisée avec l’école et la ville pour la bonne cause, les souvenirs débarquent en un fatal puzzle. Avec évidemment les ressentiments, surtout ceux concernant Nick dont elle comprend alors pourquoi elle ne veut plus de lui. Mais ce n’est pas si simple, il y a aussi l’autre homme, il y a l’Alice d’avant et celle qu’elle est devenue en dix ans, qu’elle n’aime pas vraiment. Il faut se reconstruire, s’occuper au mieux des enfants et de sa vie à elle, renouer avec sa sœur, faire le deuil de la fameuse Gina…
J’adore les livres fleuves de Liane, bourrés des petites choses de la vie, des travers de chacun, de leurs faiblesses et tentations. Sans oublier le suspense, car jusqu’au bout, on ignore le dénouement. (Trois autres critiques de ses romans sont sur ce blog)

A la recherche d’Alice Love de Liane Moriarty (What Alice forgot 2009). 2019 chez Albin Michel, traduit par Béatrice Taupeau. 464 pages. Et au Livre de Poche.

Texte © dominique cozette

Categories: bouquins

Formidable Aubenas !

02/03/2021 Comments off

L’Inconnu de la Poste, la très longue enquête — sept ans — de Florence Aubenas sur le meurtre sauvage d’une jeune femme enceinte, employée de la mini-poste d’un village, est un livre formidable. On le sait maintenant, le suspect numéro un, un acteur borderline qui fut révélé à 16 ans par Doillon dans Le Petit Criminel, n’est vraisemblablement par l’auteur des vingt-huit coups de couteau pour une petite somme de rien. Alors ? Alors ce que nous conta Aubenas est superbement écrit, campé, détaillé : on voit les places, les ruelles, les personnages, on les entend parler, on entre parfois dans leurs pensées, c’est passionnant, on a l’impression de vivre dans ce village, Montréal-la-Cluse.
Comment se fait-il que le meurtre, qui a eu lieu juste après l’ouverture de la poste, sise au milieu du village, vers 8 h. 30, heure où tout le monde passe par ici, les écoliers, les commerçants, les gens qui font leurs courses, ceux qui travaillent, ceux qui viennent faire un dépôt ou acheter des timbres, comment se fait-il qu’avec toutes les fenêtres qui donnent sur la place, personne n’ait rien vu, pas un suspect, pas une personne avec du sang sur elle ? L’enquête est très longue, le premier suspect, le mari quitté pour un autre, est hors de cause mais le marginal qui habite dans un trou à rat juste en face avec deux autres laissés pour compte, qui fait toujours la manche pour sa bière ou sa dope, quand il a dépensé l’argent de ses cachets, pourquoi pas lui ? Les présomptions de sa culpabilité vont et viennent. Aubenas le questionne, il est d’un abord facile mais parfois il disparaît pour essayer de se rabibocher avec sa nana partie vers Nantes. Puis il revient. Il aime ce village loin des paillettes des tournages qu’il n’apprécient pas vraiment, ici c’est tranquille. Enfin, c’était.
Florence Aubenas s’appesantit sur lui car c’est une figure, il est baratineur, il a eu un oscar, il a joué dans une vingtaine de films, il arbore un look peu ordinaire et puis c’est un enfant de la Ddass, il a été très maltraité par une des familles qui l’a recueilli avec son frère; parfois, il va voir sa mère biologique, c’est intéressant. On y voit aussi le père de la victime, veuf, qui aurait donné sa vie pour elle. Un notable qui prend un sacré coup de vieux durant ces longues années sans résultat.
Il y a surtout l’impensable disparition du comédien, Gérald Thomassin, qui était enthousiaste de participer au procès puisqu’il savait qu’il serait définitivement hors de cause — il a fait quand même deux ans de taule — mais personne ne sait pourquoi il n’était pas au rendez-vous avec Aubenas le jour de l’ouverture du procès alors que son copain de Nantes l’a mis dans le train, après une nuit de muflée. Ce n’était pas un train direct, son portable ne répond plus, le mystère reste encore entier.
Le talent d’écriture de Florence Aubenas s’est considérablement développé. Outre la joliesse des phrases qu’elle tricote, elle concocte des dialogues franchement réjouissants, c’est un pur bonheur que de la lire.

L’Inconnu de la Poste de Florence Aubenas, 2021 aux éditions de l’Olivier. 240 pages, 19 €.

Texte © dominique cozette

Categories: bouquins

Féroces ou le meurtre de l’âme.

28/02/2021 Comments off

 

Féroces est le titre. Oui, ils sont féroces les parents de Robert Goolrick. Tragiquement féroces. La quatrième de couv’ ne dit rien du drame qui s’est joué quand il avait quatre ans, et c’est son histoire vraie. Il l’écrit une cinquantaine d’années plus tard mais comme on ne sait rien, on ne comprend pas, malgré la virtuosité de l’écrivain, on ne comprend pas trop pourquoi il est ainsi, pétri de haine et de souffrance mais aussi dans une quête infinie d’amour impossible. Il est gravement blessé, et c’est souvent quand on est a été violé par son père tout petit. Et que sa mère a vu. Le sait. Qu’il l’a dit à sa grand-mère qui lui a enjoint de n’en jamais parler.
C’est un livre qui nous raconte une famille parfaite : sa mère est magnifique avec sa taille fine, sa minceur, son allure, sa grâce et son père est sublime aussi, leur maison est top et les réceptions qu’ils y donnent sans aucun défaut. Il connaît et sait préparer tous les cocktails de ces années glorieuses, leurs hôtes les admirent et les envient et leurs enfants sont très fiers. D’ailleurs, ce sont des enfants modèles, ils réussissent et sont promis à un bel avenir. Ça se passerait bien s’il n’y avait pas cette faute trop lourde à porter qui oblige les parents à le regarder comme s’il était un sale petit monstre. Et si les parents ne buvaient pas autant.
Le livre commence par la mort du père, pour alcoolisme, six ans après la mère pour la même raison. Et la fratrie réunie cherchant où déposer ses cendres. Avec celles de la mère, mais où se trouvent-elles exactement ?
Puis viennent les anecdotes de la vie du narrateur, jamais à sa place, jamais intégré, jamais bien dans sa peau, jamais félicité, jamais aimé. Il y a des chapitres difficiles à lire puisqu’on ne sait pas ce qu’il s’est passé (c’est énervant) et je suppose que lorsque le bouquin est sorti aux Etats-Unis, le viol a été mis en avant lors de la promo. Cela n’a pas tant d’importance car le plus impressionnant, c’est tout ce qu’il arrive à nous faire ressentir, ce petit garçon tapi dans le corps malmené du narrateur. Un homme qui a tenté de se suicider, qui s’est cent fois tailladé, déchiqueté les bras, dans le sens vertical, le long des veines, qui aime voir son sang couler. Des bras irregardables tellement il lui arrive de les taillader encore dans un processus d’auto-mutilation. Qui a fait des séjours en hôpital psychiatrique, qui a pris de nombreuses drogues, dope ou médocs, qui a bu comme ses parents. Qui s’est détruit.
Il a pourtant voulu être un bon fils, malgré tout. Il s’est occupé de son père malade, sans aucune reconnaissance, il a fait plus qu’il ne fallait lorsque son frère a été victime d’une tragique hémorragie cérébrale, mais sa vie est restée la même, toujours, médiocre et souffreteuse. Il voulait tellement, tout le temps, qu’avec ses parents,  ils se regardent autrement que comme des vipères à travers une vitre.
Un chapitre, tout un chapitre, il dit « mais comment ont-ils pu… » suit une énumération infinie de tout ce qu’ils ont pu faire après ce qu’il lui est arrivé, des choses importantes, notamment s’amuser durant le mariage de sa cousine le lendemain du viol puisque c’est à cause de ça qu’il dormait dans le lit de ses parents, et des tas de petites choses de la vie. Impressionnant. Et puis le passage, à la fin où il explique pourquoi il a raconté ça : pour qu’un jour un père de 36 ans regarde son petit garçon de quatre ans sans lui faire de mal, et ainsi cet enfant aura une enfance et grandira l’espoir au cœur. Et il énumère de même les jolis moments qu’il vivra, jouissant de la beauté des choses, de l’amour, le goût d’un aliment… Je donnerais tout, n’importe quoi, pour être l’homme à qui cela n’est pas arrivé. Je ne peux pas m’y résoudre. J’ai essayé toute ma vie, et je ne peux pas m’y faire. Il explique très bien en quoi il est impossible de revenir en arrière, c’est irrémédiable. Il dit que les psychiatres appellent ça le meurtre de l’âme. C’est bouleversant. C’est tellement fort que je vais le relire…

Féroces de Robert Goolrick, titre original « The end of the world as we know it », 2007. Traduit par Maris de Prémonville. Editions 10/18. 288 pages, 6,60 €.

texte © dominique cozette

Categories: bouquins

Mais qui est le sale bourge ?

21/02/2021 Comments off

Sale bourge est le premier roman de Nicolas Rodier. Le titre peut égarer, on peut penser que la racaille fait du mal au garçon bien propre sur lui de la couverture, mais on se trompe. C’est le bourge, qui est sale, parce qu’il est violent, parce que son milieu est pourri et que les valeurs inculquées sont de pures virtualités.
Dès l’intro, on apprend que Pierre est condamné à quatre mois avec sursis, mise à l’épreuve et injonction de soins pour violences conjugales. Il a 33 ans. Il va alors dérouler sa vie, mais de façon factuelle. Que des scènes isolées sans introspection, ni analyse, ni explication ce qui fait la force du livre. Le trait est incisif, les chapitres courts et denses et, selon le bon vieil adage de la royauté britannique « never complain, never explain »; on n’est pas ici dans une tentative de réhabilitation, d’indulgence ou de confession complaisante. Pas du tout. Le narrateur n’essaie jamais de nous entraîner sur ce terrain. S’il y a une chose que l’on peut déduire de sa violence, c’est qu’elle serait déterminée par celle de son éducation. Mais sans s’appesantir sur cette hypothèse.
Le premier chapitre de l’enfance, terrible, plante le problème : sa mère l’oblige à avaler ses carottes râpées, trop acides pour lui, il ne peut pas, il n’y arrive pas. Ses frères et sœurs, ses cousins et cousines sont tous à la plage, mais lui décide qu’il ne cédera pas, sous le regard cruel et froid de sa mère. Et la scène s’étirera jusqu’à ce que tous les jeunes reviennent, il est dix-huit heures, alors vite, pour qu’on ne se moque pas de lui, il avale tout. Sa mère « tu vois, quand tu veux ». Le soir, elle ira l’embrasser dans son lit en lui disant qu’elle l’aime.
Ils sont d’un milieu haut de gamme, bourgeoisie catho versaillaise, les écoles privées, puis les prépas et grands écoles, les domaines et propriétés familiales où ce petit monde se retrouve à chaque fête, ou événement ou rite, et aussi les interdits, notamment le nom du frère du mari décédé de bonne-maman, secret de famille qui pèse. Il y a l’obligation de réussite, d’être le premier de la classe. Il y a aussi les coups de cravaches, les coups de gueule du père qui, ne se mêlant de rien quand l’enfant est petit, devient tyrannique quand il flanche durant son adolescence. Il y a aussi le qu’en dira-t-on, les pressions de la famille pour que rien ne sorte, rien de mal, entre gens bien élevés, rien ne doit filtrer.
Pierre va se révolter, un jour. Drogue, alcool et sexe seront son ordinaire quelques temps, puis la philo et le retour, un peu obligé, dans le droit chemin.
La femme qui va le faire craquer, c’est Maud, belle, étudiante douée en médecine, facile à vivre. Et pourtant, parfois, il s’énerve d’un rien. Il doit se contenir. Il voit même un psy après un premier faux-pas. Mais il se sent parfois envahi par la violence, il a un mal fou à se maîtriser. Il ne se comprend pas, se prend pour un moins que rien. Jusqu’à ce que quelques récidives et que Maud ait atteint son seuil de tolérance. Alors le procès et la condamnation.
Au départ, on a l’impression de lire un « petit » roman mais au fur et à mesure, on est pris dans l’engrenage de ce que subit Pierre et on se laisse envahir par son mal-être qui, sans être développé dans le détail (comme dans les livres de Lionel Duroy), nous atteint profondément. D’après ce que j’ai lu sur l’auteur, ce n’est pas du tout autobiographique. Ce n’est pas non plus une compile de clichés sur cette bourgeoisie fière, tête haute toujours, méprisante pour le reste du peuple, c’est beaucoup plus subtil. Un très bon premier roman.

Sale bourge de Nicolas Rodier, 2020 aux éditions Flammarion. 218 pages, 17 €.

Texte © dominique cozette

Categories: bouquins

Le dernier Duroy, un bijou

17/02/2021 Comments off

Lionel Duroy vient de sortir L’Homme qui tremble. Duroy, c’est un peu mon chéri, il écrit du plus profond de lui même, il écrit sur les choses intimes principalement, son enfance dans sa famille zinzin, plusieurs fois, ses amours et sa rage d’écrire. Il a commis aussi, parmi ses bouquins officiels, sur d’autres sujets plus journalistiques — il a été journaliste —  tels les enfants de bourreaux ou de dictateurs, le peintre Emil Nolde etc… et il a participé à l’écriture des mémoires de people comme Farah Diba, Vartan et bien d’autres.
Mais ceux que j’aime le plus sont évidemment ceux de sa vie privée et le meilleur, c’est de voir l’évolution de son jugement sur les événements vécus et sur lui-même. Son sens de l’analyse est d’un pointilleux jubilatoire et contrairement à ce qu’on pourrait imaginer de la part d’un homme qui décortique à ce point sa vie, il n’a pas une très haute opinion de lui-même, il se revoit minot avec ses grosses joues moches auprès d’un magnifique frère très classe, et déplore la façon dont il a été élevé avec ses neuf frères et sœurs, par une mère imbécile et un père sympa mais trop soumis à elle, une enfance en miettes et délabrée.
Il re-raconte cela dans ce livre, il se livre si je puis dire encore plus nu que d’habitude, raconte ses tremblements de peur qui lui tombent dessus dès qu’un livre n’avance plus ou qu’une femme qui l’aime devient une menace car ça l’oppresse, ça met une pression et surtout, il l’a compris, ça lui rappelle une scène de son enfance, quand sa mère se cachait sous l’armoire de leur chambre pour échapper à sa vie. Echapper est d’ailleurs le titre d’un récit qu’il a consacré à sa mère bien après sa mort, ce qui lui a donné les clés pour la comprendre.
Chaque femme aimée, la première avec qui a a eu deux enfants, puis la seconde qui l’a presque obligé a lui faire deux enfants, puis la suivante etc… a eu cet effet sur lui et chaque fois, il fuyait vers une autre femme qu’il n’aimait pas encore, donc sans enjeu, donc sans les tremblements.
Il re-raconte tout, dans l’ordre chronologique, avec les vrais prénoms, pour expliquer ce qu’il n’avait pas su bien expliquer. Il gratte et gratte encore la croûte. Il explique aussi comment il serait mort sans les livres qu’il écrit, comment il a envie de se suicider quand il bloque. Et surtout, pourquoi ses femmes et ses enfants lui ont souvent reproché d’être là sans être là. Car Duroy ne jouit pas du présent. Jamais. Il fait du présent la matière d’un prochain récit, il emmagasine la matière, il fait provisions de détails, il photographie même, en prévision. La plupart du temps, il écrit sur ses femmes après la rupture, lorsqu’il est avec la suivante, fou amoureux. « Comparée à la vie dans mon roman, la vie réelle n’avait que peu d’intérêt et je m’en serais volontiers retiré s’il n’avait pas été nécessaire de la maintenir a minima — pour écrire, précisément. » Certes, il avoue ceci lorsqu’il enquête sur sa mère et n’a rien de palpitant à faire d’autre. Plus tard, quand Sarah le rejoint en Roumanie où il travaille sur un personnage, elle se rend compte que l’amour qu’il dit avoir pour elle a beaucoup moins d’importance que d’arriver à finir son livre. Effectivement, pour lui, le désir de vivre, c’est écrire. Sinon vient la tristesse d’exister, et alors, comment aimer.
Fait-il vraiment être fan de Duroy pour apprécier ce récit ou peut-on y entrer comme ça, sans le connaître puis, se laissant prendre par cette fièvre qu’il a tout raconter, décider de se procurer tous ses autres récits ? Je ne saurais dire. Mais quel bouquin ! Quelle sensibilité ! Quelle sincérité !

L’homme qui tremble par Lionel Duroy, 2021, aux éditions Mialet Barrault. 384 pages, 21 €.

Texte © dominique cozette

Categories: bouquins

La femme révélée

12/02/2021 Comments off

Comment parler de ce roman La femme révélée de Gaëlle Nohant ? C’est une histoire extrêmement romanesque que nous livre l’autrice, très imagée, même, je voyais les faits comme dans un film et c’est vrai que c’est très réussi. D’ailleurs, notre héroïne est photographe, elle a donc vraiment le sens du visuel. L’autre élément très réussi, c’est qu’elle écrit comme si c’était le témoignage d’une Américaine à Paris, et on se prend vraiment au jeu de ses balades dans ce vieux Paris des années 50, à St Germain des Prés, Montmartre et le long de la Seine. Puis, plus tard, à Chicago qu’elle semble si bien connaître.
L’héroïne du roman est en fuite, elle quitté brutalement un mari dangereux et a même laissé son petit garçon avec lequel il eût été impossible de fuir. La mort dans l’âme, la peur au ventre, et son petit Rolleiflex autour du cou, elle quitte les Etats-Unis et embarque pour Paris, la ville que son cher père, décédé, lui racontait. Ne connaissant rien ni personne, elle trouve un hôtel minable et il se trouve que c’est un hôtel de passe. Elle y noue quelques amitiés dont une fille qui va l’amener à vivre dans un foyer pour femmes, puis trouvera, grâce encore à cette petite bande d’amis, un job de nannie dans une famille rigide. Mais elle ne s’empêchera pas les virées le soir dans les clubs de St Germain des Prés, où elle écoutera du jazz et elle fera de belles rencontres. Mais elle craint toujours de se dévoiler car elle sait que son mari est lancé à ses trousses, c’est un homme puissant qui a de bons réseaux.
A Paris, elle va faire énormément de photos, de chouettes photos qui lui attirent de formidables opportunités.  Cependant, elle recule devant une carrière internationale qui la ferait sortir de l’ombre. Et puis, un jour, elle est draguée par un très bel homme, un Américain en mission à Paris. Elle se donne à lui, elle vibre à nouveau mais ne lui livre rien de sa vie d’avant. Jusqu’au jour où…
Alors, quel est ce frein à mon enthousiasme ? Oui, c’est un roman agréable, on suit cette aventure parfois cousue de fil blanc avec intérêt, d’autant plus que la partie qui se déroule à Chicago à la fin des années 60, y développe avec brio les émeutes raciales suite à l’assassinat de Martin Luther King. C’est vrai que c’est écrit avec énergie, entrain et suspens. Peut-être est-ce un poil trop romanesque ? Oui, ça doit être ça. Parfois, on peut entendre les violons, mais bon, c’est toujours un livre solide et réussi, dans son genre. Pourquoi bouder son plaisir. Oui, pourquoi ?

La femme révélée de Gaëlle Nohant, 2020. Au livre de Poche. 384 pages, 8,20 €

Texte © dominique cozette

Categories: bouquins

Retour à Martha’s Vineyard de Richard Russo

08/02/2021 Comments off

Retour à Martha’s Vineyard de Richard Russo jouit d’une critique très élogieuse. Pour tout vous dire, je l’ai trouvé un peu longuet parce que Russo, comme à son habitude, décrit dans leurs détails les plus insignifiants la bio des héros qu’il accompagne, de leurs parents, grands-parents, antécédents divers, scolarité, rencontres. Je ne dis pas que ce n’est pas passionnant mais parfois on a envie d’aller au cœur du sujet sans tous ces détours. Imaginez qu’un pote vous dise « je t’emmène dans un super resto ouvert et autorisé, c’est un peu loin, mais on y va »,  et qu’au lieu de prendre autoroute ou nationales, votre ami préfère vous embarquer dans de sinueuses petites routes de traverse, s’arrête parfois pour vous faire renifler un rameau de mimosa ou vous abreuver à une source divinement fraîche. Puis vous arrivez à mi-chemin, vous avez même la sensation que votre ami, tenaillé par la gourmandise (il vous décrit quelques amuse-bouche) décide d’entrer plus directement dans le vif de l’affaire, mais non ! Il continue à vous balader de vallons en guérets, de sentes en collines… Puis au loin, vous apercevez une folle bâtisse, il vous dit c’est là-bas. Mais… patience, pas encore, jamais directement. Enfin la récompense ! Et vous le remerciez de vous avoir trimballée car ça valait le coup … de fourchette.
L’histoire : ils étaient trois potes plus une nana, Jacy, dans les 70′s, soudés dans ce modeste campus où ils étudiaient. Les trois étaient follement amoureux de cette fille libre qui montrait peu d’intérêt pour son fiancé genre coincé. Pour fêter leur diplôme et surtout faire une dernière fête avant le départ au Vietnam de certains, ils passent un week-end dans cet endroit mythique, dans une belle baraque appartenant à la mère de l’un d’eux. Puis ils se séparent, se perdent de vue, ayant vaguement des nouvelles les uns des autres sauf de Jacy qui a disparu corps et bien après avoir quitté l’île. Ni ses parents, ni ses amis ou son fiancé n’ont su ce qu’il était advenu de cette fille formidable. Grosse blessure jamais refermée pour nos héros.
Quarante ans plus tard, l’héritier de la maison décide de la vendre, ce qui leur donne prétexte à se réunir ici pour quelques jours, comme au bon vieux temps. Ils ont 66 ans, plus ou moins réussi, sont un peu abîmés par l’âge mais croient au retour de leur belle jeunesse dans ce cadre idyllique. Cependant, le vide inquiétant laissé par Jacy devient de plus en plus encombrant. Des anecdotes remontent à la surface, un voisin style prédateur est soupçonné de l’avoir tuée, un vieux flic est approché… Peu à peu, on se rapproche de ce qui est arrivé. Et ce n’est pas rien. C’est même étonnant. Bref, ça valait le coup … de fourchette !

Retour à Martha’s Vineyard de Richard Russo. 2019. Chances are… titre original. Traduit pas Jean Esch. Aux éditions Quai Voltaire. 380 pages.

Texte © dominique cozette

Categories: bouquins