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La fille qu’on appelle…

20/09/2021 Aucun commentaire

… drôle de titre, me disais-je. La fille qu’on appelle. Mais quoi ? Ça veut dire quoi ? Hé bien, c’est la traduction littérale de call girl. C’est le dernier opus de l’excellent Tanguy Viel dont javais adoré deux livres, La Disparition de Jim Sullivan et Article 353 du code pénal. Ici, il s’agit de Laura, très jolie fille qui avait été débauchée à la sortie du lycée à seize pour faire mannequin. Et un peu plus. Elle a posé pour de la lingerie sur tous les abribus de toutes les villes de France, dont la sienne, bretonne, où elle revient. Elle a vingt ans, pas de travail.
Son père Max le Corre, fut un boxeur gagnant, on dit qu’à son âge, il va remonter sur le ring et massacrer son jeune adversaire. On dit ça. Lui est présentement chauffeur de Quentin le Bars, monsieur le maire. Alors, il va lui demander de donner un coup de pouce à sa fille. Ça tombe bien, l’ami du maire n’est autre que le directeur du casino, grâce au maire d’ailleurs. Alors cet homme, toujours en costard blanc, va héberger Laura et se trouve dans l’obligation de lui fournir un travail. Quel travail ? Hé bien pousser les clients à boire du champagne.
Alors Laura s’installe dans sa studette avec les autres filles. Le maire, conduit par le chauffeur Max, le propre père qui ne sait rien de ça, vient aux nouvelles. Et ce n’est pas que par pure gentillesse. La fille est belle, elle a posé à moitié nue, et lui, c’est un homme, il a des désirs, des besoins comme tous les hommes. Lorsqu’il pose sa main sur sa cuisse, elle sait que c’est cuit. Cependant, elle ne dit rien.
Pourquoi n’avez-vous pas porté plainte contre lui demande le flic qui prend sa déposition. Elle lui répond que c’est contre elle-même qu’elle aurait dû porter plainte. Car le récit qu’on nous fait a lieu au commissariat de la ville, et on ne sait pas de quoi il est question, au début. On s’avance précautionneusement dans l’affaire qui se poursuit, le maire qui devient ministre des affaires maritimes et Laure qui croit que l’emprise n’est pas pour autant levée, qu’elle doit rester à sa disposition. C’est même elle qui s’y doit mettre à sa disposition.
Evidemment, tout ça va nous faire penser au consentement et à toutes les affaires qui y sont rattachées. Y a-t-il eu vraiment viol ? Elle-même est-elle si blanche que ça ? N’a t-elle pas cherché une aventure, après tout ? Les flics tâchent d’éclaircir au mieux les faits mais rien n’est assez précis, et d’ailleurs, de quoi accuse t-elle réellement cet homme puissant, passé au gouvernement, apprécié de ses anciens administrés…
Comme d’habitude chez cet écrivain, ce livre renvoie à une cause qu’il aime défendre, à savoir l’injustice sociale, la lutte désespérée des petits contre les dérives de la toute-puissance.
Ce n’est donc pas vraiment une histoire nouvelle. Le nouveau, c’est la façon que Tanguy Viel nous la raconte, dans un style très sophistiqué, il brode les mots, il tricote les phrases, il sollicite notre curiosité en enjolivant la façon d’exprimer, il attise notre consentement à caresser notre intelligence dans le sens du poil, à titiller notre amour de la chose stylée, bref, il nous distribue du plaisir à chaque sentence sans jamais sacrifier à la facilité. Cette façon de nous traiter en amoureux de la langue, c’est tellement appréciable et tellement jouissif !

La fille qu’on appelle de Tanguy Viel. 2021 aux Editions de Minuit. 174 pages, 16 €.

Texte © dominique cozette

 

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La cigale du huitième jour

18/09/2021 Aucun commentaire

La cigale du huitième jour de Mitsuyo Kakuta, une autrice japonaise, démarre sur les chapeaux de roues avec le rapt d’un bébé de six mois par une jeune femme qui considère comme légitime que l’enfant lui revienne. Lui revienne ? On apprendra plus tard pourquoi. Toujours est-il que cet acte non prémédité, sans préparation, fait d’elle une fugitive qui va devoir se démener pour trouver des abris, toujours sommaires, pour prendre soin du bébé qu’elle tente de rendre heureux, et qui fera des rencontres forcément hasardeuses et pas forcément heureuses, mais l’essentiel est qu’elle puisse rester avec l’enfant. Elle se réfugiera un peu n’importe où, principalement dans une secte de femmes où on la dépersonnalise, où les nouvelles de l’extérieur sont prohibées, où elle ne sait si on évoque l’enlèvement ou non, si elle est recherchée, si l’affaire a fait grand bruit.
Puis, toujours obligée de se cacher, elle tentera une nouvelle vie dans une petite île joyeuse et colorée, pleine d’oiseaux et de fleurs, pour le plus grand bonheur de la petite qui frôle maintenant les quatre ans. L’harmonie entre la mère de substitution et l’enfant est installée, la mère a trouvé une sorte de famille dans le petit village où elle peut enfin souffler, où rien ne peut défaire le lien qu’elle a construit dans cette existence tranquille, routinière et chaleureuse. Ce bonheur peut-il durer ? On se doute bien que non…
Vingt ans plus tard, c’est la fillette devenue femme, qui s’exprime. Elle ne veut tout d’abord jamais se souvenir du passé fait de fuite subites et de déracinements perpétuels mais, encouragée par une jeune femme qui l’a connue et a joué avec elle quand elle était toute petite, elle casse l’armure qui l’empêchait de progresser dans sa vie sans racines, ni références à de quelconques sentiments, ayant vécu par la suite dans une famille dysfonctionnelle, pratiquement sans tendresse.
Je ne voudrais pas dévoiler ce qui est arrivé, toutefois, le grand intérêt de ce roman est la confrontation entre ce qui a été vécu, le souvenir qu’on en a gardé ou pas, le rôle de la mémoire sélective dans la formation de l’être,  l’importance de l’amour maternel tellement essentiel dans la construction harmonieuse du psyché, et le poids du regard social qui fera de vous une victime ou une mauvaise personne.
Dans ce livre, les faits sont décortiqués au plus près de la réalité, les questions que se pose la fausse mère, souvent sans réponses, nous renvoient aux inquiétudes primaires de la condition humaine, aux forces de l’instinct de survie, aux réactions animales quand il faut sauver son petit. Le drame que vit cette jeune femme remplie d’amour est poignant et bien que son acte est absolument immoral, on est amené à prendre fait et cause pour elle en dépit de tout bon sens. Malgré ce court billet (pas très bien rédigé eu égard à la force du livre), c’est un long roman plein de rebondissements, un road-trip parfois époustouflant et qui nous prend au dépourvu avec, en deuxième partie, une séquence explicative suivi du cheminement psychologique de la jeune héroïne. Une très belle histoire.

La cigale du huitième jour de Mitsuyo Kakuta, 2015. Aux éditions Actes Sud, traduit par Isabelle Sakaï. 352 pages, 22,80 €.

Texte © dominique cozette

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Les guerres intérieures de Valérie Tong Cuong

08/09/2021 Aucun commentaire

Le titre, comme l’image sur la jaquette du poche qui ne correspond à aucun personnage, ne dit pas grand  chose sur le sujet du livre Les Guerres Intérieures de Valérie Tong Cuong sauf qu’il se passe quelque chose d’affreux dans la tête de quelqu’un. Dans celle du héros, acteur d’une petite cinquantaine, vaguement à la ramasse mais invité un beau jour à se rendre d’urgence au rendez-vous d’un immense réalisateur. L’espoir insensé d’une consécration tant attendue.
Passant par chez lui  pour se changer, il prête une attention toute relative au boucan du dessus, une bagarre, des coups, un cri. Il banalise pour ne pas avoir à s’en mêler et rater son rendez-vous. Mais plus tard, il apprendra par la police qui l’interroge en tant que voisin que le jeune étudiant du dessus a été sauvagement agressé et transféré à l’hôpital en urgence, dans le coma.
Les guerres intérieures vont alors commencer dans sa tête, aurait-il dû ou pu intervenir, cela aurait-il changé quelque chose ? S’est-il comporté comme un lâche ?
Et elles vont devenir insupportables lorsque la femme qu’il rencontre, un an plus tard et dont il tombe amoureux, s’avère être la mère du jeune homme. Elle lui raconte alors le calvaire de son fils, un syndrome post-traumatique très lourd puisqu’il ne se souvient de rien, ne sait pas pourquoi il a été violenté, ni  par qui, ni pourquoi cette personne ne recommencerait pas. Sa vie est détruite.
C’est un cas de conscience qui va se jouer pour cet homme qui n’a jamais avoué son rôle de témoin, surtout pas  à la police, mais dont un élément inattendu va le mettre au pied du mur. Il va devoir faire un choix douloureux : tout révéler et perdre l’amour de la femme et l’amitié du garçon ou rester muet à jamais avec un immense sentiment de culpabilité qui le détruira à petit feu. Remords, regrets, lâcheté, courage sont les véritables héros de ce texte très fort.
Oui, c’est un mélodrame mais mené avec l’habileté que l’on aime chez Valérie Tong Cuong qui sait dérouler ses romans en ménageant un suspens incroyable.

Les Guerres Intérieures de Valérie Tong Cuong. 2019. Editions du Livre de Poche. 236 pages, 7,40 €.

Texte © dominique cozette

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La mélancolie de celui qui vise juste

08/09/2021 Aucun commentaire

La mélancolie de celui qui vise juste est un roman très original de Lewis Nordan, né en 1939 dans le Mississipi et mort en 2012 dans l’Ohio. Il est édité par Monsieur Toussaint l’Ouverture, une maison d’édition qui soigne ses publications comme nul autre éditeur, avec des couvertures magnifiques et des commentaires originaux. Celle-ci est toilée. Je reçois ses newsletters et ça m’a donné envie de ce livre. Et comme ça se passe dans les bayous, j’ai aussi pensé à l’ambiance du film de Tavernier Dans la brume électrique, inspiré du roman Dans la brume électrique avec les morts confédérés, super bouquin de James Lee Burke. C’est juste pour l’ambiance.
Dans La mélancolie de celui qui vise juste, le héros principal se nomme Hydro, comme hydrocéphale car le pauvre, il a une grosse tête mal faite. Mais c’est un bon petit, chéri par son père, pêcheur dans le bayou, qui lui prépare chaque jour des tartes aux pêches qu’il dégustera dans la boutique-pompe à essence qu’il garde, c’est son job, en compagnie d’un petit gars à qui il refile des piles de BD qu’il lit dans l’arrière boutique.
Un jour, deux punks gothiques braquent la boutique. Mal leur en prend car ils vont se retrouver avec une balle dans la tête. Est-ce Morgan, l’as de la gâchette qui a joué à Guillaume Tell l’heure d’avant ? Le petit a tout vu, il a même vu pire. Mais le dira t-il ? Dans ce bled qui s’appelle Attrape-Flèche, au sein d’une végétation luxuriante dans laquelle s’ébattent un tas de bêtes exotiques —  il y a même des dauphins qui dansent dans le bayou —  défilent des personnages tous plus pittoresques les uns que les autres : le docteur obèse, père du gamin qui ne lui parle jamais, sa jolie femme complètement alcoolique qui s’envoie en l’air avec Morgan, le thanatopracteur alias le Prince des Ténèbres fondu de théâtre, le shériff qui ne ferme jamais la porte de sa prison. Ou les deux gosses du médecin qui partent sous un déluge en pleine nuit sauver des canaris sauvages de la noyade (très joli passage).
C’est une sorte de blues aux accents poétiques que nous déroule l’auteur avec ses portraits fins, inattendus et drôlatiques. Hydro, au cœur du récit, nous touche infiniment, toujours à la recherche de sa mère perdue, jamais une mauvaise pensée mais parfois des gestes désespérés.
Un roman original, attachant, qui nous emmène dans un petit paradis moite, pas forcément rose, où la sueur coule souvent, et les larmes parfois.

La mélancolie de celui qui vise juste de Lewis Nordan 1995 sous le titre The Sharpshooter blues. Edité en 2021 chez Monsieur Toussaint l’Ouverture, traduit par Marie-Odile Fortier Masek. 288 pages, 19 €.

Texte © dominique cozette

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J’adore Tronchet !

03/09/2021 Comments off

Evidemment, ça peut prêter à confusion, de clamer qu’on adore Tronchet. Et pourtant ! Tronchet, c’est un auteur de BD connu et reconnu de tous, il a inventé Raymond Calbut et Jean-Claude Tergal, par exemple. Et raconté de très nombreuses histoires, drôles ou exaltantes.
Celle-ci, Le Chanteur Perdu, est pratiquement une histoire vrai. Enfin ce qui concerne le chanteur. Celui qui le recherche a certes pris les traits de Didier Tronchet, la grande bouche, mais a vécu autrement. Etudiant contestataire fauché dans les 70′s, il est devenu bibliothécaire de quartier, triant, classant, nommant des centaines de livres, CD ou K7, boulot sans grand intérêt mais qui convient à un mec sans ambition. Le soir, il joue avec son chat et écoute les chansons françaises de l’époque, pure ringardise en regard de ce qui est « in », c’est à dire les anglo-saxons. El voilà qu’il entend chez son voisin de palier une chanson en français qui lui accroche l’âme. Rémy Bé, un métis euro-indochinois aux paroles superbes.
La cassette que lui a faite le voisin, il l’a écoutée des années, des années. Toutes les chansons lui sont restées en tête durant trois décennies et c’est lors d’un burn-out — très bizarre quand on bosse en médiathèque — qu’il a décidé de retrouver cet artiste qui l’avait sauvé si souvent quand il avait le spleen.
Mais Rémy Bé se cache, il n’existe pas sur le web ni nulle part. Il s’est effacé. Est-il vivant, est-il mort ? Peu importe, il doit retrouver sa trace et ça commence à Morlaix, au pied de l’aqueduc célèbre, décor de l’unique album de Rémy. De chance en intuition, l’homme va decrypter des indices, principalement dans les paroles autobiographiques de ses chansons… Cela va l’amener dans de nombreux endroits et pour finir, dans une île paumée, mais chut… il faut laisser le charme agir. Cette quête est tellement étonnante ! Et le résultat tellement peu conforme à la recherche ! C’est formidable !  Et puis les dessins de Tronchet sont merveilleux, il a le don pour créer des ambiances prégnantes, vivantes, quasi cinématographiques.
Alors oui, le chanteur a existé. A la fin, un texte de Tronchet avec photos nous raconte son histoire. Et nous propose même de lire le roman qu’il en a tiré, qu’il nous offre sur son site. Ainsi que d’autres bonus indispensables à notre curiosité.
Je ne vous en dis pas plus car tout est dans ce magnifique album paru l’an dernier. Ne vous privez pas d’un tel plaisir.

Le Chanteur Perdu par Didier Tronchet. 2020 aux Editions Aire Libre. Env. 200 pages, 24 €

Texte © dominique cozette

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Une maudite folie !

30/08/2021 Comments off

Une folie maudite, épouvantable. Le livre, L’Intime Etrangère, est écrit par une psychiatre, Anna Révah, qui raconte par le biais d’une consœur fictive son voyage dans la folie. Notre héroïne, puisque c’est son métier, connaît bien tous les accidents qui se produisent dans la vie mentale de ses patients. Et pourtant, la voici qui tombe en plein dans une des pires folies, la mélancolie délirante, ou le syndrome de Cotard, qu’elle a côtoyé. Mais comment s’apercevoir qu’on est en train d’y tomber quand on en est si proche. On se dit que ce n’est pas possible, que c’est juste une déprime, de la fatigue, enfin tout sauf ça.
Mais les symptômes sont précis, elle devient invivable pour ses proches et ses moins proches, elle déraille complètement. Sa compagne essaie de l’inciter à voir des confrères mais elle s’y refuse. On sait bien que les médecins ne veulent absolument pas se laisser voir, donc dominer, par leurs pairs. Pourtant, il faudra la contraindre, elle ne peut plus vivre seule, plus exercer, plus rester enfermée chez elle : elle est internée en clinique. Et là, elle doit subir des électrochocs (attention les électrochocs d’aujourd’hui ne sont pas ceux que l’on infligeait jadis aux fous), seul traitement apte à remettre les circuits neuronaux en marche. Il lui en faut plusieurs. C’est stressant, exténuant mais satisfaisant.
La route est longue pour sortir de cette incroyable crise où tout s’oublie. Cette maladie néantise tout : on n’est plus rien mais on veut se suicider, le monde n’est plus rien, le corps non plus, on en voit certaines parties collées sur le corps des autres, c’est épouvantable, un délire monstrueux.
Lorsqu’elle va mieux, elle demande à sa compagne de lui décrire comment elle était à ce moment-là et c’est très douloureux, pour l’une comme pour l’autre de revivre ou d’affronter cette réalité. C’est encore plus pénible pour ses deux grandes filles. L’une d’elle ne peut pas en parler, lui laissant seulement lire un texte écrit au début de sa maladie. Car, durant ce long épisode, la personne connue, mère, compagne, n’est plus là. Elle a laissé place à une inconnue sans attrait, sans affect qui se dit rongée par la pourriture.
Ce livre est abrupt, austère, sinistre parfois. Il sera apprécié par ceux qui, comme moi, s’intéressent aux profondeurs inconnues de l’âme, enfin du cerveau, et aux caprices des neurones.

L’Intime Etrangère par Anna Révah, 2021 aux éditions du Mercure de France. 134 pages, 14€.

Texte © dominique cozette

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la fin mystérieuse d’un père

30/08/2021 Comments off

J’avais été bouleversée par le très beau « mélodrame » (c’est l’auteur, Pierric Bailly, qui le dit) sorti récemment, le Roman de Jim (voir ici mon billet). Et l’émission qui me l’avait révélé tressait des lauriers à son livre précédent sur son père. La mort de son père, un récit intitulé l’Homme des Bois parce que tel était son père, entre autres dénominations. Le décor est sensiblement le même que celui de Jim, et pour cause, c’est la vie de l’auteur, avec descriptions pointues des lieux, des gens, des objets.
Son père était un homme honnête qui se dévalorisait tout le temps car il trouvait que sa vie n’était pas à la hauteur de ses rêves, de ses idéaux. C’était un homme engagé, inscrit dans des mouvements associatifs, désirant s’élever mais n’ayant pas réussi à quitter son Jura natal, même si, à la fin, il s’est hissé au grade d’infirmier dans un centre de toxicos. Pudique et secret et, bizarrement, se liant extrêmement facilement, recherchant toutes occasions de rencontrer les autres, de partager, d’apprendre. Il fallait voir le nombre de gens venus à son enterrement. Il faut dire que sa mort faisait la une du journal local : on avait retrouvé son corps dans la forêt qu’il connaissait comme sa poche. Il était resté là trois jours, ayant glissé et s’étant fracassé sur la pierre.
Son fils n’a jamais pu élucider le mystère : son père avec des chaussures de ville, glissant d’un rocher de trois mètres… Alors il fait et refait le trajet, et lorsqu’il apprend que le corps a été déplacé de quelques mètres après la chute, il croit comprendre qu’il est alors tombé de la haute falaise. Mais alors, s’est-il suicidé, est-il juste après avoir tenté de se relever, a-t-il souffert, si oui, longtemps ? La police n’ayant demandé ni enquête ni autopsie, a juste conclu à une mort accidentelle.
C’est alors que le fils rencontre son père : dans tout ce qu’il a laissé dans son petit appartement d’une HLM : des méthodes ou inscriptions pour apprendre des tas de langues, pour s’initier au tarot divinatoire, à la chiromancie, à la philo, à la vie des Indiens, au jazz. Il a suivi des cours sur les animaux, l’astrologie, les plantes, il a fait des herbiers. Il s’est abonné à des revues littéraires, médicales, musicales dont il recopiait des articles à la main pour les archiver dans des classeurs. Côté professionnel, il s’est formé par correspondance à la naturopathie, la diététique, la phytothérapie, l’ethnomédecine, la PNL … Il a obtenu toutes sortes de diplômes et de certifs. Il assistait à toutes sortes de conférences, la liste est ésotérique, il prenait de nombreuses notes ça dans des cahiers, il participait aux concerts, festivals, théâtre de rue, manifestations écolo, solidaires, cirque… Il n’arrêtait pas. Sa mémoire, hélas, ne suivait pas. Il oubliait au fur et à mesure.
Quant à sa vie amoureuse, après avoir été larguée par sa femme à cause de son caractère colérique (qu’il refusait d’admettre), il a fait une collectionnite aiguë de Catherine, Sylvie, Françoise, Anna-Marie etc.
Bref, son fils découvre peu à peu toutes ses facettes, tranquillement, rien ne presse pour liquider ses affaires et nous suivons avec lui ce chemin entre l’amour, le chagrin, la perte, le devoir de mémoire. Et celui de lui offrir un départ digne de lui.
C’est joli, c’est poignant, c’est chaleureux, c’est un petit livre qui ne fait pas que l’apologie d’un père mais sait aussi le fustiger pour ses failles et ses manquements.

l’Homme des Bois de Pierric Bailly, 2017. Aux éditions Folio. 128 pages.

Texte © dominique cozette

 

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Mary, petite Mary…

30/08/2021 Comments off

La Couleur du Lait est le premier livre de Nell Leyshon traduit en français. Sans l’intérêt d’une amie pour ce livre inconnu, je serais passée à côté d’une merveille. Oui, une fraîcheur d’esprit, de liberté et de poésie. Le titre est le même en anglais, il se réfère à la couleur des cheveux de la narratrice, Mary, une fille de ferme, une ferme misérable dans la campagne du Dorset en 1830. Elle vit là avec ses trois sœurs, l’une lit la Bible sans savoir lire, une autre, très grande, se plaint de son dos et s’envoie en l’air au milieu de la nuit avec un coquin, et la dernière est une insupportable carne. Insupportable comme l’est aussi Mary aux yeux de ses parents : petite dernière née avec une jambe tordue, elle ne cesse de jacter. Elle jacte, elle jacte, elle jacte, elle a réponse à tout et questionne sur tout et ne cesse de frôler l’insolence tant elle est cash. La mère s’occupe peu de ses filles car il y a tant de choses à faire dans la journée, le père les fait marner à coups de bâtons parce que ce sont de simples filles qui ne peuvent abattre le travail du garçon qu’il n’a pas eu. Heureusement pour Mary, il y a le grand-père, privé de ses jambes, oublié dans un coin, juste nourri. Lui, il adore cette enfant qui parle, elle sait le distraire et le faire rire. Malgré le peu de temps que le père lui laisse pour s’absenter. Mary supporte bien cette ambiance rude, de toute façon, elle ne connaît rien d’autre. Et puis elle a sa vache préférée qu’elle traie avec tendresse, et aussi son regard acéré sur sa maigre existence. Mais un jour, à quinze ans, sa vie va changer : son père l’envoie comme bonne chez le pasteur du village. L’épouse de celui-ci étant malade, il a besoin de quelqu’un pour lui prodiguer quelque attention, quelque présence, en plus de la bonne ordinaire chargée de l’intendance.
Ce livre est écrit en patois, je veux dire dans le langage brut et non châtié de la jeune paysanne qui a appris à écrire au prix de souffrance terrible. Il ne possède pas de majuscule ni de tiret et autre ponctuaution, ce qui est déroutant au départ mais qu’on assimile très bien, car il rend bien le flot urgent de la jeune personne à dérouler sa courte vie.
Dans ce presbytère, on ne peut pas dire qu’elle soit heureuse, ses sœurs et son grand-père lui manquent. Cependant, elle travaille dur, est très vite appréciée par le pasteur tant elle s’occupe bien de sa pauvre femme. De toute façon, elle n’a pas le choix. Elle s’entretient aussi avec le fils du couple, le coquin de sa soeur, un séducteur cynique qui s’apprête à partir à Oxford. Puis, avec le pasteur, elle va commencer à apprendre à lire…
Ce livre qui semble naïf est d’un grand enseignement sur le sort des paysans aux XIXème siècle, très pauvres, soumis aux aléas des saisons, sans aucun espoir de sortir de leur condition. Et particulièrement des femmes qu’on prive de scolarité, on a trop besoin de bras pour travailler la terre et soigner les animaux, qu’on esclavagise, dont on use et abuse pour tous les besoins, sexuels, bien sûr, sans respect ni reconnaissance. Le récit de cette jeune fille est divisé en quatre chapitres, comme les saisons, ce qui rythme irrémédiablement la vie de ces gens de peu. Un roman douloureux mais particulièrement enchanteur. Oui, c’est possible.

La Couleur du Lait de Nell Leyshon, 2012. Traduit par Karine Lalechère. Aux éditions 10-18. 188 pages.

Texte © dominique cozette

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Panique à New-York

20/08/2021 Comments off

Noir dehors est un roman de Valérie Tong Cuong qui entremêle trois histoires destinées à ne jamais se croiser et pourtant. Cela se passe durant une fournaise comme New-York en a le secret. Les narrateurs sont un jeune homme nommé Canal, sans existence ni papiers, ni ami, ni famille ni même lit, recueilli bébé puis exploité par le tenancier d’une boutique genre Toupourien, dont il n’est jamais sorti mais où grâce aux livres, aux vidéos et aux plans vendus dans l’échoppe, il a accumulé énormément de savoir sur tous les plans. Puis une très jeune fille, Naomi, pute à crack, elle aussi recueillie ou enlevée à une pauvre émigrée roumaine (je crois), une gagneuse pour le compte de deux pourris violents, mais protégée par une autre employée de ce clandé, Bijou, au passé fumeux. Le troisième est un célèbre avocat hyper médiatique, Simon Schwartz, cocu, snob, perché au 36ème étage d’un building du financial district.
Leur vie aurait pu rouler ainsi sans la terrible panne d’électricité qui a paralysé NYC, interdisant tout : ascenseur, lumières, DAB, métro, trains, Internet, communication, donc embouteillage inextricable, retour à la maison impossible, gens affolés qui courent, braillent, se battent… Beaucoup se sont endormis ça et là dans les rues et aussi dans une église où vont se réfugier nos héros. Les deux putes, dont Naomi en manque, qui ont échappé à leurs bourreaux mais pas pour longtemps. L’avocat qui s’est pété la jambe en dévalant les étages et Canal qui va tenter de mettre à profit, dans la vraie vie, ce qu’il sait. Un prêtre à la solide réputation d’humaniste a pris en charge tous ces gens qui emplissent son église. Les macs ont retrouvé leurs proies, ils sont d’une humeur massacrante, c’est le cas de le dire. Que va-t-il advenir ? C’est le thème du livre.
Un petit livre qui se lit vite, écrit dans l’urgence (disait-on il y a une ou deux deux décennies) à coups de poing, de bourre-pifs, de saillies acérées et de fulgurances poisseuses. Un bon petit thriller.

Noir dehors par Valérie Tong Cuong, 2006. Aux éditions J’ai lu. 192 pages, 7,50 €

Texte © dominique cozette

 

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Camus-Casarès, c’est l’amour à la page

17/08/2021 Comments off

Et des pages, il y en a près de 1450 dans l’édition Folio de leur Correspondance qui s’étale de 1944 à 1959, Camus étant mort dans un terrible accident de voiture le 4 janvier 1960. Comme quoi, dès le début, on sait que ça se finit mal, hélas.
Leur rencontre a lieu grâce à leur passion pour le théâtre. Lui écrit des pièces, elle est comédienne. Elle a vingt ans, il en a trente. C’est le jour de débarquement qu’ils se lient. Ils s’adorent immédiatement. Mais lui est marié (pour la seconde fois) et sa femme, Francine, a dû rester en Algérie pendant la guerre. Mais lors de son retour en octobre 44, les deux amants se séparent. Pour se retrouver par hasard boulevard Saint Germain en 1948. Ils ne se quitteront plus jusqu’à la mort tragique de l’écrivain. Pour autant, ils ne vivront pas ensemble. Camus tient à honorer son engagement marital et paternel, il a deux enfants et, même si Francine est assez vite au courant de cette passion qui détruit son couple, il s’efforce de rester avec elle, du moins auprès d’elle. Elle souffrira vite de dépression sévère. Maria, quant à elle, ne poussera jamais son amant à quitter son foyer, bien au contraire, elle ne supporterait pas de faire du mal à Francine et aux enfants. Néanmoins, du fait de leur métier qui les emmène partout, des relations communes qu’ils tissent, les amoureux ont l’occasion de passer de grands moments ensemble.
Les lettres étant livrées telles quelles, à la suite, et leurs retrouvailles (comme leurs conversations téléphoniques) ne sont pas relatées. On peut sauter trois mois entre deux courriers si on ne prend pas garde aux dates, sans qu’il y ait une indication de ce saut dans le temps. C’est la seul petit reproche que je ferais. A nous de deviner ce qu’il s’est passé entre eux à ces occasions. Les lettres sont assez explicites pour nous éclairer sur leurs états d’âmes.
Parfois, on y sent poindre une certaine lassitude, c’est le cas en 1950, lorsque Camus est soigné pour tuberculose dans une maison près de Grasse. Trois longs mois sans se voir car non seulement Francine est là, bien que de de façon très discrète, mais en plus Maria abat un travail de dingue de son côté : elle est tous les soirs au théâtre Hébertot où elle joue Dora dans Les Justes, de Camus avec notamment Serge Reggiani, elle enregistre chaque jour des pièces pour la radio, ce qui se faisait beaucoup dans ces années-là. Elle a aussi de nombreuse rencontres avec la presse, les auteurs ou réalisateurs, elle doit lire des manuscrits et des scenarios et elle s’occupe aussi de son père, un ex-ministre espagnol réfugié à Paris depuis l’avènement de Franco. Il est très malade. Ce qui n’empêche pas cette jeune femme pleine de ressource de lire abondamment, notamment La Recherche (où elle s’étonne et demande à Camus si Proust ne serait pas pédéraste car parfois il écrit comme une femme, voire comme une tante) et beaucoup d’auteurs russes. Elle passe aussi beauoup de temps la nuit et dans la journée pour répondre à son amant qui la harcèle pour savoir tout ce qu’elle fait en détail, il a terriblement peur se retrouver sans lettre le matin. Lui-même n’est pas de reste et produit beaucoup de son côté. En outre, ils tiennent chacun un journal dont on ignore la teneur. (Belle époque où l’in n’écrivait pas des textos en abrégé).
C’est passionnant car on les voit vivre. Aimer, attendre, patienter, se mettre en colère, désespérer… Elle ne se gêne pas pour, le traiter d’imbécile, « bête comme un lavabo », car il mal interprété son propos. On assiste à l’exercice de leurs métiers, on est dans les coulisses du théâtre, ou dans un voyage de tournée pour des conférences, on découvre leurs démêlées avec des personnalités, souvent Hébertot, ou les sociétaires de la Comédie Française où est entrée Maria (et qu’elle quittera) puis Jean Vilar… Beaucoup de personnages apparaissent de drôles de façon.
Ce qui est impressionnant, bouleversant, c’est leur volonté tenace de tenir un amour qui aurait vite fait de s’abîmer eu égard aux difficultés de rencontre. Ou à la souffrance de la jeune femme qui imagine l’autre intimité de son amant, la présence des enfants, le fait que Francine puisse avoir accès à une vie très banale avec lui comme se promener, alors qu’elle-même en sera privée à vie. Mais elle s’habitue à cette frustration.
Au fil de ce courrier abondant, les caractères se dessinent. Camus, souvent malade, isolé dans des maisons en Provence ou en altitude, doute beaucoup de lui-même et de son travail, on sent qu’il peine bien qu’il produise énormément, et porte une voix plaintive sur le sort qu’il fait subir à son amoureuse du fait de sa situatin maritale. Détestant Paris et les mondanités (même le Nobel ne semble pas l’émoustiller plus que ça), il se sent mieux dans le beau midi de la France, le Lubéron particulièrement où l’emmènent ses amis les Gallimard. Il finira par trouver la maison idéale à Lourmarin, qui reste la légendaire maison de Camus bien qu’il l’ait achetée quelques mois avant sa mort. Il n’en aura pas beaucoup profité. Par ailleurs, il voyage beaucoup et ce qu’il préfère, c’est parcourir l’Algérie, son beau pays où vit encore sa très chère mère.
Casarès, quant à elle, a un caractère bien trempé. Elle n’a peur de rien, se fout de la gloire, adore Paris où elle travaille principalement et où elle sort avec ses nombreux amis, mais cultive un amour particulier pour la Bretagne qu’elle retrouve dès qu’elle peut, nageant très sportivement et se roulant nue dans le sable mouillé. Elle est toujours sur la brèche, s’ennuie peu, c’est rare qu’elle se retrouve seule. Elle se couche très tard, se lève très tôt, avale des livres, fait parfois la fête et partage avec Camus une forme de rejet de l’entre-soi. Elle a aussi pas mal d’humour *.
Tous les deux entretiennent le feu de la passion, son incandescence car sans cet amour, il leur semble impossible de vivre. Dans ces textes écrits spontanément,  ils ne sont pas avares de descriptions de lieux, d’odeurs, de gens, de diverses sensations et fluctuations de leur mental que nous partageons avec gourmandise.
J’avais pensé lire une partie du livre, arrêter au bout de 300 pages pour un autre livre, puis le reprendre par ci, par là. Mais je n’ai pas pu m’en détacher d’une page. Ces deux amoureux m’ont secouée, leur amour m’a prise aux tripes, leur volonté farouche de s’aimer jusqu’à la mort a eu raison de quelques lassitudes. Eux-mêmes se lassaient parfois d’écrire toujours cet attachement alors qu’ils auraient pu le déguster sans un mot si la vie avait été plus favorable.
La lettre de Camus du 30 décembre 1959 commence ainsi : « Bon, c’est ma dernière lettre… ». C’était la dernière lettre de l’année avant son retour à Paris. Mais ça fait bizarre de lire ça quand on sait qu’il va se tuer en voiture quatre jours plus tard.
Ce livre est une somme extrêmement émouvante, une preuve peut-être que loin des yeux n’est pas loin du cœur et que la routine aurait peut-être interdit ce profond atteachement. Enfin, je dis ça…

Correspondance (1944-1959) par Albert Camus et Maria Casarès,  2017. Aux éditions folio. 1470 pages, 15 euros.

* Un passage amusant de Maria en 1956 : « Après je me suis promenée deux heures durant pour rentrer enfin avec les pieds déchirés d’ampoules. Je suis allée dîner avec une camarade — petite persane élevée en France et mariée en Angleterre — chez Martinez, un restaurant espagnol très élégant, très ennuyeux et sinistre, où l’on mange mal. Enfin, je me suis habillée en grand tralala, et je suis allée prendre Monique (Chaumette), Vilar, (Jarre) et Wilson pour finir la semaine en gaieté dans un night club. Malheureusement, la joie est rationnée dans ce pays. Il a fallu pour entrer dans cet endroit de plaisir remplir feuille sur feuille, montrer nos papiers, payer, devenir membre, mettre une cravate et enfin quand nous sommes arrivés à être dans la salle il était déjà minuit moins dix et l’on est venu nous prévenir qu’à minuit on nous enlèverait la bouteille de whisky et à minuit et demie les verres. Vilar a sorti sa pipe mais on lui a interdit de fumer. Pour aller danser sur la piste j’ai pris un chemin parmi les tables mais un garçon est venu me dire que ce n’était pas celui-là qu’il fallait prendre. »

Texte © dominique cozette

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Par amour, un livre passionnant

04/08/2021 Comments off

Je n’avais encore rien lu encore de Valérie Tong Cuong, je ne sais pas pourquoi, ça ne me faisait pas envie. Les titres, les illustrations de couverture, je ne sais pas. Et voilà qu’une amie (merci l’amie) me prête Par amour, m’en vante l’écriture avec un tel enthousiasme que je m’y suis mise. Hé bien ce livre est formidable. Passionnant. Le titre, bon, pas terrible, le genre qu’on oublie après quand on veut l’évoquer. Mais le récit !
Originaire du Havre, Valérie Tong Cuong a compris pourquoi ses grands-parents n’ont jamais parlé de la guerre atroce qu’ils ont subie de 40 à 45 : la ville étant occupée par les « Boches », il se trouve que les Alliés, les Anglais, l’ont pilonnée avec une ardeur incessante, à un rythme insoutenable, tuant évidemment de très nombreux civils et détruisant tout. Ce ne sont pas des choses que les survivants aimaient évoquer, encore moins partager.
Cette mise en garde pour comprendre l’histoire de ces deux familles que l’on va suivre pendant six ans, dans leur vie quotidienne sous l’occupation. Les deux couples sont liés par les deux sœurs, Emélie et Muguette, mariées l’une avec Joffre et l’autre avec Louis dont on ne sait pas s’il est mort, prisonnier ou disparu (on en saura un peu plus à la fin). Les deux couples ont deux enfants, garçon et fille, qui s’entendent très bien. Joffre est en mission le jour où il faut tout quitter, embarquer les enfants, prendre le minimum pour fuir les Boches au plus vite. Ils rejoignent la foule qui commence son exode, il leur faut déjà passer le bac pour rejoindre la zone libre. Malgré les morts, ils font preuve de courage pour aller de l’avant. Puis ensuite, on les fait revenir et la vie va s’organiser sous la houlette de l’occupant.
Le couple Emélie-Joffre est concierge de l’école occupée; grâce à cela, ils ont un peu de charbon. Mais c’est la dèche, il n’y a rien à manger, les bombardements  détruisent peu à peu la ville, et Muguette, la sœur, qui vendait des habits au Printemps, perd son emploi suite au bombardement du magasin. Néanmoins, elle ne veut pas quitter son appartement, troué de partout, où elle va attraper une sale maladie. Tout se dégrade, aussi bien l’amour que se portait le couple Emélie-Joffre que l’attention aux enfants. Les mois passent sans que la situation se redresse, bien au contraire, car à côté de ceux qui font confiance au Maréchal, il y a les autres, ceux qui veulent résister. Mais se cachent pour seulement y penser.
La santé de Muguette se dégradant dramatiquement, on réussit à faire partir ses enfants dans des familles d’Alger, loin de la guerre, au soleil. Muguette, qui ne s’est pas soignée à temps, va rentrer au sana avec peu d’espoir de guérison.
Il y a énormément de détails de la vie qu’ils endurent  pendant cette guerre et, pour rendre ce récit plus vivant, Valérie Tong Cuong a fait parler chaque personnage dans des chapitres dédiés. Ainsi, plusieurs points de vue, non seulement sur la guerre mais aussi sur les  petits moments intimes des familles, se complètent. Quelques secrets se lèvent.
A la fin de l’ouvrage, au vu de la liste de documents et de témoignages utilisés pour la rédaction — très fluide —  du livre, on comprend qu’il soit autant imprégné de l’atmosphère de l’époque avec ses odeurs, ses bruits, ses chansons, ses petits trucs pour supporter l’infâmie de cette interminable épreuve.
Je le redis : c’est un livre formidable, admirablement écrit et plein de suspens. Passionnant.

Par amour de Valérie Tong Cuong, 2017 chez JC Lattès puis dans le Livre de Poche. 380 pages.

Texte © dominique cozette

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Elephant man et son docteur

26/07/2021 Comments off

Qui n’a jamais entendu parler d’Elephant man ou vu le film de David Lynch (1980) ? Ce personnage a non seulement existé mais s’il persiste à rester dans nos mémoires et nos cœurs, c’est grâce au docteur Frederick Treves qui l’a sorti d’un dénuement épouvantable et a pris grand soin de lui jusqu’à ce qu’il meure.  Ces notes ont été utilisées pour créer la pièce qui l’a fait connaître puis le film.
Le livre qui rassemble ces notes, plus de nombreuses autres anecdotes du praticien, s’intitule Elephant Man et autres souvenirs. Il a été écrit en 1923, plusieurs années après la mort de Joseph Marrick, son nom réel, intervenue en 1890 à l’âge de 27 ans.
Ce pauvre garçon, atteint de difformités épouvantables dus au syndrome de Protée ou de Cloves, méconnu à l’époque, fut très tôt recueilli par un montreur forain qui le présenta au public comme un monstre et l’exhiba des années durant sans aucun respect devant des foules dégoutées, railleuses et humiliantes. Nul ne se demandait ce qu’il y avait dans sa tête tant ses excroissances le rendait repoussant. De plus, comme on ne le lavait pas, il dégageait une odeur pestilentielle.

Heureusement, le docteur Treeves croisa sa route et ce fut miraculeux pour lui. Pour la première fois, quelqu’un s’intéressait à lui avec dévouement, s’inquiétait de son confort, de son bien-être et, faut-il le dire, de son bonheur. Le docteur s’aperçut que le garçon était intelligent, qu’il savait lire et aimait ça et qu’il était très curieux. Il le nourrit de culture et aussi de rencontres même si les premières furent plutôt catastrophiques : les personnes, des dames surtout, non prévenues du physique de cet homme, repartaient épouvantées. Mais il en connut de moins bégueules, des femmes de bonne compagnie qui lui offraient des moments de clarté et de communication malgré son impossibilité à parler et à sourire vu l’état de ses lèvres, lui apportaient des petits cadeaux. On l’emmena aussi à la campagne, dans des beaux endroits mais il fallait prendre de sacrées précautions pour éviter qu’il rencontre des gens non prévenus. S’il mourut jeune, Elephant Man connut malgré tout une partie de vie acceptable, voire supportable. Ajoutons que c’était un homme pétri de bonté et de sagesse, qu’il n’éprouva aucune rancune ou aigreur par rapport à la façon dont il avait été (mal)traité dans sa jeunesse. On appelle cela la résilience.

Les anecdotes qui suivent ne sont pas forcément d’ordre médical. D’abord un inventaire de ce qui se faisait dans les hôpitaux « avant », donc fin du XIXème, les opérations sans anesthésie aucune et sans hygiène dont il était impossible de ressortir vivant, les cautérisations au fer brûlant à vie etc… (quand je pense à ceux qui craignent une piqûre), de quoi vous dégoûter des soins. D’autres histoires ont pour sujet un chapeau (nul ne sortait tête nue), une dépression, un chirurgien prétentieux qui ne sait même pas opérer, la mort et aussi la façon de l’annoncer aux proches. Et d’autres cas pathologiques.

Ce livre représente un bon témoignage sur cette époque victorienne pas toujours victorieuse, du moins au niveau social si l’on en croit les mœurs, bardées de préjugés et d’interdits de l’époque. Une fresque sociale, en quelque sorte.

Elephant Man et autres souvenirs par le Dr Frederick Treves, 1923. 2012 aux éditions OKNO avec une excellente traduction d’Arnold Petit. 272 pages, 16,90 €

Texte © dominique cozette

 

 

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Envie de faire Pipin ?

26/07/2021 Comments off

Pardon pour ce jeu de mot foireux mais après tout, on n’est pas là pour s’enquiquiner car je vais vous reparler de Ramon Pipin. Ramon Pipin, oh les filles oh les filles s’en souviennent encore mais il a tourné la page. Au Bonheur des Dames est devenu Odeurs, oui, c’est plus rance déjà. S’ensuivent des tas de réalisations d’albums, de musiques de films etc. je ne vais pas vous faire une nécro. Bref, Pipin qui s’appelle aussi Alain Ranval, a fait énormément de choses à part les crêpes aux anchoix. Quoique. Pendant ma période pub, on a fait beaucoup de séances dans son studio Ramsès, on s’est toujours marrés et on est devenus potes, comment faire autrement ?

Or donc, quoi de neuf ? Un superbe album ALAFU bourré de chansons formidables et à la musique — écriture, arrangements et tout le reste — d’une extrême sophistication, avec des tas d’instruments classiques aussi, mais excusez-moi je ne suis pas critique musical, allez voir sur le site de l’artiste ici. Il se trouve que Ramon lui-même explique tout.

Et puis son livre qu’il a récrit en mieux, un polar déjanté dont je vous ai entretenu lors de la première mouture, emportée par un dépôt de bilan d’éditeur… Il s’appelle Une jeune fille comme il faut, mais évidemment, c’est une jeune fille comme il faut être pour les faire tomber tous. Et ils tombent, les cons, principalement notre petit puceau, Fabien Gourniche, fils du flic à la retraite qui a libéré cette fille, Naja, prise en otage dans un bled paumé. Donc le môme boutonneux, tricotilomane, que ses parents ont eu sur le très tard (et peut-être sur le tréteau) tombe en amour avec cette bombe qui lui explose le cœur. Et pas que le cœur.
Désespoir des parents mais il n’y a rien à faire contre ça. Juste à constater, impuissants qu’ils sont, que leur futur hypokhâgneux (il va s’occuper des chevaux, imagine Naja) se met à d’autres tribulations, drogues, vol etc. Je ne vous raconterai rien des aventures abracadantesques de ces jeunes et de leur bande de nases, ni du père qui, bien qu’ex-flic, a la collectionnite aigüe pour les guitares les plus pointues mais se voit moucher, dans son échoppe préférée, par un jeune glandu qui fait une démo de dingue. Parfois, on se demande si Pipin n’a pas écrit certains passages avec son médiator.
Page 51 et suivantes attention ! Passage remarquable  à tous points de vue sur le laçage des lacets. Personne n’a jamais parlé des lacets comme ça, je vous jure que mes larmes commençaient à apparaître quand ouf, l’action déjantée est repartie de plus belle d’un coup de scooter.
Alors, plutôt que de vous trancher les veines ou de vous pendre dans le grenier de votre grand-mère devant la perspective du monde  sacrément cradingue qu’on nous donne à voir et à entendre dans les médias, sacrifiez vos économies chèrement acquises pour ces deux moments de bonheur concoctés par Pipin le farceur qui, jamais, ne vous laissera tomber jamais. Jamais. Ah, je l’ai déjà dit ?
Et je ne vous ai pas parlé de la préface à tomber de Tonino Benacquista. Et des références musicales qui émaillent ce chef d’œuvre d’humour déjanté.
Vous pourrez trouver le livre chez Jeff B., le mec qui s’évade dans l’espace avec les milliards que lui fournissent ses clients. Bon, bah oui, j’ai une éthique tac-toc. Et hop !

Une jeune fille comme il faut de Ramon Pipin, 2012 chez Mon Salon Editions, 190 pages, 12 €, qui nous met la page à 0, 06315789 €, ce qui est donné !

Texte © dominique cozette

Categories: bouquins, kultur

Hamnet, amour fou, drame indicible

20/07/2021 Comments off

Poussée par l’élogieuse et unanime critique de l’émission le Masque et la Plume, je me suis offert Hamnet de Maggie O’Farrell. On est à la fin du seizième siècle, dans la campagne anglaise, près de Stratford. Un gantier réputé du coin, violent et malhonnête, est poursuivi par ses nombreux créanciers. Pour compenser une de ses dettes, il envoie un fils, le moins estimé de lui, comme précepteur auprès d’une fratrie de paysans, pour leur apprendre quelques humanités. Et celui-ci tombe amoureux d’une des filles de la ferme, toujours pieds nus avec une crécerelle (sorte de faucon) perchée sur l’épaule. Agnès est une personne très singulière :  elle vit avec la nature, sait utiliser les plantes pour soulager les malades, prédire l’avenir des gens en leur pinçant la peau mais ne s’intègre pas à sa belle-famille, une famille reconstituée par son père après la mort en couches de sa mère chérie. Elle n’en s’en console pas. Contre toute attente, elle va tomber amoureuse de cet homme fluet et sans fortune. C’est un amour profondément partagé avec projet de mariage que seront obligés d’accepter les parents des deux amants car elle est enceinte.
C’est le début de leur histoire mais pas du récit qui est entrecoupé de « flash-forwards » (le contraire de flash-backs) où l’on voit un de leurs enfants, Hamnet, chercher du secours partout comme un fou car sa jumelle est tombée brusquement très malade. Ses symptômes sont ceux de la terrible « pestilence », la peste qui confère aux victimes une odeur putride insupportable. La maison, qui est celle de belle-famille d’Agnès est vide, tous sont partis vaquer à leurs obligations, Agnès soigne un malade et son mari est à Londres où il « fait » du théâtre. Le mari qui n’a pas de prénom dans ce livre, ni de nom, il est appelé le père, le mari, le fils.  Il est en fait William Shakespeare.
L’autrice ne se considère pas comme une biographe, elle a fait énormément de recherches pour retrouver quelques traces de la vie de Shakespeare. Et elle a tricoté son roman autour des maigres éléments qu’elle a glanés. Mais elle ignore de quoi est mort Hamnet, à onze ans, peut-être de la peste. Ce qu’elle n’ignore pas, c’est la vie qu’on menait à cette époque lointaine, les conditions sociales des gens de peu et des bourgeois mais aussi, et c’est extraordinaire, de ce que la nature produit et dont savaient se servir nos ancêtres pour améliorer leur vie, se nourrir, se soigner, se guérir. Son écriture est superbement riche et fleurie, on dirait de la dentelle tellement elle est gracieuse et sophistiquée. Parfois on aimerait accélérer un peu le récit (j’avoue : je suis une impatiente) mais il ne le faut pas. Car ce qu’il est conté avec force détails, c’est aussi l’amour immarcescible d’un frère et d’une sœur arborant la même âme et le même visage, dont ils se servent pour tromper son monde, c’est le deuil impossible d’une mère pour son enfant et la culpabilité toujours présente de n’avoir pas su le protéger du pire et c’est  le deuil muet du père qu’il finit par exprimer dans une pièce de théâtre.
Ce superbe livre a a été couronné de prix prestigieux.

Hamnet de Maggie O’Farrell, 2020. 2021 aux Editions Belfond, traduit par Sarah Tardy. 368 pages, 22,50 €

Texte © dominique cozette

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Anatomie d’un mariage

14/07/2021 Comments off

Anatomie d’un mariage est le deuxième roman de Virginia Reeves, un ouvrage bien fourni de 432 pages, relatant le désagrégation d’une union qui promettait pourtant de durer. Le mari, Ed, est un jeune et brillant psychiatre nommé à la tête d’une institution périclitante du Montana, au cœur de ses beaux pays grandioses. Sa femme Laura, belle et forte, la suivit malgré elle car c’est un peu le trou du cul du monde. Ils devraient avoir des enfants, elle peindrait comme elle aime le faire et lui pourrait aller à la chasse et la pêche, enfin dans les rêves car il y a un boulot énorme à Boulder où aucun patient ne peut être soigné faute de budget, de personnel et de motivation. Lui, il veut tout changer et il commence par s’intéresser aux malades en créant des ateliers d’expression pour réveiller leurs cerveaux endormis et amochés. Mais il s’intéresse particulièrement à une jeune fille, Penelope, fine, intelligente et très attirante, placée de force par ses parents car épileptique. Même s’il reste dans les normes morales, il est peu à peu obsédé par elle et lui confie la création d’un atelier de lecture. Bonne initiative car il qui va vraiment améliorer le mental de ses jeunes recrues.
Et puis chaque soir, avant de rentrer, il va boire des coups au saloon du coin, avec son fidèle ami, celui par qui il a été admis dans l’institution. Des shots de Whiskey accompagnés de bière, ah que ça détend ! Bien sûr, il ne rentre jamais à temps pour dîner, ce que Laura commence à déplorer. Peu à peu, sans qu’il le reconnaisse, ses pensées vont plus souvent à Penelope, amoureuse de lui, que vers Laura.
Souvent, c’est la voix de Laura qui prend la plume, si j’ose dire, pour donner sa version des choses. Laura qui a décidé de créer un atelier de peinture dans l’institution, pour se rapprocher d’Ed, à son grand dam. De plus, pour se désennuyer, elle travaille secrètement une fois par semaine dans une boutique de fringues.
Le mariage commence à boiter sec, même avec l’arrivée d’un bébé mais Ed se promet de rectifier le tir, d’être plus souvent là. Paroles, paroles… Jusqu’à ce qu’elle décide de le quitter. Mais leur histoire est loin d’être finie.
Comme beaucoup de romans psychologiques américains, ce livre campe admirablement ses personnages, leurs qualités, leurs défauts. Il nous montre comment pense un homme plein d’ambition, plein de désirs, plein de bons sentiments aussi, tout cela forcément inconciliable, comment peut l’accepter une femme pas particulièrement soumise et comment les vrais amis peuvent intervenir dans une histoire compliquée. Et puis il nous montre tous ces détails de la vie quotidienne dans les années 70 et 80 de gens qui ne vivent pas dans des grandes villes, leurs valeurs, leur amour indicible pour la nature, leurs idéaux familiaux difficiles à réaliser…
A lire comme une série car les étapes de ce drôle de mariage sont bien cadrées et définies avec des retournements de situation, de gros chocs, des accidents de parcours gravissimes… Passionnant pour qui aime le genre. Moi, oui.

Anatomie d’un mariage de Virginia Reeves (The behavior of love, 2019). 2021 aux éditions Stock, traduit par Carine Chichereau.  432 pages, 22,90 €.

Texte © dominique cozette

Categories: bouquins