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Le Sauvage, quel sauvage !

16/06/2019 Aucun commentaire

Guillermo Arriaga est un créateur surdoué. Il a écrit plusieurs livres mais surtout de grands scénarios  comme 21 grammes, Babel, Amours chiennes (tous trois mis en scène brillamment par A.G. Inarritu) et quelques autres. Cette année, il nous offre une vaste fresque impressionnante, passionnante, métaphysique, conte initiatique si on veut. Le livre, un pavé, s’appelle le Sauvage. Mais qui est le sauvage ? Le narrateur, Juan Guillermo qui se fait la peau dure pour venger son frère assassiné ? Un grand loup mâle dominant traqué par un chasseur inuit parce qu’il veut être lui ? Les deux.
Le narrateur, Juan Guillermo a tué son jumeau dans le ventre de sa mère, il s’en remettrait mieux si les membres de sa famille et ses animaux ne mouraient les uns après les autres. D’abord son grand frère, un chic type hyper cultivé qui se fait un blé de ouf en élevant des chinchillas mais aussi en dealant, mais qui refuse de verser des pots de vin au chef de la police… police qui marche avec un groupuscule d’ultra-cathos réacs, les « bons garçons » : ceux-ci punissent ceux qui ne pensent pas comme il faut et ça arrange bien le flic  ripou en chef. Donc le grand frère sera assassiné de façon cruelle pendant que leurs parents se payent un super voyage en Europe. Ils ne s’en remettront pas et en mourront.
Juan Guillermo reste seul dans la maison, avec le vieux labrador et ses deux perruches qu’il laisse en liberté. Il vit plus ou moins avec une étudiante très libre, infidèle, plus mature, dont il tombe fou amoureux. En même temps, il décide de sauver de l’euthanasie un chien d’une force inouïe qui s’avère être un loup. La guerre entre ces deux sauvages va être épique, destructrice mais payante. Il n’a que 17 ans quand il met en place le plan pour venger son frère, une machine impitoyable, alimentée par les conseils d’un dresseur de fauves et d’un avocat retors.
Dans l’autre récit, l’Inuit va aller jusqu’au bout de ses forces pour « avoir » cet animal fabuleux, conseillé épisodiquement par son grand-père mort qui fait des apparitions. On va rencontrer d’autres personnages étonnants, les parents du chasseur qui vont se retrouver, un ingénieur père de trois enfants qui va brutalement en adopter trois autres…
Et puis, en intercalaires, des légendes sur les rites de diverses sociétés, des bribes de philosophie ou de religion, des allusions à Faulkner…
C’est tellement touffu mais tellement simple aussi qu’on se laisse porter par ce récit monté comme ses scénarios, cut et alternés. Formidable !

Le Sauvage de Guillermo Arriaga,2016. 2019 avec la traduction d’Alexandra Carrasco pour les éditions Fayard. 686 pages.

Texte © dominique cozette

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Les trois fugues d’Arthur

02/06/2019 Comments off

Arthur H. je l’aime énormément. Sa voix grave et sensuelle, ses textes originaux, ses musiques jazzy, sa vie en marge, sa filiation magique. Arthur écrit superbement bien. Il vient de sortir Fugues, c’est un récit composé de trois parties. L’une, qui ouvre et ferme le livre, se passe dans la chère roulotte où il adore vivre, en pleine nature, loin de tout, déchiffrant courageusement — il n’a pas fait d’études musicales — l’Art de la Fugue de Bach. Bach vient lui rendre visite un soir, dans ce petit havre sans électricité où il possède un clavier basique, et tous deux s’entretiennent amicalement dans un sabir franco-anglo-allemand pour tenter de se comprendre. En fait, Bach réclame une histoire à Arthur comme support de sa création. Alors Arthur lui raconte deux fugues.
La première est passionnante : c’est la fugue de sa mère, Nicole Courtois, le jour de dix-huit ans. S’ennuyant ferme au collège, avec ses copains et son amoureux, ils ont projeté de se barrer pour aller vivre à Tahiti ! Tahiti ! Le petit ami, l’amant même, de Nicole, Roger, poète introverti ultra-sensible, est le frère aîné de Jacques Higelin qui fait partie de l’équipée. Partis d’Argenteuil, ils parviennent en Corse, ils n’ont pas de fric, ne savent rien faire, une vraie galère… L’histoire est racontée comme si Arthur y était. Magique… Ça durera quelques mois. On ne saura pas quand Nicole préfèrera Jacques alors que rien ne le laisse entendre.
La deuxième concerne la fugue que fit Arthur à l’âge de 15 ans, rompant avec l’école et la vie tracée. En vacances pour la première fois avec son père, et aussi sa belle-mère et son petit frère Ken, il est piégé comme Jacques par une omelette aux champignons hallucinogènes : ils vont faire le trip ensemble. Sinon, ce sont des fêtes permanentes chez Coluche. Mais à l’aéroport de Pointe à Pitre, il n’embarquera pas pour rentrer en métropole. Il travaillera sur un bateau aux Antilles et se sentira très heureux d’avoir coupé le cordon…
Quelques photos agrémentent ce récit, c’est pas qu’il en avait besoin mais Arthur semble fier de montrer la beauté de sa mère. Quant à son père, il en parle avec amour bien sûr, mais son indifférence aux problèmes des enfants est impressionnante. Sacré Jacques !
On aimerait des suites… (Voir interview LGL ici)

Fugues d’Arthur H dans la collection Traits et portraits aux éditions Mercure de France. 2019. 190 pages, 19 €.

Texte © dominique cozette

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le père Ernaux

01/06/2019 Comments off

Je n’avais pas lu « la Place » quand il est sorti en 82 et je m’attendais à m’ennuyer avec plaisir, comme souvent avec ses récits qui dégagent très peu de ce quelque chose qui ressemblerait à de la joie de vivre, mais je me trompais. La place, c’est celle que son père laisse après sa disparition.Et c’est bien plus tard qu’Annie Ernaux ressent le besoin d’évoquer ce cher disparu taiseux et absolument pas démonstratif. Mutique, même. Un bonhomme, quoi. Le sens du devoir fait, le sens de l’honneur, le sens de sa classe, inférieure, dont on ne sort jamais, mêlé à un peu de honte d’être ainsi et de fierté à rester dans la droiture. Comme on le sait, il tient un café-épicerie à Yvetot en Normandie, un bled, dans une maison modeste où ils vivent tous les trois. Une seule chambre, un seau pour les besoins à vider au petit coin dans la courette, une cuisine contiguë au café, aucun luxe, rien de culturel (qui est un luxe pour eux), rien de superflu, pas de bibelot ou de décoration. Une existence ric-rac.
L’intérêt pour moi de ce récit très court, hormis le fait qu’il est écrit sec et bien centré sur le sujet, c’est qu’il me ramène aux années où j’étais petite, même si je suis plus jeune qu’Annie Ernaux, sachez-le, avec tout ce qu’on a oublié ou dont on croit être les seuls à se remémorer. Tout y passe par minuscules touches, ce qu’on mange, ce qu’on dit, ce qu’on pense, ce qu’on porte… Annie Ernaux sait évoquer avec sa rigueur légendaire le fameux problème de classe dont elle est issue et dont, finalement, elle sera toujours marquée. L’éducation n’efface ni ce complexe, ni la façon de se présenter ou dont on est perçu. Les lacunes du vécu sont trop immenses pour être comblées par la lecture ou les études… En même temps, en étudiant, en passant des diplômes, Annie Ernaux devient une autre, s’éloigne irrémédiablement de la façon d’être de son père. Ils n’ont plus rien en commun, plus rien à se dire. Ce livre, dit-elle chez Pivot en 1985 (à voir ici, elle est vraiment belle et touchante), c’est une réhabilitation de la modeste culture de ses parents. Très très émouvant.

La Place par Annie Ernaux. 1982. Editions Folio. 114 pages., pas cher.

Texte © dominique cozette

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Féroces infirmes

15/05/2019 Comments off

Féroces infirmes est le quatrième roman d’Alexis Jenni qui reçut le prix Goncourt pour son premier, l’Art français de la guerre. La guerre encore, donc, racontée du dedans par le père qui partit la faire sans enthousiasme en 1960, qui a 75 ans aujourd’hui, un corps brisé dans un fauteuil roulant que pousse le fils parce que les maisons de retraite virent le père pour sa haine et son racisme. Ce père qui n’a rien digéré de ce qu’il a fait et subi là-bas, avec les autres, comme les autres, une guerre qu’ils ont perdue, dont on ne revient pas vainqueur mais le cerveau amputé d’un morceau d’humanité.
Ici, deux narrateurs qui utilisent le je, ce qui trouble pas mal la lecture, mais en tête de chapitre, on est informé de qui parle. Le père parle de ses années de jeunesse, avant le grand départ, ses sorties avec ses deux inséparables potes puis son amour naissant qui l’émerveille. On est en 58, 60, à Lyon. Il travaille comme maquettiste dans un cabinet d’architecte, celui qui imaginera le grand ensemble dans lequel il vivra tout au long de sa vie. Avec ce fils, plus tard, chargé de lui prodiguer des soins. Et, pire, face à une famille d’adorables voisins, hélas pour lui, arabes. Car il est devenu raciste, très. A la guerre, il a tué de ses mains quelqu’un. Ça le marque, il ne tuera plus personne, plus de Français du moins, car les Arabes, ça ne compte pas. Une longue partie du livre raconte sa guerre en Algérie, dans le maquis toujours, où l’on n’a jamais un instant de repos car ils arrivent de partout, silencieusement, pour tuer. Puis il vit un moment à Alger, beaux passages de l’ambiance de cette ville en plein binz, la mer qui luit au loin, quelques amitiés. Lorsqu’il revient en France, c’est sur le bateau, archi-bondé, qu’il va rencontrer une femme formidable. Qu’il perd dans la foule à l’arrivée. La retrouvera-t-il ?
Désemparé de ne plus avoir de devoir, d’activité physique, débordant de force et d’énergie, il s’enrôle dans un mouvement fasciste.
Le fils, quant à lui, est beaucoup moins affirmé. Il mène une vie sans intérêt, s’entend très bien avec ses voisins arabes, essaie de faire sortir de son père cette lave en éruption pour tenter de le calmer. Il été plaqué par une femme rassurante, comme a été sa mère pour son père jadis, et souhaite que son père meure assez vite. Il est fatigué, il en a marre, ça ne sert à rien de vivre comme ça, comme son père dépendant qui ne lui parle pas.
Très belle écriture, très belles descriptions des époques, des lieux, Lyon, Alger, le bled, et des sensations amoureuses.

Féroces infirmes d’Alexis Jenni. Editions Gallimard, 2019. 320 pages, 21 €.

Texte © dominique cozette

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Prix d’excellence !

14/05/2019 Comments off

Le prix Nobel ! Distinction monumentale que doit recevoir le chimiste allemand Otto Hahn, ce jour de décembre 1946. Il est invité dans le Grand Hôtel de Stockholm avec sa femme. Cest l’histoire que va nous livrer Le prix de Cyril Gely, un roman plein de suspense.
C’est dans cette ville que s’est réfugiée Lise Meitner en 1938 car elle était juive et ne pouvait continuer à exercer à Berlin. Elle a travaillé comme physicienne pendant 30 ans avec Otto et lorsqu’elle est partie, ils étaient tout près de trouver enfin le secret de la fission nucléaire mais c’est grâce à elle qu’Otto a pu conclure cette gigantesque recherche. Grâce à elle qu’il a pu envoyer les conclusions de leur découverte à la revue Nature. Mais… il n’a nulle part mentionné le nom de son ex-collaboratrice sans laquelle il n’aurait rien pu faire.
Donc ce jour majeur, où il devrait être le plus heureux des savants, il est mal à l’aise. Il pense que Lise va venir. Oui, elle va venir car elle ne pense qu’à ça : il a gommé tout son travail et ce n’est pas en Suède qu’elle peut repartir. Elle est peu aidée et surtout, elle a dû apprendre la langue.
Le tête à tête a lieu, quelques heures avant la remise du prix par le roi Gustav. Bien préparée à cette joute, elle réussit à le déstabiliser totalement. La partie de ping-pong entre eux deux est acharnée car il n’est pas tout noir. Et puis lui aussi a un joker…
Superbe match, je ne sais pas si tout est réel, en tout cas l’histoire est vraie, les personnages ont existé et ont inventé la fission nucléaire. Pas banal. Passionnant.

Le prix par Cyril Gely. Editions Albin Michel, 2019. 220 pages, 17 €

Texte © dominique cozette

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Une Jeune Fille passionnante !

03/05/2019 Comments off

J’avais déjà lu et apprécié les deux tomes suivants de sa vie intime, celui où Godard lui fait la cour et où elle finit par craquer, apprécier le sexe avec lui et l’épouser « une année studieuse«   (article ici) et sa suite en mai 68 « un an après » (article ici) où le couple se délite. « Jeune fille » se situe juste l’année de ses 18 ans, elle est en première dans une école religieuse, c’est une oie blanche. Une amie (celle qui joua Jeanne d’Arc) la présente alors à Robert Bresson qui cherche l’héroïne de son prochain film « au hasard Balthazar ». Il la trouve parfaite, fait mine de faire des essais avec d’autres mais est tout de suite conquis par la jeune fille et son innocence non feinte. Son grand-père, François Mauriac, en l’absence de son père décédé, lui donne son aval car une expérience comme celle-ci ne se refuse pas. Et puis ce n’est pas Vadim le sulfureux, c’est un homme de talent et catholique : il est sûr que sa petite fille sera en bonnes mains. Il ne se trompe pas car Bresson les pose  (ses mains) sur les joues, les bras, les épaules d’Anne qui l’affole totalement. Ils doivent tourner tout l’été en Normandie : il la veut tout le temps très de lui, même quand elle ne joue pas. Il a pris deux chambres dans une maison d’hôtes où ils seront ensemble, juste la salle de bains entre eux…Il ne prend pas ses repas avec l’équipe mais avec elle. Bref, il la garde prisonnière. C’est le surnom que l’équipe lui donne.
Ce qui n’est pas pour lui déplaire, elle le trouve charmant, cultivé, attentionné. Elle aime que quelqu’un soit entièrement dévoué à sa personne. Mais lorsqu’il essaie de poser ses lèvres sur les siennes, elle refuse. Elle a une relation très équivoque avec cet homme amateur de chair fraîche mais ne sachant rien de la vie sexuelle, elle s’étonne des pulsions masculines en même temps qu’elle enfouit son visage dans le cou du réalisateur quand ça ne va pas. Etrange.
Alors, sur le conseil d’une amie de 25 ans, elle prend un amant, un technicien du film qui lui faisait la cour. Il est charmant, il la dépucèle puis l’ignore ensuite. Elle est déconfite mais au moins très fière d’être devenue une femme. Et semble penser que son visage a changé et que tout le monde va le savoir. Mais non. Rien ne change. Un week-end où Bresson la libère, elle revoit enfin sa mère à Paris qui revient de ses vacances à Ré, toute papillonnante et bronzée. Elle non plus ne remarque rien, alors Anne lui annonce, très fièrement, qu’elle n’est plus vierge. Quelle n’est pas sa déconvenue face à la réaction de dégoût de sa mère ! Décidément, personne ne la comprend. Et puis Robert (Bresson) lui manque tellement qu’elle se jette à son cou en revenant de Paris.
Un livre vraiment charmant et frais, décrivant bien les obsessions d’un homme mature face à une innocente adolescente. En même temps que la volonté irrésistible de la jeune fille pour faire carrière dans le cinéma qu’elle trouve passionnant, tout le reste lui semblant dorénavant très morne et décevant.
Une belle écriture fluide, simple, et sans chichis comme Anne Wiazemski devait l’être.

Jeune fille par Anne Wiazemski aux éditions Gallimard 2007, 218 pages. Existe en Folio.

Texte © dominique cozette

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Drôle d’autiste Asperger, très drôle !

19/04/2019 Comments off

Autiste Asperger, c’est ainsi qu’il se présente, Olivier Liron, dans le prologue de Einstein, le sexe et moi : « je suis autiste Asperger. Ce n’est une maladie, je vous rassure. C’est une différence. Je préfère réaliser des activités seul plutôt qu’avec d’autres personnes. J’aime faire les choses de la même manière. Je prépare toujours les croque-monsieur avec le même Leerdammer. […] Pour m’endormir, je fais parfois le produit de 247 896 fois 91 » toute une liste de manies assez particulières… Très instructif.
Ce livre est très drôle car Olivier a beaucoup d’humour. et l’histoire peut paraître très simpliste : il nous raconte comment il a participé  à Questions pour un super champion, réservé aux gagnants de Questions pour un champion. Mais il fait beaucoup de diversions sur sa vie personnelle. Il nous apprend comment sa mère lui a transmis le goût de la réussite. « J’ai eu un parcours d’élève modèle. Baccalauréat à 17 ans, classe préparatoire littéraire à 18 ans, entrée à l’Ecole normale supérieure à 20 ans. Agrégé à 23 ans. Enseignant à la Sorbonne à 24 ans. Julien Lepers à 25 ans. Dépucelage à 26 ans. Dépression à 27 ans. »
Entre sa rage à vaincre les candidats en lice et la façon qu’il a de voir/savoir les réponses, il livre des pans de son enfance où il fut un enfant martyrisé par ses pairs, souvent battu, harcelé, accroché au grillage par les oreilles (!), non, ça n’a pas été facile car personne ne se portait à son secours. Il nous raconte aussi des anecdotes amusants sur Julien Lepers et sur le jeu. Et nous parle avec humour de ses douloureux échecs par rapport au sexe où il en a pris plein la g… Mais il est venu à la télé pour gagner et il en veut.  Un livre instructif et très divertissant.

NB : Il est beau garçon, découvré-je, en regardant une interview récente. C’est ici.

Einstein, le sexe et moi par Olivier Liron, 2018 chez Alma, Editeur. 198 pages. 18 €

Texte © dominique cozette

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La routarde qui monte au nez de certains

18/04/2019 Comments off

Certes, le jeu de mots n’est pas fameux mais il illustre l’activisme (agaçant pour certains) de cette infatigable féministe de plus de 85 ans qui taille la route depuis des décennies auprès des communautés de femmes (ou gays ou personnes défavorisées) pour les aider à réagir face au patriarcat, au mâle blanc omnipotent, au colonialiste, au sexiste. Son livre s’intitule Ma vie sur la route (sous-titre mémoires d’une icône féministe). Elle s’appelle Gloria Steinem et elle est (encore) très belle, beauté qui ne l’a pas beaucoup aidée quand elle s’engageait face à des hommes qui l’imaginaient décérébrée. Enfant, elle vivait avec ses parents de ville en ville dans un mobil home car son père avait la bougeotte, ce qui brisa la brillante et naissante carrière de journaliste de sa mère qui ne s’en remit pas vraiment. Ils se sont séparés, elle s’est fixée.
Dans Ma vie sur la route, Gloria évoque des centaines d’anecdotes, de récits, de réactions, de commentaires de personnes rencontrées, du plus bas de la société — la majorité — aux personnalités les plus importantes au sommet de l’état. Certaines son très amusantes, d’autres assez sidérante sur la place (!) consentie aux femmes par les hommes dans certaines strates ou sectes, d’autres enfin un peu longuettes quand on n’est pas américaine et que certaines choses ne nous parlent pas. Mais ce n’est pas grave. La rencontre la plus attachante est celle avec Wilma Mankiller, la charismatique cheffe de la nation Cherokee qui lui a appris, entre autres, l’importance de la culture amérindienne niée et détruite par les colons, leur façon extrêmement sophistiquée de cultiver les plantes, par exemple, le pourquoi des tumulus dans les contrées indiennes. Elle devaient écrire ensemble l’histoire de Wilma mais celle-ci est tombée gravement malade et est morte entourée de tout une petite foule d’admirateurs et de Gloria qui est restée jusqu’au bout avec elle. Poignant.
Gloria Steinem est très populaire aux Etats-Unis, elle a d’abord été journaliste au New York Magazine, puis dans le célèbre  magazine Ms. — qu’elle a co-créé en 1971. Elle est même devenue un personnage chez les Simpson, c’est dire !
Je ne la connaissais pas jusqu’à ce qu’elle passe à La grande librairie le mois dernier sur le thème du féminisme.
C’est un livre impressionniste mais aussi impressionnant, il est d’ailleurs préfacé par Christiane Taubira. Pour ceux qui jugent que les femmes activistes de 73 ans sont fragiles et rester chez elle, en voilà un beau démenti !

Ma vie sur la route de Gloria Steinem, 2015. Traduit par Karine Lalechère, 2019 chez Harper Collins. 416 p., 19 €.

Texte © dominique cozette

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Sacrée robe blanche !

12/04/2019 Comments off

J’avais adoré un livre de Nathalie Léger sur Barbara Loden, Supplément à la vie de Barbara Loden, ex-femme de Kazan, tellement écrasée par lui qu’elle avait fait un film (devenu culte) totalement déprimant et magnifique sur la fuite d’une femme qui n’en peut plus. (mon article ici, qui m’a donné vraiment envie de le relire). Nathalie Léger écrit sur les femmes, surtout celles qui s’en sortent mal. Ici, dans La robe blanche, il est d’abord question d’une plasticienne italienne de 33 ans, Pipa Bacca, qui a entrepris une performance originale : porter la paix dans les pays qui avaient connu la guerre, en se vêtant d’une robe de mariage et en partant en stop. Accueillie avec bienveillance par les chauffeurs et dans ses étapes, elle finira violée, assassinée et nue dans le fossé d’un petit bled d’Istambul, trois semaine plus tard (La façon dont s’est comporté l’assassin très vite retrouvé est hallucinante !)
Ce qu’évoque Nathalie Léger, c’est la symbolique de la robe de mariée, l’attente très souvent déçue des femmes lorsqu’elles la portent. D’ailleurs, je ne l’ai pas compris tout de suite, mais la mère de l’autrice à qui elle a raconté son projet de livre, et chez qui elle demeure, fait une demande expresse à sa fille : profiter de ce récit de robe blanche pour y raconter son expérience, la sale expérience de son mariage. Elle ressort d’ailleurs la robe et l’enfile pour la convaincre. Effectivement, le jour du mariage, le futur mari lui annonce que c’est pas elle qu’il aime mais une femme mariée. C’est un joueur, un irresponsable qui laisse femme et enfants croupir dans la merde alors qu’il s’amuse ailleurs. Puis il décide de la quitter et réussit à gagner le procès du divorce en ayant convaincu tous les amis et même les cousins de sa femme de plaider contre elle, femme et mère plutôt exemplaire, d’où une humiliation non digérée.
Pour appuyer cette thématique, Nathalie Léger cite et décrit de multiples œuvres d’artistes concernant la robe blanche, le mariage parmi lesquelles Marina Abramovic, Marie-Ange Guilleminot, Niki de Saint-Phalle, Jana Sterbak…
Belle réflexion d’une romancière qui écrit court mais extrêmement dense et délicat.

La robe blanche de Nathalie Léger 2018 chez P.O.L. 140 pages, 16 €

texte © dominique cozette

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Un bouquin fascinant

12/04/2019 Comments off

Tiens ferme ta couronne, drôle de titre pour ce livre hypnotique de Yannick Haenel. Moi qui n’aime que les histoires concrètes et plutôt réalistes, je suis tombée dans une sorte de fascination pour cette histoire époustouflante d’un héros tout ce qu’il y a d’ordinaire. Imaginez : un quinquagénaire qui s’abrutit devant des films de Cimino, notamment le voyage au bout de l’enfer (the deer hunter) en se saoulant de vodka sans pratiquement sortir de son studio. Parfois, il s’occupe du dalmatien du voisin, un joueur de poker invétéré, qu’il n’a pas vu depuis des jours, présentement. Ce reclus fumeur et asocial, Jean, a écrit un pavé sur Melville, the Great Melville, un scénario impossible à mettre en images mais dont il espère que Cimino saura le faire. Il rencontre une sorte de personnage improbable qui lui donne le numéro du réalisateur. Jean n’y croit pas. Il appelle malgré tout et tombe sur … Cimino, ravi d’avoir un admirateur et amateur de Melville, comme lui. Jean embarque alors pour New-York et vit une drôle d’aventure avec le réalisateur. Quelques mois plus tard, l’intermédiaire le recontacte pour savoir où ça en est, lui donne rendez-vous chez Bofinger (grande brasserie à la Bastille) et là, ils se saoulent et invitent Isabelle Huppert à leur table (elle connaît le type). S’ensuit le récit de Jean entrecroisé de celui d’Huppert qui a joué dans un Cimino en 79, etc…
C’est absolument insensé la façon que l’auteur a de raconter une histoire aussi bancale à base de cerfs, de daims, de chien perdu, de dette de jeu, de poursuite de mots, de quête d’une vérité sacrée. Sans parler d’une nuit passée au Musée de la Chasse et de la Nature avec des tas d’animaux et la directrice du lieu, femme très ouverte… Le lendemain, Jean se retrouve dans une mélasse absolue mais on a tellement envie de savoir ce qu’il va devenir. C’est totalement rocambolesque et captivant et d’une grande culture cinéma et littérature.

Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel, prix Médicis 2017 aux éditions Gallimard et Folio. 360 pages.

Texte © dominique cozette

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Mes bien chères soeurs…

03/04/2019 Comments off

Chloé Delaume vient de sortir un petit livre, Mes bien chères sœurs — sous-titré « Désolée ça sent le fauve, il est temps d’aérer » — faisant l’état des lieux sur la place de la femme dans la société, la suprématie toujours évidente de l’homme et la quatrième vague du féministe qui se porte un peu mieux depuis les réseaux sociaux et les hashtags. « Internet a libéré la femme là où Moulinex a échoué ». C’est un livre fait de paragraphes souvent indépendants, d’une virtuosité littéraire assez étonnante, avec des tas de raccourcis et de formules hilarantes ou simplement créatives.
Elle remet au goût du jour un terme totalement oublié : l’uxoricide , qui désigne le meurtre de l’épouse par son mari. Assez de qualifier ça autrement, ce terme dit tout, déjà que c’est un meurtre (et non pas un drame passionnel ou autre dérivé). Elle sait de quoi elle parle : son père a assassiné sa mère avant de se suicider.
Pourquoi ce livre ? Pour tenter de (re)créer une société de femmes bienveillantes entre elles pouvant former masse face à la masse des « couillidés » du patriarcat qui imposent leurs lois, leur suprématie, qui s’approprient l’espace, la parole, les médias. Donc on arrête, les filles, de se tirer la bourre pour être l’unique élue dans un groupe masculin, c’est le syndrome de la Schtroumphette qui a peur qu’une autre lui ravisse la place. On arrête de dire les mots blessants quand ils arrivent genre connasse, pétasse etc… On applique bien la féminisation des métiers car — elle le dit et le répète — ce qui n’est pas nommé n’existe pas.
Pour autant, elle ne prône pas l’extinction des mâles, il y en a des très bien, mais celle de la hiérarchie et du plafond de verre. L’idéal serait l’horizontalité des rapports humains. Et voici une trouvaille sympa si ça marchait, si ça se répandait : dès que quelqu’un fait une remarque sexiste ou une blague grasse, dire « badaboum » simplement plutôt que de râler et d’entamer une polémique.
Ce livre qui n’est pas un manifeste ni un manuel est très plaisant car plein de bon sens, de piques, d’observations intéressantes. On peut picorer dedans n’importe comment.

Excellente interview d’elle dans Par les temps qui courent (lien ici).

Mes bien chères sœurs par Chloé Delaume, 2019 aux éditions de Seuil. 124 p. 13,50 €

Texte © dominique cozette

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Jean d’O le Grand

31/03/2019 Comments off

Sophie des Déserts, quel joli nom, a écrit la bio de jean d’Ormesson avec lui et jusqu’à sa mort, même après en interviewant des proches dont sa femme et sa maîtresse institutionnalisée. Elle nous conte dans Le dernier roi soleil la vie, enfin une toute petite partie d’icelle de ce prince de la lumière joyeux, galant, tendre, charmant, ne médisant jamais, gardant ses problèmes dont les gros de santé par devers lui. Elle fut, cette vie, semée de pétales de roses et de tapis rouges, de jeunes filles en fleurs, de dames énamourées, de courtisans, de haies d’honneur, d’opportunités toutes de velours.
Le monde dans lequel il a vécu n’a rien de commun avec le monde. Petit lutin gourmand, il jouissait de tout et tout le faisait jouir. Il s’est fait inviter par tous les présidents, il était ami de tout le petit et grand monde de l’édition et des écrivains, il ne fréquentait que les beaux lieux, les belles gens et les nice people. Sa femme, raide et stricte, a tout de suite accepté ses frasques jusqu’à cet insondable amour pour une deuxième femme comme une autre épouse qui ont fini par cohabiter. Sans parler des autres. Jusqu’au bout, à l’hosto, les petites soignantes qu’il draguait goulûment. Sa fortune de famille plus celle de sa femme, fille Beguin, lui ont permis tous les luxes possibles et imaginables. Il est allé dans les plus beaux endroits du monde, a goûté aux meilleurs restaurants, a habité les plus beaux palaces et les plus belles demeures. Et châteaux. Casse-cou et prêt à tout, il a skié sur le tard mais jusqu’au bout, nagé jusqu’au bout, a même, sur la fin, joué sur les planches et fait du cinéma. Les jeunes l’adoraient qui lui envoyaient des tombereaux de lettres d’amour ou d’admiration. Et, généreux, il en a offert des déjeuner luxueux, des voyages, des moments, des fleurs, des pleurs parfois, des compliments !
Jean d’O c’est comme Edward Hopper : tout le monde l’aime ! Personne pour le détester. Son charme opère partout, principalement à la télé où il su nous émerveiller par son humour, nous hypnotiser par son regard, nous bluffer par sa culture. Ah, la belle vie !
Un livre qui donne la pêche même s’il nous montre combien on a raté le coche avec nos petites vies moyennes. La sienne, de toute façon, était unique et tellement bien remplie !

Le dernier roi soleil  par Sophie des Déserts aux éditions Fayard/Grasset (c’est expliqué pourquoi dans le livre). 290 pages, 20 €

Texte © dominique cozette

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Les bas-côtés de Hénin Liétard

31/03/2019 Comments off

1/ Dit-on : de Hénin ou d’Hénin. Dois-je aspirer le h ou non ?
2/ Hénin Liétard est le nom de l’auteur
Marcher sur les bas-côtés est le titre de l’ouvrage dont il n’est pas spécifié si c’est une bio. Je pense que oui. Hénin Liétard a connu une forme de célébrité en écrivant (éructant ?) dans Hara-Kiri puis Fluide Glacial. Il jouit d’une écriture pas piquée des hannetons, entre argot de bistroquet, sabir perso et patois eud’là-haut, les terrils où il passait son temps. Il a mieux connu, pour s’y être frotté, le noir des mineurs que celui de Soulages, et son ADN de fils de gueule noire est peut-être pour quelque chose dans sa tubardise qui l’a envoyé plusieurs années en sana. Lui, il est bien partout mais faut pas trop qu’on le fasse chier. Après des études (élémentaires) complètement merdouillées, on le pistonne pour des petits boulots pourris, mais vraiment. Où on le bizute méchamment. Il change de cap, enfin le cap est étroitissime, et on le retrouve au seuil de sa vie de jeune adulte à relever des compteurs EDF avec une peau de vache. Là encore, humiliations et le reste. Heureusement, le type part vite à la retraite, remplacé par le plus cool des fonctionnaires qui lui enseigne l’art de ne rien glander, du moins le minimum pour ne pas se faire virer. Le reste du temps se passe au bistro. Enfin, on le lâche seul relever les compteurs de ces messieurs-dames des corons, les sans grades bien sympas, aux pourboires généreux. Un jour, vla t-y pas que quatre grosses vieilles en mal de rut le prennent en sandwich et lui font son affaire !
Comme vous l’avez compris , c’est un récit truculent, hilarant, au langage bien fleuri et à la verve bien inspirée qui plaira aux amateurs du genre. Comme moi.

Marcher sur les bas-côtés par Hénin Liétard aux éditions du Dilettante 2019. 256 pages, 18 €.

Texte © dominique cozette

 

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Le polar de l’été (prochain ?)

27/03/2019 Comments off

C’est Luc Chomarat qui m’a tant séduite avec « un petit chef d’œuvre de littérature » (voir ici). Autant ce dernier était surréaliste et au second degré, autant Le polar de l’été est juste un roman. Mais un roman un peu polar extrêmement distrayant, léger, qui amène de nombreux sourires sur le visage. C’est l’histoire un mec dans la petite quarantaine, père de plusieurs enfants de femmes différentes, frustré de vacances au bord de la mer dont son père le privait car il détestait ça. Alors il se rattrape, il se trouve à la mer avec tous les gosses recomposés, sa splendide femme qui ne goûte pas ses formes d’humour plus une superbe jeune fille au pair, cherchant désespérément le sujet de son prochain livre. Quand bim ! il a une vision en un éclair : il va pomper un livre que possédait feu son père, très grand lecteur, dont il ne connaît pas le contenu mais dont la couverture, paysage de mer, le faisait rêver. Il va forcément le retrouver chez sa mère qui vit à pétaouchnock et qui garde tout. Il y va, celle-ci est tombée, s’est fait mal, et du coup,  son frère, chiant, hippy  attardé et sosie de Demis Roussos est venu aussi. Hélas !  Sa mère lors  d’une soirée littéraire, a filé plein de livres à des voisins, le curé etc… Et bien sûr, le livre tant convoité, dont on ne trouve même pas la trace sur le net, n’est plus là. Va-t-il le retrouver et devenir un romancier winer, riche, entouré de belles filles ?

Le polar de l’été par Luc Chomarat, 2017, aux Points. 208 pages, 6,50 €

texte © dominique cozette

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Ah, comme on serait mieux à Key West !

27/03/2019 Comments off

… avec la toute jeune Françoise Sagan et sa sœur, invitées par Tennesse Williams et son compagnon Frank Merlo qui héberge aussi leur grande amie Carson McCullers, la toute brisée écrivaine culte de 38 ans seulement. Jours brûlants à Key West de Brigitte Kernel se situe en 55. Sagan qui a 19 ans est exténuée par sa tournée de promo américaine pour Bonjour tristesse, Tennesse peaufine sa Chatte sur un toit brûlant face à Carson qui tape des pages et des pages, de conserve avec lui. Il y fait une chaleur torride, insupportable, qui assèche même les cactus, rien n’est agréable à faire à part boire, boire, boire et discuter dans le jardin. L’eau de la piscine est  polluée à cause d’un oiseau mort mais impossible d’avoir le technicien. Aller à la plage toute proche est tout une affaire surtout que Carson ne peut plus marcher. N’empêche, on rit beaucoup, on joue à l’insouciance car on a du talent, on crée parfois des petits scandales, on côtoie ceux qu’il faut côtoyer pour être dans les potins, on déguste de bons gros poissons tout frais pêchés par le beau captain du port voisin… C’est le paradis. S’il n’y avait cette foutue canicule.
Mais aussi ces foutues attirances, ces envies, ces regards, ces tentatives de séduction, ces frustration de ne plus être le centre d’intérêt depuis que Françoise est là, qui attire et attise les désirs. Chacun pense que l’autre est totalement amoureux d’elle ou qu’elle est amoureuse de lui/elle, en dépit de toute préférence sexuelle. Le duel amoureux a surtout lieu entre Carson et Frank qui souffrent d’être plus ou moins délaissés par Tenn en faveur de la jeune femme.
L’intérêt supplémentaire de ces histoires d’ego et de cœur envoûtantes et sensuelles réside dans le fait qu’elles nous sont contées par Frank Merlo lui-même, huit ans plus tard, mourant, plaqué par Tenn depuis ces vacances et se consumant encore d’amour pour lui. Et elle. Il a choisi de raconter ce douloureux épisode à une éditrice française, lui demandant de remettre le livre fini à Tennessee et à Françoise Sagan. Ce style de narration ajoute du piment car Frank ne veut pas tout dire, il veut garder des secrets, mais si près de disparaître, il va peut-être les livrer à la Française venue de Paris pour l’écouter et l’accompagner dans ses derniers moments.
C’est passionnant de voir comment vécurent ces monstres sacrés, surtout lorsque c’est détaillé avec une telle finesse, un tel réalisme qui m’ont ressentir cette maudite chaleur jusque dans la fraîcheur de mes draps. En exergue du livre : « Cette histoire est vraie sauf tout ce que j’ai inventé ».

Jours brûlants à Key West, de Brigitte Kernel. 2018 aux Editions Flammarion et J’ai Lu : 250 pages, 7,10 €.

Texte © dominique cozette

 

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