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L’amour après l’horreur.

12/02/2018 Aucun commentaire

Ce petit bout femme immense revient nous parler de la vie, de l’amour donc dans son nouveau livre l’amour après. L’amour, comment ça peut être après les cauchemars des camps où, petit bourgeon, son corps mis à nu par les SS, s’est desséché pour longtemps. Marceline Loridan-Ivens, du nom de ses deux maris, se raconte sans ambages comme le ferait une gamine qui n’a peur de rien. Ouvrant sa valise d’amour, là où elle gardait lettres, photos, petits mots, tickets, qu’elle a trimballée partout sans jamais l’ouvrir pendant des décennies, elle y (re)découvre, en fumant des petits joints, la fille libre qu’elle continue d’être, celle qui décide de ne jamais se soumettre à personne et va se dévergonder à Saint-Germain des Prés. Elle est belle, tonique, drôle, sans tabous, elle plaît, les hommes tombent comme des mouches.
Une lettre qu’elle retranscrit, que je trouve formidable, dont j’envie l’amour de l’expéditeur qui écrit avec une telle finesse sur celle qui ne veut pas de lui…et qui signe  : Georges Perec ! Rien que ça. Et d’autres, connus, pas connus, oubliés souvent, un « vieux » de 40 ans qu’elle fuit parce qu’il a su y faire et trouver le petit nerf sensible de son sexe, ça la chavire et lui fait peur… son premier mari, un brave type dans le bâtiment qu’elle ne suit pas dans sa trajectoire, puis l’amour de sa vie, le grand et magnifique cinéaste Joris Ivens, de 30 ans son aîné, libre comme elle, amoureux, tolérant, qui admet le très jeune amant avec qui elle vit une longue passion, le mari protecteur, avec qui elle travaillera autour du monde, jusqu’à sa mort.
Dans le livre il y a bien sûr les amitiés qui se sont soudées à Auschwitz ou Birkenau, dont Simone Veil mais aussi d’autre filles déportées qui s’amusent comme elle avec les bandes de jeunes, qui parfois sombrent dans des vies de merde ou se marient et font des enfants. Mais aucune de celles retrouvées n’a voulu répondre sur la question de l’amour après.
Quant à Marceline, elle vieillit bien, l’esprit affûtée, la langue verte, la soif de profiter encore du cadeau qu’est la vie quand on a failli la lui voler.
Elle cite Oscar Wilde : « le drame de la vieillesse, ce n’est pas qu’on se fait vieux, c’est qu’on reste jeune. ». Ça lui va comme un gant.

Ce livre est formidable !!!

L’amour après de Marceline Loridan-Ivens (avec Judith Perrignon), 2018 aux éditions Grasset. 160 pages, 16 €.

Texte © dominique cozette

 

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Le dernier de la saga napolitaine

09/02/2018 Comments off

L’enfant perdue est donc le dernier tome de cette passionnante sage d’Elena Ferrante, plus ou moins autobiographique, qui raconte la deuxième partie de la vie des deux amies où jouent de plus en plus fort l’amour/haine ou l’attraction/rejet des deux femmes. Celle qui était partie connait une certaine gloire avec la parution de ses livres, se débat avec un mari qu’elle n’aime plus et ses deux filles pour lesquelles elle n’a pas une grosse fibre maternelle. L’autre est restée à Naples, avec un mari gentil et un garçon d’un autre homme, sorte d’ado pénible, grassouillet qui ne fout rien mais dont une des filles de Lena, quand elles seront revenues à Naples, s’éprendra curieusement. Il y a tout un tas d’événements qui se catapultent sur cette petite trentaine d’années, les gens changent, meurent, sont emprisonnés, se quittent, disparaissent… tous les ingrédients d’une histoire romanesque qu’on a toujours plaisir à lire quand on est attaché aux personnages. Je ne peux pas en dire plus car ceux ou celles qui vont le lire ont lu les trois autres et n’ont pas besoin d’être convaincu(e)s.
Pour remonter au tome 3 : Tome 3 ici

L’enfant perdue d’Elena Ferrante, 2017 aux éditions Gallimard, traduit pas Elsa Damien. 550 pages, 23,50 euros.

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Pavé new-yorkais saignant à point…

23/01/2018 Comments off

En poche, City on fire de Garth Risk Hallberg* pèse 1240 pages (688 grammes). Une paille. Une recherche du temps perdu en plus concentré. Un pare-insomnies qui réveille en fanfare. Un truc qui plombe le sac et les bras. Un pavé, quoi, qui raconte une petite vingtaine de personnages entre 1976 et le black out de 1977, des gens aux antipodes qui n’auraient pas dû se rencontrer mais NY c’est comme le monde d’aujourd’hui, c’est petit, et on finit toujours par tomber sur quelqu’un d’indésirable. Ou d’aimable. Ou d’importun.
Ça commence par un jeune gars de 17, Charly, puceau tout mignon,  qui se planque de sa mère pour rejoindre sa chérie, Sam (Samantha), jeune punkette beaucoup plus délurée qu’il ne l’imagine, ayant déjà vu le loup, et quel loup !, et goûté aux plaisirs des trips à plusieurs dans un squatt qui pue la crotte de pigeon. Ce n’est pas rencart officiel, et c’est pour cela qu’il ne la verra pas dans la boîte où joue les rogatons d’un groupe décadent dont tous les membres interlopes ont chacun leur histoire, minutieusement narrée dans un coin du bouquin. Donc, il la loupe parce qu’elle a autre chose à foutre, peut-être revoir ce vieil amant de 35 balais qui la baise mieux que ces petits cons speedés mais qui ne veut plus d’elle car sa femme l’a su et l’a jeté. Sa femme, Regan, qu’il aime encore et ses enfants, sa femme fille d’un richissime entrepreneur sur le déclin dont profite sa nouvelle jeune femme et son frangin, frère Démon, pour prendre la tête de l’affaire juteuse.
La petite Sam est fille d’un artisan artificier de père en fils, immigré. Hallberg en profite pour nous raconter tout tout tout sur ce boulot très technique (source : Bill Plimpton, hé oui) par l’intermédiaire d’un journaliste Gonzo qui va farfouiller comme nous dans ce fatras new-yorkais pour trouver qui a tiré sur Sam à Central Park, la laissant se vider de son sang et que l’on retrouve comateuse à l’hosto.
Il y a aussi l’autre héritier du richissime entrepreneur, William, qui a préféré se barrer de chez son père lorsque celui-ci a épousé l’usurpatrice. C’est lui qui a monté le groupe punk dont il sera question dans le livre, puis, lui aussi dépossédé de sa formation par ses musicos, deviendra plasticien miséreux. Puis introuvable lorsqu’il quitte sur un malentendu son amant Mercer, un brave mec black, jeune prof et écrivain en puissance.
Ce roman est dense, donc, et sous le prétexte de retrouver la personne qui a tiré sur Sam, il nous emmène dans les coins sombres de la ville avant de nous hisser sur le toit du richissime, mais nous en resdescend aussi sec car c’est en bas que l’on trouve les ingrédients du récit, qu’il découpe en sept livres et plein de petits chapitres, entrecoupés de « documents » tels que l’article sur l’artificier parce que père de Sam dont les journaux ont parlé, extraits du fanzine de celle-ci qui lui permet de remonter jusqu’à son petit gang du squatt, lettres relatant des histoires de famille etc.
Je vous le dis tout net : c’est passionnant même s’il faut parfois s’accrocher, 1200 pages, c’est pas rien. Mais ça vaut le coup. C’est une superbe balade dans la ville qui ne cesse de pulser.

City on fire de Garth Risk Hallberg, 2015 , traduit pas Elisabeth Peellaert. Au livre de Poche, 1240 pages, 12 €.

* Il a écrit un drôle de livre d’art dont j’ai parlé en juin dernier. A voir ici.

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Marina Abramovic par Marina Abramovic

03/01/2018 Comments off

C’est un livre fantastique, passionnant, incroyable. Forcément, parce que son auteure et héroïne est elle-même fantastique, passionnante, incroyable ! Surhumaine en fait. Vous connaissez peut-être sa performance la plus célèbre : assise au MoMa, sans jamais bouger, ni boire, ni parler, ni faire pipi, elle accueille sur le siège d’en face toute personne désireuse de planter son regard dans le sien le temps qu’il veut. 750 000 personnes se sont pressées pour voir la performance, 1500 personnes lui ont fait face pour souvent pleurer d’émotion devant ce miroir d’elles-mêmes.
Marina est née en 1946, ce n’est pas une baby-boomeuse, elle n’a pas profité des trente glorieuses puisque née dans la très austère ex-Yougoslavie. Père courageux partisan de Tito, mère responsable d’art et cruellement odieuse avec sa fille qu’elle frappe tout le temps, qu’elle critique, à qui elle interdit toute sortie jusque bien après sa majorité et, même si elle se marie pour lui échapper, la contraint de rester avec elle, sans son mari. Cette sinistre éducation, qu’on appelle l’emprise,  fera d’elle une guerrière, une personne qui n’aura jamais peur de rien, ni de la douleur, ni de la provoc, ni des exhibitions, ni des sentiments. Elle va passer sa vie — loin d’être finie car elle est en pleine forme à 71 ans — à réaliser de douloureuses et dangereuses performances.
La première, qui n’en est pas encore une, consistait à se jeter contre le mur de sa chambre pour casser son grand nez et espérer qu’on le lui refasse tel celui de Brigitte Bardot.
Ses premières apparitions publiques sont liées à son corps, sa main ou son corps nu, auxquels elle inflige de terribles épreuves qui se terminent dans le sang. S’ensuivront d’autres façons de dépasser ses limites : congeler son corps nu sur des gros blocs de glace, lui faire perdre conscience dans des cercles de feu, le mettre en déséquilibre extrêmement périlleux. Et surtout, le soumettre à une discipline inhumaine, comme au MoMa et ailleurs où elle se contraint à rester des jours et des jours dans une position non seulement intenable si on ne s’est pas entraîné mais surtout dangereuse pour l’organisme (c’est expliqué médicalement dans le livre). On la verra aussi à Venise dans une cave parmi un amoncellement d’os de bœufs qui pourrissent, grouillent de vers, puent de façon insoutenable, tandis qu’elle reste là, des semaines, à les gratter, devant un public écœuré ou abasourdi.
A 30 ans, elle rencontre, une sorte de jumeau de l’âme, Ulay, avec qui elle réalise de nombreuses performances. Ils vivent dans un camion sans aucun confort, circulent dans toute l’Europe pour s’exposer. Elle l’adore, leur entente est extraordinaire mais il n’est pas si clean que ça. Leur énorme projet, qui prendra des années à se monter, est de partir chacun d’un côté de la Muraille de Chine, de marcher l’un vers l’autre et de se marier lors de leur rencontre, trois mois plus tard. Ça se fera mais les aléas sont très importants et ça se termine très mal pour Marina. Pas pour lui. Ils se séparent et malheureusement, elle lui laisse laisse toutes ses archives, photos, films. C’est tout ce que les performers peuvent monnayer.
De nombreuses performances encore plus drastiques sont racontées, mais le livre ne peut pas se résumer. Parallèlement, Marina met au point des stages pour les plasticiens qui désirent s’initier à la performance. Dès le début, elle les met à l’épreuve par une discipline de fer, par exemple 4 jours sans manger ni bouger, ou se perdre nu dans une forêt, ou compter des grains de riz des heures entières… Lady Gaga qui est une fan depuis longtemps a demandé un stage, très difficile, qui a été filmé puis monnayé afin de pouvoir aider Marina à créer une fondation destinée à porter la « bonne performance » dans le monde entier.
Ce livre est très dense, il nous montre comment une femme munie d’une telle puissance de volonté reste fragile face aux peines d’amour qui la blessent plus que tout (je ne vous ai pas parlé de la deuxième, très dure). Mais aussi comment on peut transformer son état de conscience si on le veut vraiment, comment la volonté peut s’entraîner et permettre de franchir ses limites ou « traverser les murs« , titre du livre.
A lire absolument, absolument, absolument ! Le meilleur livre que j’aie lu cette année…

Traverser les murs, mémoires de Marina Abramovic. 2016 en anglais, 2017 chez Fayard. Traduit par Odile Demange.  446 pages, 24,90 €.

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Mistral perdu… pas pour tout le monde !

21/12/2017 Comments off

Mistral perdu ou les événements : super titre quand on apprend, dans ce livre d’Isabelle Monnin, l’attachement que sa sœur et elle ont pour Renaud. Ça commence bien, gentiment. C’est la vie d’une fille qui naît dans les 70′s, puis de sa petite sœur et dès lors, de leur fusionnelle relation faite d’éclats de rires, principalement. Un récit bourré de références à l’époque — comme on a pu revivre notre propre vie lors des rétrospectives sur Johnny — du très personnel dans le très universel. Un petit village français, une famille de gauche, dans l’enseignement, bon esprit donc, un environnement bienveillant et cet énorme amour que génère la complicité avec une sœur, un pitre, une drôlesse, un déversoir, une confidente… On voit bien. Puis l’énorme coup de foudre un soir pour le chanteur au bandana aperçu à la télé et depuis, c’est lui qui règle le calendrier, les souvenirs. Il y en a plein d’autres, ce livre est un name-dropping à lui tout seul, les ministres, les modes, les films… c’est toute l’époque qui défile, formidable.
Un jour le bac, le départ à Paris pour la fac sans la sœur, le mec rencontré plus tôt, qui sera le mari puis le père des enfants mais on n’en est pas là car brusquement, brutalement, violemment, tout s’écroule. La sœur aimée, le double, le bouclier, l’indispensable, meurt d’un arrêt cardiaque. Catastrophe ultime pour Isabelle qui sait que rien de grave ne pourra désormais plus arriver. (Elle se trompe, hélas).
De gentillet, le livre était devenu grave, on sentait que quelque chose allait se produire, ne serait-ce que par le titre. Puis, après la mort, le livre atteint des sommets de profondeur (!), mais la vie continue, il y a un petit gars qui naît, puis un second…. et toujours un cortège de rappels de l’époque, les Twin Towers, la Syrie, le vote utile. Et Renaud alcoolisé qui tremblote en chantant les bobos. Puis encore et encore… jusqu’à ce qu’il embrasse un flic.
C’est un récit tendre et poignant, chaque paquet de paragraphe commence par « nous sommes deux », c’est à dire une entité indissociable. C’est en même temps plaisant car ça remène des souvenirs, c’est très dur aussi, cette vie qui nous prend ceux qu’on aime, qui nous sidère devant les haines montantes mais qui nous donne encore des rires et des super moments d’amour.

Mistral perdu ou les événements d’Isabelle Monnin, 2017 chez JCLattès. 204 p. 17 *

NB : la couverture nous montre des enfants qui, je trouve, ne correspondent pas à l’histoire. Quand j’avais la chance de faire paraître mes bouquins, j’ai eu souvent maille à partir (expression macronienne) avec les éditeurs à ce sujet. Pour l’un d’eux, j’ai même fait des recherches perso pour dénicher la meilleure illustration à mon histoire… Les éditeurs vs les publicitaires !

Categories: bouquins

Mille soleils splendides ? Un roman splendide !

20/12/2017 Comments off

Ecrit par Khaled Hosseini, Mille soleils splendides est un roman d’une force incroyable. Il nous conte l’histoire récente de l’Afghanistan, déchiré par la violence,  via la vie de trois femmes. La première, Nana, a eu un enfant d’un notable, plusieurs fois marié et père. Il aime beaucoup sa petite « bâtarde », Mariam, qu’il vient voir et gâter tous les jeudis. Mariam l’adule mais Nana est amère : elle sait que dans ce pays, sa fille et elle seront toujours considérées comme des moins que rien. Même par le père. Sa fille l’apprendra douloureusement à ses dépends. Nana se suicide, alors le père annonce à Mariam qu’il lui a trouvé un mari à Kaboul. Loin donc. Un vieux type, quarante ans mais en elle en quatorze, au physique ingrat, qui se révèlera très violent.
Mariam subit donc le machisme de cet homme inculte, Rachid, qui devient invivable suite à l’infertilité de sa femme. Cette vie cloîtrée n’est certes pas facilitée par la barbarie des guerres qui se succèdent au gré des changements de régimes du pays.
Pas loin, une fillette grandit, joue dans la rue avec ses copains et copines, notamment celui qu’elle considère comme un frère, Tariq. Une longue histoire, devenue histoire d’amour va lier ces deux êtres exquis mais hélas, les bombes, la guerre, les circonstances, les séparent. Les parents chéris de Laila meurent dans un attentat, elle n’a plus personne, elle ne peut refuser d’être la deuxième épouse de l’infâme Rachid. Elle a intérêt à ce que les choses se passent vite car elle se pense enceinte de son amour, parti loin, peut-être mort, elle ne sait pas. Elle n’a que treize ou quatorze ans. La vie entre les deux co-épouses est infernale, au début, le mari brimant de plus en plus Mariam. Mais peu à peu, elles comprennent qu’il vaut mieux être ensemble contre lui. D’autant plus qu’un garçon est né de Laila, adoré par son père et c’est réciproque car il lui passe tout.
Pourtant rien n’est joué. Les détenteurs du pouvoir vont être remplacés par d’autres, aussi barbares, et rien n’est épargné aux femmes qui vivent là, la cruauté, la charia, la terreur, la violence. Non, rien n’est joué, la vie réserve de très mauvaises ou de très bonnes surprises…
Ce livre est prenant, palpitant, le suspens est total. On craint pour ses héroïnes. Comment ne pas être solidaires avec ces femmes écrasées et méprisées par des régimes de plus en plus chaotiques et violents ? Comment ne pas vouloir qu’elles s’en sortent ? Qu’enfin elles puissent vivre de façon sereine, normale, quoi.

Mille soleils splendides par Khaled Hosseini, 2007. Aux éditions 10/18. 412 pages.

Texte © dominique cozette

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L’art des interstices, du pur Lamalattie.

13/12/2017 Comments off

Pierre Lamalattie, qui est un plasticien, ou un peintre, ou un artiste peintre, je ne sais comment dire pour être juste, en tout cas il peint des personnages avec textes, et, devenu écrivain, il les dépeint sous couvert de peinture acerbe de la société. Son troisième pavé s’intitule l’art des interstices, il fait référence à la théorie des sous-bois où les pauvres petits arbres débutants, à l’ombre des puissants aînés, ont beaucoup de mal à se développer mais lorsqu’ils y arrivent, c’est triomphalement. Idem donc pour l’art contemporain — difficulté pour les jeunes pousses d’émerger à l’ombre des grands — dont il a largement fustigé les institutions dans ses précédents écrits, son entre-soi, son petit monde feutré dont les décideurs, mécènes etc tiennent les rênes de toute la sphère.
Nous nous trouvons à Paris où un père, veuf d’une femme bipolaire suicidée, tente d’élever sa fille de la meilleure façon. La timidité des pères qui veulent faire bien est parfaitement décrite. Il n’ose ni la forcer, ni lui interdire, ni se mettre en colère, ni la provoquer, ni jouer la complicité. Heureusement, il a affaire à une gentille personne, un peu secrète  certes, dont la principale faille est de ne pas savoir se défendre face à la dureté de la vie, et surtout, de ceux et celles, cruels et lâches, qu’elle côtoie au lycée.
Elle est tellement secrète qu’elle se met en danger de mort en effectuant une performance idiote, de son âge. Mais pas de sa trempe.
Outre son père, deux personnes d’importance gravitent autour d’elle, plus âgées : une cousine battante, déterminée, entrepreneuse, qui a toujours raison, et son frère, personnage démodé, effacé, qui consacre sa vie à une passion : peindre des paysages à l’ancienne, ennuyeux et tellement ringards. Cependant, il trouve une super idée pour faire sortir Seine (la fille du narrateur) de son indécision à choisir son orientation : lui offrir un appareil photo, un bon.
Et peu à peu, avec son père qui la chaperonne auprès d’artistes peu connus, elle va ouvrir son regard, inventer un nouvel art du portrait, se prendre de passion pour un domaine infini.
Son père est un passionné de la peinture, la « belle » peinture, et c’est grâce à son métier, journaliste culturel à Jour de pêche, qu’il est libre de choisir ses sujets et le photographe qui l’illustrera.  A l’occasion de ces week-ends passés avec Seine à Londres, Amsterdam, en province, il lui explique la peinture et règle ses comptes avec un certain art contemporain, à savoir celui des cimes qui masquent le soleil aux petits, ceux des interstices.
On en apprend beaucoup dans ce livre, on sent le passionné d’histoire de l’art, j’y retrouve des artistes vus à Pompidou ou ailleurs, d’autres, émergents réels ou inventés, aux créations furieusement intéressantes.
Ce qui est frappant dans ce nouvel opus, c’est la tendresse, l’attention à l’autre, la préoccupation envers autrui. L’esprit à la Cioran ou le cynisme qui présidait aux deux premiers romans de Lamalattie ne sont plus de rigueur. Ici, on s’ouvre à l’autre, on en prend soin, on s’inquiète pour lui. Ça s’appelle le care, en bon français. Et que ça fait du bien en cette période rugueuse et souvent malveillante !

L’art des interstices de Pierre Lamalattie. 2017 chez l’Editeur. 542 pages, 22 euros.

Texte © dominique cozette

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Et la tendresse, bordel ? C’est ici, pour Marie T.

28/11/2017 Comments off

C’est un livre mince que j’avais acheté pour pipoliser. Mais je ravale ma goguenardise, si tant est que j’en eusse ressenti, pour faire l’apologie d’un homme au deuil lumineux. Samuel Benchétrit était marié à Marie Trintignant lorsque l’ignoble BC, plantant sa femme enceinte, la lui enleva pour urgence d’amour. Samuel était en train de monter le film qu’il venait de finir avec sa muse dans le rôle de Janis Joplin, lorsque l’immonde nouvelle du massacre de Marie advint.
Le livre, la nuit avec ma femme, est poignant parce qu’il est poétique, il est sensations douces et tendres sentiments, sincère et léger,  il raconte l’amour, il raconte leur petit garçon à qui il faut annoncer l’innommable, il raconte comment il continue son histoire avec Marie, le soir, quand il marche, quand il rêve. Il est avec Marie, même quand il est avec Anna, qui donne une petite soeur au petit garçon.
Il raconte aussi les horreurs du procès car il fut cité en témoin puisque BC (qu’il ne nomme jamais) l’a appelé cette nuit là, disant que Marie dormait alors qu’elle se mourrait, la gueule fracassée.
Puis il fallut aussi intervenir auprès d’enfants de l’école qui insultaient la maman du garçon, une femme qui se met nue dans les films, une pute qui l’a bien cherché etc… A part un coup de poing dans la gueule d’un parent de ces enfants-perroquets, pas d’agressivité, pas de désir de vengeance, pas de règlement de compte, pas même, à la sortie du tueur au bout de 4 ans, de révolte mal placée, juste encore expliquer à son fils pourquoi on voyait la photo de ce type dans les kiosques accolé à celui de sa mère disparue.
C’est un joli livre qui console, qui fait du bien, qui montre la mort sous son jour le plus beau, comme un lien entre nous les vivants et la grande inconnue.
J’en profite pour vous parler du dernier film de Benchétrit qui est passé à l’as, en 2015, et qui est vraiment original, drôle et bien foutu : Asphalte. Bande-annonce ici. Un super casting, une histoire drôlatique, une belle idée. Et leur petit garçon, Jules Benchétrit, devenu grand dans un des rôles. Photo :

 

Une nuit avec ma femme de Samuel Benchétrit, Plon 2016. 160 pages dans la collection J’ai lu. 7,20 €.

Texte © dominique cozette.

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Le (mahousse) dossier M.

19/11/2017 Comments off

Livre énorme, presque 900 pages, 998 grammes, alors que ses premiers étaient si minces. Grégoire Bouillier a décidé de TOUT raconter, tout décortiquer, sur sa rencontre avec M, une stagiaire de sa boîte dont il tombe éperdument amoureux. Le dossier M (livre 1) est donc un dossier dans lequel il consigne tout ce qui concerne M, ses goûts, son physique, ses SMS, ses qualités et défauts, caractéristiques….
Mais avant, il nous explique qu’il était avec S et qu’il doit rompre avec elle, faire table rase. Il digresse sans cesse sur des tas de sujets presque toujours intéressants avant de revenir à cette décision de rompre avec S. S, on le devine, c’est Sophie Calle, qu’il avait rencontrée lors de son anniversaire (à elle), cela conté  dans un bref récit : l’invité mystère. Il raconte les dîners chochottes, les courtisans, les petits plats rares, où il s’ennuie profondément, quelques détails intimes emprunts de goujaterie. Bref, il finit par lui envoyer un mail, le fameux mail (qui se termine par « prenez soin de vous » et qui a donné lieu à un superbe travail de l’artiste. Mais ce n’est pas dans le livre).
Le livre commence sur un pan de la vie de Picasso avec le suicide de son ami pour raison sentimentale. Puis Grégoire Bouillier nous ouvre les portes de sa vie par le récit du suicide de son ami Julien qui s’est pendu avec la ceinture de son pantalon à la poignée de sa fenêtre. Pour raison sentimentale aussi. Parce que la femme de Julien est venue un soir se faire prendre voluptueusement par Grégoire Bouillier. Les détails de la pendaison, cest énorme, c’est pourri, ça le mine. Grégoire Bouillier culpabilisera longtemps et cela restera le fil rouge du dossier.
Il nous renvoie à son héros d’enfance formateur, Zorro, de longues pages sur son influence… puis introduit son héroïne-choc d’amour total découverte dans le film Love Story, Ali Mc Graw. Il nous raconte Ali Mac Graw, ses films, son mariage avec Steve Mc Queen, le divorce… Nous remet longuement Dallas en mémoire.
Donc il rencontre M., stagiaire dans la boîte où il bosse et paf, c’est le choc de sa vie. car c’est elle. Qu’il cherche depuis des siècles. L’unique. The femme. Hélas, elle est fiancée (vous avez dit fiancée ?) et va se marier dans quelques mois. N’empêche. Grégoire Bouillier tente de la séduire, elle est beaucoup plus jeune, il connaît des ficelles. Il arrive à l’emmener faire la fête, mais pas plus. Et damned supplémentaire, il apprend qu’elle fait partie d’une famille richissime auprès de laquelle il passera forcément par un miteux.
Elle joue aussi avec lui, se laisse faire jusqu’à la limite qu’elle s’est fixé, donc rien. Sauf un baiser, une nuit, qui la fait perdre conscience, comater. Mais c’est le fiancé qui viendra la chercher à l’hosto. Puis une autre fois, où ils jouent aux cons chez lui et où il manque de la prendre sauvagement. N’est-elle pas venue, avec du champagne, pour ça ? Il ne le fait pas et le regrettera longtemps. Un jour enfin où elle se donne à lui mais les SMS qu’elle envoie lui arrivent avec tellement de retard, 14 heures, qu’il est trop tard. C’est foutu, elle fera sa vie sans lui, lui sans elle, il n’a que ses yeux pour pleurer et sa plume pour écrire.
Car sur cet argument très mince, il va nous tenir la jambe, fort agréablement, sur divers sujets qui alimentent les choses de sa vie, déni d’amour, hasards, malchances etc. Il ne nous oblige pas à tout lire, d’ailleurs j’en saute un peu parfois car les histoires de Zorro, son héros fondateur, me soulent un peu et l’interaction de la mort de sa mère avec l’analyse de la musique de Wagner, passionnante, sur France Culture, a ses limites quand on veut désespérément connaître la suite du dossier M. C’est parce que je suis dans une période pressée, je ne dis pas en été, langoureusement étalée sur la plage…
Donc un pavé plein d’enseignements, c’est vrai, il m’a appris des choses que je ne connaissais pas, il m’a invité dans des conversations dont il déversait le trop plein sur un site dévolu au dossier. Oui, il ne voulait pas trop charger la bête !
A lire vraiment si vous aimez vagabonder dans les méandres d’un esprit fécond en apartés, en analyses, en suppositions, en supputations, en hypothèses, en plans sur la comète, en possibilités… C’est très très plaisant. Il a obtenu d’ailleurs le prix décembre.
Sinon, je ne vois pas ce qu’il racontera dans le livre 2 car apparemment, l’histoire est finie, la messe est dite. Nous verrons.

Grégoire Bouillier. Le dossier M. (Livre 1). 2017 aux éditions Flammarion. 873 pages, 24,50 €.

Texte © dominique cozette

 

Categories: bouquins

Sale temps pour les braves. Très sale…

26/10/2017 Comments off

Après avoir découvert son livre posthume, Un dernier verre au bar sans nom (voir mon article), je me suis plongée dans le best-seller de Don Carpenter, Sale temps pour les braves, Hard rain falling in english. Il est dans la même veine : la déveine. Oyez l’histoire d’un enfant abandonné à la naissance — il raconte sa procréation accidentelle par un très jeune couple pas fait pour ça et dont on n’entendra plus parler (c’est ça qui est bien avec Carpenter, ses héros sont comme dans la vie : on les voit puis on ne les voit plus.) — qui démarre assez mal malgré sa bonne volonté. Tout d’abord, pour gagner sa croûte, les paris au billard dans les bars glauques d’une ville sans âme, donc les mauvaises rencontres et les sales coups, la prison du comté où il est traité avec une cruauté sans nom : nu dans un cachot sans fenêtre, juste un trou pour passer la gamelle quand elle existe, quand elle n’est pas empoisonnée histoire de lui coller de terribles diarrhées, pas de matelas, rien. Un trou à rat où il passe plus de quatre mois et d’où il sort l’esprit enragé. Il ne fait aucune concession, ce qui va le ramener, un peu plus tard, dans une prison d’état, Saint Quentin, qu’il considère d’un bon oeil car il y a des règles. Les transgresser ou pas, c’est à lui de voir. Il a fait de la boxe, il est violent, il se fait respecter. La sexualité le travaille. Pas de masturbation possible dans la cellule qu’il partage avec un ami d’avant. Leur amitié va alors se doubler d’une passion physique, par défaut. Lors d’une bagarre, son ami est tué, son amant, son amour, la personne qui a compté le plus.
Une fois sorti, en conditionnelle, il essaie de se tenir à carreau. Il trouve un boulot dans une boulangerie, il trouve une belle  fille, un soir, qui fait partie d’une bande de très riches personnes bienveillantes avec lui. Il n’y croit pas, pourtant oui, elle est amoureuse de lui. Amoureuse et chiante. Imprévisible. Rentrer dans le rang, se marier, faire des enfants, c’est le nouveau beau projet de Jack. Faire comme tout le monde. Sa vie est semée de bonnes intentions mais l’intendance ne suit pas forcément.
L’histoire n’est pas le plus important dans le livre, c’est la façon de traduire le parcours fragile d’un être rejeté par la société, la difficulté de s’intégrer, les questions philosophiques qu’il se pose. Car il lit, il essaie constamment de s’élever pour comprendre le monde, de nous faire part de ses interrogations. Pour qui aime les gros bouquins genre récit initiatique, ce livre remplit bien son but. Il est dense, détaillé, les personnages sont bien dessinés, la fin est pour le moins inattendue mais plausible, elle se passe à Saint-Tropez dans les années 60 !

Sale temps pour les braves (Hard rain falling en VO). 1964, de Don Carpenter, traduction de Céline Leroy. Chez 10/18. 428 pages.

Texte © dominique cozette

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Au Rapport, Denis !

14/10/2017 Comments off

Les rapports humains est le titre du dernier livre, un « roman », écrit par Denis Robert. Je mets roman entre guillemets car il ne s’agit pas d’un roman au sens classique. Il s’agit d’un récit fait de phrases, de notes si on veut, de réflexions sur ce qu’il vit, ce qu’il pense, ce qu’il refuse, ce qu’il aime, ce qui le rend triste, ce qui le met en colère, ce qui l’attire, ce qui le fait rêver, ce qui le fait boire, ce qui le fait courir, ce qui le fait braire, ce qui l’émeut, ce qui l’use, ce qui le motive. Ce qui le fait écrire. Récupéré sur facebook, le post qui raconte comment est né ce livre :
« J’étais emmerdé parce que je n’avais pas été à la hauteur (de sa promesse d’écrire). J’avais passé mon été empêtré dans des problèmes de tondeuse à gazon en panne, de locations en Bretagne, de mère à l’hosto, d’enquêtes à finir, de fric qui ne rentrait pas, d’engueulades avec ma femme, de prises de tête avec mon fils, de sollicitations diverses et variées, de désengagement politique, de rapports humains, de fin du monde. Pas une ligne, donc. Et un peu de culpabilité à n’avoir pas su choisir entre l’écriture et la vie. Je lui ai donc envoyé (à son éditeur) un sms plein d’humour (car je suis un mec très drôle) pour lui raconter mon existence palpitante. SMS qui se terminait par ces mots : « Les rapports humains ». Je voulais signifier par cette chute que les rapports humains m’empêchaient d’écrire car ils occupaient mon temps et me pompaient une énergie de dingue. Bernard (l’éditeur), en adepte de Carver (Raymond, le minimaliste) a dû me répondre une phrase du genre : « Tu le tiens ». Et c’est parti. Sur les chapeaux de roue. Ce SMS allait sauver mon âme et mon été finissant. SMS. Save My Soul. D’août 2016 à avril 2017 (en plus de tout le reste) je n’ai fait qu’écrire jour et nuit, m’arrêtant le dimanche à 19h27 pour boire une bière fraîche à l’ombre du catalpa pour réattaquer le lundi à l’aube au saut du lit. J’ai suivi une horloge interne très particulière, mu par cette idée simplissime : « si je m’emmerde, le lecteur va roupiller ». Et ce projet politique d’une portée universelle : sortir du brouillard. »
Denis Robert entretient des rapports très affectifs avec ses éditeurs. Au début, c’était Jean-Marc Roberts, celui que tous ses écrivain(e)s n’ont cessé de pleurer quand le cancer le leur a arraché, puis maintenant, c’est Bernard (Barrault).
Donc voici un livre très original, comme écrit d’une traite, sans chapitres, avec un blanc entre chaque phrase, et quelques paragraphes. Il s’y étale, s’y rétame, se cherche et moi je me demande si ce qu’il raconte est véridique car il y parle de choses intimes comme de sa femme qui n’en peut plus et le quitte, la maîtresse qui lui colle aux basques, les tentations diverses. Il ne se gêne pas non plus pour cracher sur certaines institutions, des journalistes, des politiques… C’est cash. Il consacre un passage (un peu long pour moi) à la finance, son fond de commerce, et particulièrement au VIX, indice de volatilité des marchés financiers, ça ne m’a pas trop interpellée. Contrairement à d’autres de ses préoccupations comme l’intelligence artificielle ou les robots, plus abordables. Parfois, il va se servir un verre et, chaque fois, il termine la bouteille. Il picole sec. Alors il va courir pour éliminer. Et puis il raconte son pote Pacôme à tête d’Arabe — il l’est à demi — qui provoque inévitablement des contrôles policiers et maintes fouilles de voiture sur leurs trajets. Il parle aussi beaucoup de son fils, le petit dernier, et de foot dont ils sont fans. Impossible d’énumérer les sujets abordés dans ce livre mais si vous aimez le personnage, vous apprécierez. Sinon, je ne sais pas, c’est expérimental, nouveau, intéressant de toute façon. A voir.

Sur ce lien, Denis Robert parle de son livre.

Les rapports humains de Denis Robert, 2017 aux éditions Julliard. 278 pages, 19 €.

Texte © dominique Cozette

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Un loup pour l’homme

10/10/2017 Comments off

C’est le titre du dernier livre de Brigitte Giraud dont j’avais adoré l’amour est très surestimé. D’autres moins. Celui-ci est vraiment bien. On est en 1960. Lila et Antoine vivent le parfait amour avec leur petit polichinelle dans le tiroir quand il est appelé en Algérie. C’est la guerre, on peut y rester 36 mois, au meilleur de sa vie. Lui, comme la plupart, est contre la guerre et ne veut rien en voir. Il réussit à se faire admettre comme soignant après une formation. Mais soigner les blessés, rassembler les bouts de corps victimes d’attentats, assister à la mort de soldats est tout aussi éprouvant que de se servir d’armes. Lorsqu’ils entendent parler des tortures commises par leur armée, lui et son ami cuisinier préfèrent néanmoins ne pas en être et rester au camp.
L’Algérie, c’est magnifique. Un jour de permission, il va à la mer, il trouve cela si beau ! Il finit par s’habituer à l’inconfort du dortoir, aux bestioles, à la moiteur, à la peur, au manque de Lila. Mais pas elle, elle ne se résigne pas à vivre sa grossesse sans lui. D’un seul coup, elle décide de le rejoindre ici, dans ce pays hostile. Il n’en revient pas. Il est très embarrassé. Il sait que ce n’est pas la place de sa femme, qu’en plus, ça va le couper de ses compagnons de chambrée avec lesquels il aimait tout partager, et de ses malades, surtout de celui auquel il s’est attaché contre toute attente : Oscar, amputé d’une jambe, devenu muet, même pas accommodant. Il s’est pourtant promis de l’aider, de la remettre debout, de lui faire retrouver un semblant de goût à la vie. En bref, la venue de Lila ne l’arrange pas. Pourtant, il est heureux de la revoir avec son petit ventre qui pousse. Elle, elle n’avait pas prévu qu’elle s’ennuierait autant dans ce pays où elle n’a rien à faire, entre son meublé mochard de 24 m2, sa proprio envahissante, et son impossibilité à sortir se balader.
Un jour, plus tard, on annonce à Antoine qu’Octave va repartir : cela lui déchire le cœur, d’autant qu’Octave lui a enfin raconté son terrible secret. Puis sa femme doit aussi quitter ce pays devenu trop explosif, trop dangereux, encore un déchirement.
Ecrit par une femme née à Sidi-bel-Abès, Un loup pour l’homme retrace de l’intérieur la vie intime de quelques personnages, c’est sensible et dur, les sentiments sont variables voire équivoques, la position du héros par rapport à la France est imprécise, il ne comprend pas pourquoi il est là. D’autant plus qu’ils n’ont pas d’infos : on leur cache le nombre de jeunes gens morts pour la France, les opérations en cours etc. On y apprend malgré tout que le cauchemar qu’ils vivent ne pourra pas se raconter au retour. Comme les vétérans du Vietnam, les revenus d’Algérie ont souffert de quelque chose qui n’existait pas alors : le syndrome post-traumatique. Débrouille-toi avec ça.

Un loup pour l’homme de Brigitte Giraud. 2017 aux Editions Flammarion. 246 pages, 19 €.

Texte © dominique cozette

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Marion Vernoux sauve les meubles

07/10/2017 Comments off

Avec Mobile home, Marion Vernoux se livre. S’appuie sur les meubles qui ont jalonné sa vie pour se raconter. Mais qui est Marion ? Marion est une réalisatrice que j’ai connue sur un tournage de pub dans les années 90 ou début 2000 peut-être. Pour un yaourt ou un dentifrice pour mômes, je ne sais plus. En tout cas, elle m’a bien plu, cette Marion, sympa, drôle, en salopette, sans façon, qui ne crachait pas sur des petits verres de vin lors des repas et surtout qui connaissait toutes, TOUTES !, les chansons de Bobby Lapointe qu’elle chantait avec sa productrice qui les connaissait aussi. Ça vous pose quelqu’un, ça. A l’époque, elle était encore l’épouse, ou la compagne, de Jacques Audiard, la mère de leurs deux filles mais pas encore de leur petit dernier, un petit pour la route puisque apparemment les choses n’allaient plus entre eux et qu’il fut conçu par négligence. Bons souvenirs de ce tournage donc. Et bonne impression par rapport à son film Personne ne m’aime sur la condition féminine et les râteaux infligés par ces messieurs. Mais déçue par A boire, qui se passe à Val d’Isère, avec Emmanuelle Béart en pochetronne. Qui fut hélas un bide dont elle a du mal à se remettre.
Le livre de Marion est extrêmement touchant même si parfois il y a quelques longueurs sur les recettes maternelles. Touchant parce que par le biais de ses meubles, elle y raconte ses gamelles. Beaucoup de gamelles. Ses regrets. Beaucoup de regrets. Ses ratages. Ses peurs. Ses chagrins. Dont le plus dur est la rupture d’avec son mari. Elle lui a demandé l’autorisation d’écrire sur lui, il n’a pas dit non mais elle pratique une certaine censure. Ce qu’on peut comprendre. Leur entente fut parfaite malgré un certain machisme, un manque de tendresse. Comme ça a du être difficile aussi de voir que dans leur couple, l’un monte vers les hautes récompenses alors qu’elle stagne, voire se plante ! Ils se sont trouvés tous les deux nommés dans une même catégorie à Cannes, c’est lui qui a ramassé la mise. Il a tout ramassée et elle s’est ramassée.
Sinon, sa mère qu’elle adorait, sa mère au gros cul, qui bossait dans le cinéma (casting) mais l’a mis de côté pour faire des costumes et d’immenses patchworks. Le livre, d’ailleurs, est un réel patchwork. Des morceaux assemblés sans ordre chronologique, c’est un peu gênant mais c’est comme elle, limite bordélique, impulsive, faut que ça sorte. Donc sa mère qui meurt d’un cancer, un père avec qui elle renoue, qui meurt, des parents éloignés qu’elle tente de retrouver pour comprendre le puzzle de leur histoire, les camps, la shoah, les secrets de famille. Les enfants qu’elle élève à la va comme je te pousse, entre les sorties tous les soirs, les fêtes très arrosées et la came. C’est cash, franc, direct. La nana, garçon manqué sans un gramme de féminité ou de coquetterie, nous met tout ça sur la table et à toi de reconstituer le bazar.
De cinéma, elle parle peu, incidemment j’allais dire. Ce n’est pas son parcours professionnel qu’elle nous fournit, passant sous silence les récompenses qu’elle a gagnées (vu sur wiki). Elle s’était donné pour objectif de finir le livre pour ses 50 ans. Chose faite. Elle en a donc 51 et un nouveau film va bientôt sortir. De ça, elle ne parle pas  non plus. Enfin, bien qu’elle ait morflé, Marion ne se départit pas d’une sacrée dose d’ironie concernant sa personne. Et c’est bien réjouissant !

Mobile Home de Marion Vernoux. 2017 aux éditions de l’Olivier. 244 pages. 17,50 €.

Texte © dominique cozette

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Une histoire épatante d’écrivains US dans les 50′s.

04/10/2017 Comments off

C’est après sa mort qu’a été retrouvé le manuscrit pas complètement ficelé de Un dernier verre au bar sans nom. Il nous raconte la vie de trois couples ou pas couples de personnages qui ont l’ambition de devenir écrivain(e)s. Ils bougent entre San Francisco, Portland en Oregon, L.A., s’aident, se jalousent un peu, s’aiment, font un enfant ou pas, rencontrent rarement la bonne personne et boivent énormément. On est dans une frange de génération, celle de la beat qui adule encore les mythes de cette mouvance.
Aux Etats-Unis, ça m’a toujours frappée, on est écrivain(e) même si on n’a ni écrit ni publié. Donc tout ce petit monde parle de leurs projets, de leurs contacts avec les magazines qui publient énormément de nouvelles, porte d’entrée à la gloire. Le plus valorisant, évidemment, c’est quand une major d’Hollywood rachète les droits du roman pour en faire un film. Le plus dur, c’est de voir comment les tâcherons des studios ont laminé votre création pour un faire une stupidité sans âme.
Ce livre explique beaucoup de chose sur le monde littéraire américain, la guerre entre la côte Est et la côte Ouest, autrement dit les intellos new-yorkais et californiens. On y trouve aussi la façon de gagner sa bière ou sa dose quand on n’a pas réussi à percer comme auteur : on est récupéré par le cinéma qui vous parque dans un burlingue avec d’autres losers, certains plus doués pour savoir se placer et faire fi de leur amour propre pour pondre ce qu’attendent les studios. C’est assez gai car cette époque d’insouciance fait envie, cette façon de se retrouver en bande, dont Brautigan, dans les bistrots de SF où une femme peut se bourrer la tronche comme un homme sans que ça fasse scandale.
Les personnages sont denses, bien campés, les amitiés sont fortes, les liens sont solides. Mais l’enfant, seule naissance prématurée de cette bande, est livrée à elle-même et fustige la liberté de ses parents oublieux, alcoolos, baiseurs et égoïstes.
Un peu lent au démarrage (j’ai trouvé) mais ensuite on s’attache fortement à ces artistes, comme s’appellent les écrivains, plus ou moins déjantés.
Don Carpenter est né en 1931, a connu un énorme succès avec Sale temps pour les braves puis quelques romans. Il est aussi scenariste à Hollywood. Et se suicide en 1995. Postface de Jonathan Lethem qui explique comment il a travaillé sur ce manuscrit posthume.

Un dernier verre au bar sans nom de Don Carpenter, paru en 2016 chez 10-18. Traduit par Céline Leroy. 452 pages.

Texte © dominique cozette

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Point cardinal. Ou cardinale ?

18/09/2017 Comments off

Ça commence sur un parking d’hyper désert. Dans une voiture, une femme se démaquille, retire sa perruque, se change, met sa tenue de sport, redevient l’homme ordinaire qu’il est habituellement. Laurent fait bien attention à chaque détail avant de retourner chez lui, d’embrasser la femme qu’il aime depuis l’école et leurs deux enfants, deux ados.
Point cardinal est le cinquième roman de Léonor de Récondo.
Un résumé très détaillé de l’histoire est au dos du livre donc je ne spoile rien en vous dévoilant la suite. S’il aime profondément sa femme, il se trouve que son côté féminin le titille depuis quelques temps, en fait depuis longtemps, quand il a refusé le foot à la grande déception de son père. Il a rencontré un alter ego devenu femme qui le guide dans le bar où il peut donner libre cours à son charme. Rien de glauque là-dedans.
Puis sa femme part trois jours avec les enfants. Il en profite pour se travestir sans état d’âme et vivre pleinement sa féminité. Mais après son retour, sa femme trouve un cheveu blond et une épingle dans la chambre. Premier choc : elle n’en revient pas qu’il puisse le tromper. Elle l’épie, le suit et se retrouve face à la réalité. Deuxième choc.
Cette découverte, c’est ce qui va inciter Laurent à aller jusqu’au bout de sa transformation, quelles que soient les réactions de son entourage, particulièrement de ses enfants et de son entourage professionnel.
L’auteure ne s’encombre pas de trop de psychologie, ce n’est pas un livre style atelier d’écriture américain. Les séquences sont incisives, courtes, peu d’introspection et même si l’on sait (ou soupçonne) qu’une transformation physique de cet acabit n’est pas de tout repos ni sans douleur, le héros semble traverser la frontière qui le sépare de la femme qu’il sait être sans payer de droit de douane. Malgré tout, on se glisse facilement dans la peau de Laurent devenu Lauren, on compatit à ses mésaventures, car il y en a de sérieuses, on se sent plein d’empathie pour sa femme et leur couple, se demandant comment ils vont fonctionner après, lorsque le tsunami sera passé. Car l’amour est toujours là.
C’est un livre simple, un style dépouillé, une histoire sans fioritures, sans trop de personnages secondaires, une ligne claire si on peut dire. Très agréable.

Point cardinal, roman de Léonor de Récondo chez Sabine Wespeiser éditeur. 2017. 224 pages, 20€…

Texte © dominique cozette

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