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Archives pour la catégorie ‘bouquins’

Pour les aficionados de Levé

24/11/2022 Comments off

Edouard Levé, je l’ai connu en 2001 grâce à Martine C. qui avait ouvert une super galerie à Malakoff où elle exposait des artistes peu ou pas encore connus, rares, exigeants. C’est là que j’ai pu apprécié le talent protéiforme de cet artiste, plasticien, photographe, écrivain, poète… Puis je suis venue à ses écrits, notamment le si original « œuvres » où il énumère toutes les création qu’il a en tête, 533 en fait, et qu’il ne réalise pas. Impressionnant. Il a fait des photos de ses rêves à savoir photographier les personnes qui y étaient présentes dans le décor reconstitué. Il a photographié Eugène Delacroix, Raymond Roussel, André Breton, André Masson, Fernand Léger, Henri Michaux, Georges Bataille, Emmanuel Bove, entre autres, non pas ceux que l’on connaît mais leurs homonymes trouvés dans l’annuaire. (voir ici dans la fameuse galerie La Périphérie, aujourd’hui disparue, une bonne partie des œuvres de Levé.) Son dernier livre s’intitule Suicide. Après avoir déposé son manuscrit chez son éditeur P.O.L., Edouard Levé s’est suicidé. Il avait 41 ans, en 2007.
Il écrivait beaucoup, tout le temps. Et moi qui ai tellement apprécié son travail, je me suis précipitée sur Inédits, une partie des écrits non publiés de l’artiste qui couvre un vaste panorama de genres littéraires :  chapitres de roman, fictions, promenades dans Paris, un abécédaire, des textes autobiographiques, des poèmes, des textes de performances, des chansons, des essais, etc. « Un surprenant cabinet de curiosités littéraires redéfinit ainsi l’image d’un auteur qui se voulait sans style, refusant la limitation que celui-ci impose au créateur. » (L’éditeur).
Bien sûr, tout ne m’a pas forcément ébloui mais il y a beaucoup à prendre dans cet ouvrage qui montre qu’au niveau littéraire, Levé avait un sacré style. Il y a un article étonnant concernant l’écologie : ses réflexions sont d’une actualité brûlante, et d’un dépit dévastateur.
Si vous ne connaissez pas Edouard Levé, lisez d’abord ses autres livres, notamment Autoportrait, remarquable de par sa forme et son fond, publié en poche.

Inédits d’Edouard Levé, 2022 chez P.O.L. Editions, 510 pages, 24 €

Texte © dominique cozette

(ici, deux portraits de lui, chacun constitué par un côté de son visage)

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La petite menteuse

21/11/2022 Comments off

Vous avez peut-être entendu parler de ce livre, La petite menteuse, écrit par Pascale Robert-Diard, chroniqueuse judiciaire. Il conte le viol d’une gamine de quinze ans puis l’aveu, le fait que c’était un mensonge, pendant que l’homme, faussement accusé, passait trois ans en prison.
Pour une fois, je suis partagée sur mon ressenti. D’habitude, je vous parle uniquement des livres qui m’ont plu, un peu ou beaucoup car je ne vois pas l’intérêt de dézinguer des ouvrages qui ne rentrent pas dans mon nuancier de goûts personnels.
Ce livre, ce n’est pas qu’il m’ait déplu, c’est plutôt que je n’en saisis pas l’argument. Au moment du procès en appel, une avocate est choisie par le jeune-fille qui est devenue majeure au moment d’avouer son mensonge. Et elle suppose que cette femme saura mieux la comprendre (dans son déni) que l’homme, célèbre avocat qui l’avait défendue lors du premier procès. Au début, l’avocate n’est pas au courant du mensonge, cela viendra après l’étude du dossier et le début du procès.
Dès qu’elle saura, elle va dérouler toutes les raisons qui ont amené la gamine à inventer ce mensonge. Et les raisons sont nombreuses.
C’est habile, c’est défendable, bien sûr, on y apprend pas mal de chose sur le déroulé d’une affaire mais comme je l’ai vu écrit dans une critique, c’est assez politiquement incorrect dans notre société actuelle où l’on se bat pour que la parole des femmes soit écoutée et crue. Jusqu’à en excuser les débordements ? Je ne sais pas, je n’ai pas, finalement, adhéré à la cause, au soutien tellement manifeste de cette jeune-fille — par ailleurs assez maltraitée par les garçons de son collège car elle a eu trop tôt des gros seins qui les ont appelés à abuser de sa candide féminité — qu’il sous-entendait la condamnation de tous ceux et celles qui l’avaient … entendue et crue.
Cela et son contraire donnent au livre du grain à moudre et de bonnes raisons d’être lu et discuté. C’est un ouvrage très intéressant. Le fait qu’on a laissé tomber la piste du malheureux innocent qui a séjourné en prison pour rien  m’a chiffonnée… Mais ce n’est pas le sujet.
On comprendra mieux la démarche de l’autrice, pour ceux et celles que ça intéresse, en écoutant comment elle expose son livre (lien ici). Oui, c’est complexe.

La petite menteuse de Pascale Robert-Diard, 2022 à l’Iconoclaste. 230 pages, 20 €

Texte © dominique cozette

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L’envers des McDo

21/11/2022 Comments off

En salle est le premier roman  (c’est écrit roman sous le titre mais ça ressemble beaucoup à un récit) de Claire Baglin. C’est la cohabitation de deux périodes de sa vie marquées par le fast food,  dont la marque n’est jamais citée, et qui était source d’une joie sans nom quand, petite, ses parents l’y accompagnaient avec son petit frère, un gosse vif et quelques peu brutal. Il s’y précipitait en premier, dès que la voiture stoppait, de peur que les parents changent d’avis. Mais aussi source de stress, lorsqu’à vingt ans, elle y travaille. Claire Baglin y alterne ses périodes « heureuses » mais pas toujours, et pénibles. Un paragraphe après l’autre. Le plus surprenant, c’est le langage littéraire qu’elle emploie : simple, tranchant, sonore, factuel, impressionniste. Avec des assemblages de mots étonnants, souvent très populaires piqués de petits mots familiaux. Quel plaisir !
Son père, Jérôme, est un prolo qui travaille à l’usine, sa mère, Sylvie, est peu décrite. Le père fait les trois huit, autant dire que les enfants ne savent jamais quand il rentre, quand il part, quand il est là, si on mange avec lui. Il travaille dur, et dans sa nouvelle usine, il a la possibilité de rapporter des trucs de la déchetterie voisine de l’usine, qu’il stocke, entasse avant le réparer. Il y en a partout, beaucoup de choses inutiles mais comme neuves. La maison est un vrai bordel, on voit la gamine le dimanche soir essayer de rassembler ses affaire pour l’école, perdues dans cet océan de déchets. Elle n’a pas le droit d’y inviter ses copines, sinon la honte. Et puis il y a les vacances, grâce au comité d’entreprise mais le père ne sait pas se reposer. Il aime ses enfants « vous êtes mignons, les titis ». Il examine toujours les objets montés en usine, il aime y reconnaître la fabrication. Et raconte souvent les blagues qu’ils se font entre collègues. Il aime bien l’ambiance de son boulot. L’autrice ne le décrit pas comme quelqu’un de malheureux.
Cette fois, dans la période actuelle, elle bosse dans le fast food. C’est ultra fast. Il faut tout faire à toute allure sans faillir. Sans penser. Ses mains s’y abîment, pèlent, se brûlent, souffrent. Sa tête aussi. Elle n’entre dans aucune relation, elle reste à l’écart, ne mange pas avec les autres. Elle se rend tellement insignifiante que personne n’enregistre son prénom, on l’appelle par le poste qu’elle occupe. Chaque jour invariablement, c’est la tenue à mettre, filet, pantalon, tablier, sur-chaussures, puis les tâches plus ingrates les unes que les autres : l’entretien des machines, des toilettes, de la salle, les frites, le service en salle qui représente le poste le plus cauchemardesque, enfin la caisse et le drive, sortes de planques dont on ne peut pas profiter car elles ne sont que provisoires, chaque « équipière » lorgnant dessus, distribuées par la cheffe selon son gré.
Super livre sur l’aliénation au travail mais sans pathos, plutôt une sorte de regard détaché, tendre et parfois drôle. La cadence du travail y est tellement bien rendue qu’on ne peut plus aller au fast food sans penser à l’enfer que ça représente pour ceux qui y travaillent.
Claire Baglin, une sacrée virtuose de l’écriture. D’ailleurs, les éditions de Minuit ne s’y sont pas trompées.

En salle de Claire Baglin, 2022 chez Minuit. 160 pages, 16 €

Texte © dominique cozette

 

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Buk et la Beat

08/11/2022 Comments off

Le titre du libre est bizarrement Jean-François Duval et les Buk Beats, suivi d’un soir chez Buk. Pourquoi pas ne pas mettre son nom dans le titre. Il faut reconnaître à JFD l’énorme quantité de savoir qu’il possède et partage sur cette Amérique tant chérie par beaucoup d’entre nous qui aurions adoré connaître cette époque de folie, de permissivité sur les addictions de toutes sortes, alcool, drogues, sexe, vitesse, marginalité, liberté, quoi.  Les principaux héros traités, ou plutôt précisés, dans le livre sont Kerouac et son double, Cassady, et toute la bande, d’un côté, et de l’autre, Bukowski qui n’apprécie pas trop l’amalgame dont on l’affuble à propos de cette clique.
Le livre, une mine d’anecdotes, de dates, de verbatim, est une mise au point entre les intervenants qui ont fondé le concept de la Beat Generation. On y retrouve les poètes insolents que furent Ginsberg, Burroughs, Neal Cassady et leurs femmes, maîtresses, amants, dont beaucoup ont écrits des livres relatant leurs grandes aventures, peu traduites en français. On y voit la naissance du mouvement, les amitiés et amours multiples, les caractères tellement différents des uns et des autres, les dissensions et on s’aperçoit que  Bukowski (qui s’appelle en réalité Henry — d’où Hank — mais qui n’aimant pas son prénom, le change en Charles) ne fait résolument pas partie de la troupe, assez indépendant voire misanthrope, préférant se planquer. Ou provoquer vertement.
Il y a aussi des rencontres improbables et particulièrement ratées entre Buk et Godard, par deux fois, Godard qui inclura néanmoins le poète vinophile dans Sauve qui peut la vie, et aussi Jean-Paul Sartre.  On y découvre que Buk semble vaguement jaloux de la beauté ravageuse de Kerouac « La beauté, c’est un truc qui n’existe pas… Elle est l’effet d’un mirage de généralités »  confie-t-il à son ami Sean Penn. On y croise l’immense Crumb, ils ont réalisé trois recueils ensemble, qui dit de lui « Les deux fois où j’ai croisé Bukowski, il était joliment soûl. Je ne crois pas que c’était le meilleur type avec lequel socialiser. Il n’aimait pas tellement les gens de chair et d’os. Dire qu’il manquait de grâce sociale est un euphémisme. »
Il y est question, évidemment, du film que fit Barbet Schroeder d’après son scénar, et du livre Hollywood qu’il écrivit pour remettre les choses en place. Et de tellement d’autres choses.

Le livre est illustré de très nombreuses photos, notamment de personnages secondaires (le titre d’un livre écrit par Joyce Johnson, une compagne de Kerouac) et beaucoup de petit dessins simplistes du poète mais surtout, et pour finir en beauté, on est invité à assister à un soir chez Buk où s’est rendu JF Duval, et où Bukowski et sa femme, Linda, qui l’a accompagné jusqu’au bout, ont discutaillé de choses et d’autres, l’écrivain livrant malgré lui quelques faits d’armes ou petits secrets parfois retoqués par Linda, bien sûr en picolant. Où Buk dit qu’il n’écrit jamais sans boire (ah bon ?) mais qu’il a définitivement remplacé bière plus whisky par vin : ça dure plus longtemps, on peut écrire durant trois heures. Sa femme, Linda ne boit plus, par sagesse, elle était capable d’en absorber plus que son mari.
Et pour clore cet ouvrage dense, toute la production écrite, enregistrée et filmée des participants y est documentée, leur bio et leurs liens y sont résumés, ce qui fait une somme de docu dans laquelle plonger quand on a envie de revoir ses basiques.
Passionnant pour qui aime cette période mythique unique.

Jean-François Duval et les Buk Beats, suivi d’un soir chez Buk 2014 édition augmentée chez Michalon. 270 pages, 22 €.

Texte © dominique cozette

 

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Lucas Belvaux écrit aussi

30/10/2022 Comments off

Lucas Belvaux a réalisé de nombreux films dont une géniale trilogie Un couple épatant, Cavale, Après la vie qui prend la même histoire et les mêmes personnages sous un angle différent, l’un est une comédie de couple, l’autre est un polar tout a fait scotchant et le dernier un thriller psychologique. Une vraie prouesse. C’est pourquoi je n’ai pas balancé à m’offrir son premier roman Les Tourmentés, sachant d’avance que Belvaux sait construire une histoire. Et quelle histoire.
Au départ, trois personnages principaux : Skender, un type sympa qui se clochardise irrémédiablement, Max, son « frère » d’armes avec qui ils ont combattu lors de sales guerres, tué des hommes et sauvé d’autres, et Madame, richissime jeune veuve dont Max est devenu une sorte de majordome, garde du corps, confident. Cette femme à l’histoire tragique, est une chasseresse hors pair. Elle a tout chassé par delà le monde, elle manie les armes avec une précision diabolique, c’est la passion que lui a transmise son affreux mari dont on peut se demander si c’est elle qui l’a tué lors d’une chasse.
Combien vaut la vie d’un homme qui ne vaut plus rien et qui a plus ou moins abandonné sa femme formidable et ses deux fils ? C’est un contrat que se passent ces trois-là. Skender sera le gibier, Madame le chasseur et Max l’arbitre, c’est lui qui les a mis en contact. Il aura trois millions, le premier lors de l’acceptation de ce marché, le deuxième lorsque la chasse débutera, dans six mois dans une forêt de l’Europe de l’est, et le troisième un mois plus tard, à la fin de la chasse. S’il est mort, tout sera pour sa femme et ses fils. Il a le droit aussi de se défendre, sans arme bien sûr, de tuer Madame, qui, elle, est armée et aidée de ses deux féroces chiens.
Je ne divulgâche rien. Skender bénéficiera d’un logement confortable pour se préparer. Opiniâtre et toujours amoureux de sa femme, il va se refaire une santé, arrêter alcool et autres saletés, mettre au point un entraînement diabolique tandis que Max et Madame lui inventent une profession dans une multinationale qui justifie, auprès de sa femme « innocente », son nouveau look d’homme de confiance, son salaire, sa belle voiture et son retour aux bonnes manières..
Jusque là, nous apprenons à connaître les protagonistes, dont aussi l’aîné de ses fils car chaque chapitre est dit par la voix de l’un ou l’une d’eux. Nous sondons leurs pensées et assistons à l’évolution de leur mental au fur et à mesure qu’on approche du début de la chasse. Et ça devient passionnant, les personnages s’observent, s’entremêlent parfois, analysent leurs motivations, interrogent leurs valeurs.
On a envie que Belvaux fasse un film de cette histoire mais en regardant la présentation qu’il a faite de son roman, je m’aperçois que c’était d’abord un scenario. Puis c’est devenu, bizarrement, un livre. Un roman très fin, très émouvant, très profond. Avec un peu de longueur au début qu’on oublie vite.

Les Tourmentés de Lucas Belvaux, 2022 chez Alma Editeur, 344 pages, 20 €

Texte © dominique cozette

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Non de nom !

23/10/2022 Comments off

 

Nom est le titre très court du dernier Constance Debré, ce nom de potentats dont elle ne veut plus. On a déjà lu dans ces deux précédents ouvrages ( Play boy ici et Love me tender ici) comment elle a brusquement tout largué, famille célèbre — son grand-père a tout de même participé à l’écriture de la Constitution de la Vème — père camé jusqu’à l’os puis  alcoolo, mère mannequin morte bien plus tôt d’overdose, son mari pénible qui fera tout pour qu’elle ne voie plus leur fils, coming out qui l’envoie faire ses nuits du côté des filles, métier d’avocat qui finit par la dégoûter vu l’injustice de la justice selon la classe d’où l’on est, crâne rasé, tatouage etc.
On la retrouve pareille,totalement radicalisée, ne possédant que ce qu’elle a sur elle : sac à dos, quelques tee-shirts et un jeans, ordinateurs et autres babioles obligatoires de la vie courante, une minuscule piaule où elle a entreposé des restes mais qu’elle décide de liquider. Dans ce livre où elle ne révèle pas grand chose, elle continue de cracher violemment sur la bourgeoisie, le pouvoir, les dignitaires, les bien placés, les puissants etc. Elle dénonce la violence de classe dont la meilleure façon d’observer la rupture entre le haut et le bas est de parcourir la ligne 4 qui traverse Paris depuis les plus pauvres qu’elle trouve beaux aux plus vides, les bourges qu’elle trouve vide.
J’ai bien aimé ce passage : « Dans la famille on ne trouve pas d’ouvriers, de paysans, de domestiques, d’instituteurs, de commerçants, de petits fonctionnaires, pas non plus de taulards, de putes, de pédés, d’assassins, pas d’étrangers, d’exilés, d’émigrés. Dans la famille, il y a des ministres (de de Gaulle, Pétain, Giscard, Pompidou, Napoléon III, Louis XV, etc) des députés (de tous les régimes), des comtes, des barons, une duchesse, deux peintres célèbres, un architecte de gares, un prix de Rome, des rabbins, des pasteurs, des professeurs de médecine, des diplomates, des membres du Jockey Club, des académiciens. Aristocratie incluse, la bourgeoisie est ridicule. Ils se croient importants, ils sont ridicules. » Elle pense cela car elle veut s’en défaire, de cette hérédité.
Et plus loin : « On ne dit pas manger, on ne dit pas bon appétit, on ne dit pas bonjour tout court, si j’étais un garçon je saurais exactement quand on fait un baise-main et quand on ne le fait pas, et quand envoyer des fleurs, et on ne commente pas la bouffe, et on n’est lourd sur rien, on va toujours bien, et on est très gentil avec les domestiques, on ne dit pas monsieur au serveur, on laisse des pourboires, on n’est jamais trop habillé, on n’a jamais honte. Toutes ces manières, ces bonnes manières que je connais par cœur, je les déteste, je les déteste parce qu’elle sont en moi, incrustées bien plus que le sang, elles sont plus qu’une langue […] » A rapprocher de ce qu’exprime Annie Ernaux sur son origine de classe, la basse, incrustée aussi même si elle a fait ce qu’il fallait pour s’en échapper. Au risque d’y perdre le lien avec sa parentèle. L’inverse l’une de l’autre.
Constance Debré n’a pas renié son père, sûrement parce qu’avec sa femme il formait un tandem de dingues, de dégénérés. Elle va l’accompagner dans son agonie, sa triste décadence. Lui a perdu beaucoup avec ses addictions, son boulot de grand reporter, ses maisons, ses amis. Constance Debré  évoque aussi sa sœur, bien  dans le rang elle avec un bon mari, des bons enfants, une bonne vie. Elles ne se voient plus, elle n’a plus rien à lui dire.  L’autrice consacre un bon morceau de son livre à expliquer comme elle est contre la filiation, la famille, l’héritage, l’autorité parentale… Ça ressemble à de l’anarchie mais sans éclat.
Sinon, elle est d’un strict absolu sur la tenue de son corps : piscine tous les matins, rasage de cheveux tous les quinze jours, très peu de nourriture ou d’alcool. L’ennui total, je dirais. Mais la jouissance d’être libre de tout, de rencontrer des femmes avec qui ça matche, qu’elle quitte quand ça ne matche plus, et puis d’aller vivre dans des appartements ou des maisons de gens qui lui demandent de garder un chat ou d’arroser des plantes.
Ce livre possède un côté toxique ou venimeux qui me plaît bien car il ne manque pas de style et qu’il est sans filtre, direct et cru. Savoir où se trouve la sincérité est une autre affaire.

Nom de Constance Debré aux éditions Flammarion. 2022. 170 pages, 19 €

Texte © dominique cozette

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Les locataires de l’été

19/10/2022 Comments off

Les locataires de l’été de Charles Simmons, m’a été conseillé par un ami écrivain. Merci à lui car c’est un livre charmant, très agréable, très frais, très vacances justement même s’il commence par une phrase terrible : « C’est pendant l’été de 1968 que je tombai amoureux et que mon père se noya ». Je dis agréable car il est clair, simple, écrit de façon fluide, avec de très bonnes parties dialoguées où l’on trouve des pépites sur la vie, l’amour, la mort comme dirait un réalisateur du bord de la Manche.
Le héros, Michaël a seize ans cet été-là et, pour une fois, des nouveaux locataires occupent le pavillon dépendant de cette maison destinée à être reprise par l’état,  bâtie, comme quelques autres, sur une courte langue sableuse de la côte atlantique des Etats-Unis auxquels elle appartient. Même si ça rappelle un peu l’ambiance des romans de Fitzgerald, c’est très peu habité. Un vieux monsieur fait la navette avec son engin car il n’y a pas de moyen de transport qui la relie à la côte. Ce qui n’empêche pas des fêtes ou la venue d’amis.
Les locataires en questions sont une très belle femme, très séduisante, sa fille de vingt et un ans, très attirante elle aussi et leur chienne. Dans la maison principale, le jeune homme, travaillé par ses hormones, bien sûr, mais plus sur le mode des sentiments que du sexe, le père, très bel homme aussi qui ne rechigne pas à faire le beau, et la mère, forcément jalouse mais avec modération. Et leur chien qui bien sûr, va aller renifler la femelle, s’échiner sur elle à la manière d’un jeu. Pourtant, il est trop petit en taille pour lui faire son affaire. Serait-ce pour montrer au garçon que lui aussi est un peu petit ? On ne sait pas.
Il y a donc des histoires qui se tissent entre ces gens plus les invités, une très jeune poétesse amoureuse de Michaël, un copain qui met les pieds dans le plat et d’autres par lesquels tombent des conseils ou se devinent des secrets. Comme la ville où ils habitent tous n’est pas loin, il se trouve que chacun de ces personnages s’y rend, parfois à l’insu des autres. Et chacun de s’interroger sur qui rencontre qui. Mais surtout qui est amoureux de qui.
La jeune fille se joue de Michaël, sans méchanceté, le père approche d’un peu près la mère de la fille, sans trop d’insistance, et les bains de mer et les tours sur le petit voilier font de belles diversions. Parfois. Le titre anglais, salt water fait référence à la mer mais aussi aux larmes versées.
J’ai vraiment beaucoup aimé cette ambiance. Dommage que cet auteur écrive aussi peu.

Les locataires de l’été de Charles Simmons. 2022 chez Libretto. (2017 pour l’original Salt Water, traduit par Eric Chédaille). 156 pages, 8,30 €. Edward Hopper est l’auteur de la peinture en couverture.

Texte © dominique cozette

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Les petits fêtards

17/10/2022 Comments off

Après avoir décrit et réalisé un film sur son enfance dévastée par une mère qui abusait de son innocence, Eva Ionesco nous raconte la suite dans Les Enfants de la nuit. Lorsque cela commence, elle a onze ans et est juchée sur des talons aiguilles. Elle veut faire femme, échapper à l’emprise de sa mère qui continue à lui faire faire des photos porno et à la présenter à des hommes dont Roman Polanski (qui n’a pas consommé car il l’a trouvée trop jeune), Eva n’a qu’une envie : rencontrer un ami, un vrai, et s’amuser. L’ami, elle le rencontrera au collège, bien qu’aucun des deux n’y aille très régulièrement, il s’appelle Christian Cricri Louboutin, il a deux ans de plus qu’elle et lui aussi adore s’amuser.
S’amuser, c’est quoi ? C’est s’offrir toute liberté, aller danser dans tous les endroits tops, s’habiller pour chaque sortie avec des vêtement luxueux qu’ils glanent chez les people que leurs mères fréquentent, couturiers, mannequins, gens de la mode… Puis, incidemment, consommer des cocktails et différentes substances. Eva va vite partager le lit de Cricri mais ils ne le font pas, lui ne peut pas avec une fille, ils rigolent tout le temps, ils piquent du pognon chez leurs amis nantis et vont d’une boîte (le Sept principalement, la Main Bleue) à l’autre, à la Coupole avec toute la bande de l’époque, des adultes bien sûr dont Alan Pacadis, dans des inaugurations, des événements… Parfois elle rentre dormir dans le mini studio de sa vieille mémé mais évite sa mère, d’ailleurs elle n’y a pas d’endroit à elle chez celle-ci, au grand dam d’une personne de la protection de l’enfance qui menace de la placer si elle ne s’amende pas.
Elle ne s’amende pas. Le clou du livre, c’est l’ouverture du Palace, elle a alors douze ans, où tous les nightclubbers et personnalités vont se retrouver, Mike Jagger, Andy Warhol, les égéries des couturiers, tout ce que compte Paris de stars, chanteurs, acteurs, dealers bien sûr,  la drogue circule et tous les excès sont permis. Pierre et Gilles, piliers de la boîte, la photographient pour la une de leur magazine hyperbranché Façade avec Dali, excusez du peu.
Le livre plutôt épais s’arrête lorsque qu’elle et sa mère sont rattrapées par les services de protection. Alors, elle passe sa nuit à danser comme une folle. Comme d’habitude en fait.
Cette histoire est une vraie collection de noms des célébrités de cette époque éméchée, effrénée, il y en a trois ou quatre par page, gentils, ou bourrés, ou défoncés, ou chouettes, ou …ou. L’histoire n’est pas vraiment pleine de suspense mais entre les lieux fréquentés par ces « enfants », les objets, les ambiances décrits ainsi que les musiques et les chansons rapportées, Eva nous remet dans cette période bénie pour beaucoup et complètement dingue. La photo de la couverture nous montre Eva alors qu’elle n’a que douze ans, hé oui, avec Christian Louboutin, encore loin de la pompe à semelle rouge… Sûr que ça n’intéressera pas tout le monde ! Mais c’est marrant.

Les Enfants de la nuit par Eva Ionesco, 2022 aux Editions Grasset. 444 pages, 24 €.

Texte © dominique cozette

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Un road trip bienfaiteur

17/10/2022 Comments off

Personnellement, j’adore les road-trips américains, les types qui n’ont souvent plus rien, ou plus rien à attendre de leur vie, ou qui végètent dans une existence sans intérêt, ou qui ont besoin d’un shoot d’adrénaline pour ressusciter, ou qui ont quelque chose à fuir, un chagrin d’amour par exemple, ou qui veulent tout bêtement revivre la Route de la Beat Generation, ses Kérouac, Cassady et consorts.
Idiot wind rassemble tous ces prétextes à tailler la route. Idiot Wind est une expression qui correspond à la petite voix idiote qui vous pousse à faire des conneries. C’est bête, Peter Kaldheim aurait dû réussir sans problème, il avait étudié dans une bonne université et avait un diplôme qui le destinait à une voie fleurie dans la littérature. Voilà, il voulait devenir écrivain. Il admirait nos deux héros de la Route et bien d’autres, des poètes aussi. Mais il s’est laissé tomber dans l’alcool et la dope, n’a pas su dire non à un petit trafic qui lui permettait de se maintenir entre deux trips, il a perdu le sens commun et aussi ses maigres possessions, et surtout, l’imbécile, il a trahi son fournisseur, l’impitoyable Bob la Batte en ne lui payant pas les doses de coke  qu’il avait claquées dans un feu d’artifice d’inconscience.
Revenu sur terre lorsqu’il a su que Bob la Batte attendait le fric, il a fui la Grosse Pomme tel quel, son manteau, son portefeuille vide (il a escroqué une gentille cliente pour se payer un trajet de Grey Hound).
Mais c’est le Blizzard, rien ne va lui être épargné. Il parvient quand même à partir, il faut voir dans quelles conditions et petit à petit, en voulant gagner l’Ouest où il pense naïvement qu’on l’attend, il va trouver de bonnes âmes sur la route du stop ainsi que des foyers de charité, très inconfortables certes, mais qui lui sauvent la vie. Durant les huit mille kilomètres qu’il parcourt contre vent et marées, dans la crasse, la pluie, le froid, la peur, les nuits à la belle étoile, les menaces policières, il fait preuve d’une force de résistance inouïe face à l’alcool que lui offrent ses compagnons de route…
Le long passage sur la pause de plusieurs mois qu’il effectue à Portland nous montre combien il y a d’assos, très souvent religieuses, qui se sont créées pour aider les indigents, les sans grades et sans avenir. Malgré cela, il n’a pas réussi à trouver des pompes à sa taille et durant des dizaines de pages, on souffre pour lui qui passe son temps à arpenter la ville à la recherche de petits boulots, de repas gratuits, de papiers importants, d’endroits où crécher au sec. Mais la vie continue…

Idiot wind de Peter Kaldheim, 2019, traduit par Séverine Weiss. Chez Pocket. 450 pages.

Texte © dominique cozette

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Impunité

17/10/2022 Comments off

Oui, Impunité c’est le titre du livre d’Hélène Devynck qui a été violée par PPDA, une journaliste qui a décidé de montrer comment le viol en entreprise est une institution systémique, protégé donc par le système (patriarcal of course) qui ferme si bien les yeux sur ce que subissent les femmes, ici, en tout cas. Car « à partir d’un certain niveau de célébrité, aucun Français n’a jamais été condamné pour des faits de délinquance sexuelle. Jamais. Aucun. » Classé sans suite.
(J’ouvre une parenthèse pour évoquer DSK, mais c’est en Amérique). Et de citer les femmes qui ont eu le courage de porter plainte contre ces personnes connues.  Rien. « Le harcèlement prospère parce qu’il est autorisé, parce qu’il indiffère ou qu’il amuse mais aussi, comme le résume [...] Jacqueline Rose, parce que le harcèlement sexuel est la performance masculine par excellence, l’acte par lequel un homme vise à convaincre sa cible non seulement qu’il est l’unique détenteur du pouvoir (ce qui est vrai) mais aussi que son pouvoir et sa sexualité sont une seule et même chose. » Sûrement pour cela que PPDA n’a pas nié avoir eu ces relations. Il s’assure juste que la personne est libre (à toutes il demande si elle est en couple). Et qu’elle est disponible.
L’autrice a fouillé un peu partout pour montrer comment se construit et perdure cette violence sur les femmes, pourquoi la plupart ne peut pas se défendre, avec exemple à l’appui de l’effet de sidération, et la complaisance des deux secrétaires qui ne pouvaient vraiment pas ignorer ce qu’il se passait, en cinq minutes pas plus, dans le bureau du boss.
Hélène Devynck a réussi à entrer en contact avec une vingtaine de violées et classées sans suite pour qu’elles témoignent dans ce livre. Toutes racontent la même scène, un viol (sexe, doigts ou fellation pour les malheureuses anorexiques dans la bouche desquelles il éjacule, parfois sous le portrait de sa fille anorexique suicidée). Elle montre que la justice ne répare pas, les classements sans suite étant la règle la plus courante, dissuadant les autres victimes de porter plainte. Ces hommes qui violent, eux, ne le font pas dans l’angoisse, ils font ça tranquillement parce qu’ils le peuvent et qu’ils seront impunis. La journaliste raconte que dans son métier, elle a révélé des scandales de la Vème république et n’a jamais vu l’ombre d’une rétorsion. Ah mais ici, quand il s’agit de viol, les accusés attaquent à leur tour pour diffamation. Elle sait bien que ce livre peut en entraîner car comment prouver qu’elle et toutes les autres)ont été agressées. Aucune ne s’est précipitée chez un médecin ou n’a conservé le sperme (ce qu’avait fait la stagiaire de Clinton, souvenez-vous, mais on est aux Etats-Unis).
On apprend qu’en Australie, respectueuse de la parole des femmes, lorsque l’une d’elle porte plainte pour viol, il est interdit de fouiller son passé et sa vie privé, ce qui signifie qu’aucun comportement de femme ne légitime violence qu’on lui fait subir. Ce qui est très loin de ce qui se passe chez nous puisque la violée à très souvent eu un comportement qui bla bla bla, ce qui fait la part belle aux avocats de l’accusé.
Un fait bizarre aussi est rapporté aussi. Vous imaginez le nombre de lettres qu’a reçues PPDA durant sa carrière, des dizaines de milliers, peut-être plus, mais il a réussi a montrer au juge qui prenait sa déposition des mots, des cartes et des lettres des plaignantes (qui avaient eu besoin de son recours ou avaient dû se plier à des rituels de politesse durant leur collaboration avec lui), qu’il avaient gardées et classées, évidemment/ Mais qui fait ça ? Et pourquoi ? Et comment, dans cette avalanche de paperasse ? En pensant que ça lui servirait au cas où ? Va savoir.
Une dernière chose aussi : une femme, madame K., a réussi, après une bataille de vingt-deux ans, a faire qu’une femme accusée de diffamation peut elle aussi compter sur la présomption d’innocence (je résume, mais c’est extrêmement important pour les victimes).
Ce livre est très riche, prenant, écrit dans l’urgence et ça se ressent. Mais encore une brique ajoutée au mur de l’indifférence du système.

Impunité d’Hélène Devynck, 2022 aux éditions du Seuil. 272 pages, 19 €.

Texte © dominique cozette

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Un pavé hallucinant à dévorer ou à déguster

05/10/2022 Comments off

J’avais tellement apprécié l’énorme ouvrage de Grégoire Bouillier sur Le Dossier M, une histoire d’amour perdu qui lui était arrivée et qu’il contait en 1800 pages environ (voir ici) (en deux tomes. Existe en poche en trois tomes je crois), je ne me suis pas laissée impressionner par les presque mille pages de son dernier livre Le Cœur ne cède pas où il enquête comme un fou sur Marcelle Pichon, une femme qui a décidé de se laisser mourir de faim (j’avais écrit « de fin ») et a tenu son journal d’agonie. C’est un info entendue à la radio en 84 qui l’a obsédé un temps, puis qui s’est réactivée en 2017 lorsqu’un voisin de table lui en a reparlé.
Quand Grégoire Bouillier enquête sur quelque chose (ici, il s’invente en détective avec Penny, son assistante futée), il ne lâche pas le morceau, il va jusqu’aux moindres détails de la vie de la personne, de celle de ses aïeux, il fouille son arbre généalogique, visite une multitude de cimetières pour retrouver sa tombe, épluche toutes les archives, lit des documents qui contextualisent la vie de cette femme, etc. Ce faisant, il nous explique aussi ses états d’âme concomitants à sa recherche qui lui apporte aussi nombre de coïncidences sur son propre parcours. Et ce n’est pas le moins intéressant de ce livre. Le fait qu’il ait découvert, par exemple, qu’il n’est pas le fils de son père mais d’un interne algérien avec lequel avait couché sa mère alors qu’elle avait rejoint son époux conscrit pendant la guerre d’Algérie.
Il nous livre aussi, grâce à son assistance qui n’a pas les pieds dans le même sabot, des tas d’informations sur la faim, et tout ce que l’être humain était capable de faire pour la calmer jusqu’à perdre son humanité durant les disettes.
Marcelle Pichon morte à soixante-cinq ans était deux fois divorcée et avait deux enfants qui, il faut croire, ne s’inquiétaient pas vraiment pour elle car, après un jeûne de quarante-cinq jours, son corps momifié n’a été découvert à son domicile qu’au bout de dix mois. Elle fut mannequin-vedette chez Jacques Fath sous le nom de Florence.
Bouillier il peine à avancer car cette femme s’est tout simplement rayée de la surface de la terre. Sauf qu’elle a répondu à une annonce pour paraître dans une émission télé d’Anna Gaillard sur les divorcés, c’était très peu de temps avant le début de son jeûne et on peut la voir et l’entendre, souffrant de sa solitude. Il ne trouve pas sa trace chez le couturier Jacques Fath, elle n’est ni sur les listes ni sur les photos et ceci l’amène à nous renseigner sur ce couturier qui fut le rival de Coco Chanel dans les années 40 mais mourut très jeune. Il nous dresse le portrait des mannequins de l’époque qui n’ont pas l’aura des célébrités d’après, mal rémunérées, considérées comme des objets de peu d’importance et pourtant invitées partout afin de porter les tenues de couture pour les riches clients internationaux.
Il nous tarde de rencontrer la Pichon, on avance et il nous raconte ce qu’il imagine de cette femme, privée de sa mère qui l’a abandonnée au père, coiffeur rapiat mais pas plus méchant que ça, cette femme très belle qui plaît beaucoup. Il en apprend plus grâce à Paris-Match qui documenta sur elle après sa mort, photos et quelques témoignages à l’appui.
Grâce à des petits hasards, il suivra une trace imprécise — ce qui lui permet, inopinément, de suivre la sienne propre et de déterrer des pans de sa vie qu’il avait enfouis, à cause desquels il s’était bien fêlé.  Pour en savoir plus sur Marcelle Pichon, il a fait appel à diverses sciences parfois occultes, graphologie, morphopsychologie, voyante, magnétiseuse et même psychiatre. Puis s’aperçoit que Marcelle P. n’est pas précisément le sujet de son enquête. « Depuis le début, il ne s’agissait que d’une chose : transformer l’impossible désir de savoir qui était Marcelle Pichon en possible désir d’écrire sur elle ». Objectif réussi.
Ce livre, ce récit, et sa masse d’infos et de farfouillage opiniâtre et méticuleux, est littéralement passionnant. Bouillier écrit d’une belle façon et nous entraîne, dans chaque voyage du temps ou de l’espace de cette œuvre avec une telle grâce que nous ne pouvons éviter de le suivre dans ses méandres. Je ne dis pas que je n’ai pas lu en diagonales quelques passages comme un rêve qu’il fait sur le père de Marcelle et qu’il développe sur plusieurs pages (je déteste les rêves racontés dans les livres et les plans de brossage de dents dans les films), ou sur les similitudes qu’il trouve avec des films qu’il nous raconte par le menu, mais dans l’ensemble, c’est formidable d’érudition, de ravissement, de rapprochements.  « Malgré quelques longueurs – inévitables quand on tient à rendre compte de toutes les facettes de la réalité ­investiguée… » écrit le critique du Monde.
En plus, en plus !!! comme si ce n’était pas assez, il nous offre un site foisonnant (voir image ci-dessous ou lien ici) dédié au livre avec une foule d’entrées où sont posés tous les documents, photos, émissions et journaux TV, sa propre analyse ADN qui va lui permettre d’enfin parler à son très vieux père avec lequel il n’a pratiquement jamais échangé…
La fin est inattendue, vraiment. Peut-être préparera-t-il un nouveau récit à partir de ce qu’il a découvert. Mystère…

Le cœur ne cède pas par Grégoire Bouillier. 2022 aux Editions Flammarion. 904 pages, 26 €

Texte © dominique cozette

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Vivre vite (mourir jeune)

26/09/2022 Comments off

L’autrice Brigitte Giraud attribue la citation Vivre vite mourir jeune à Lou Reed. Peut-être ajoute t-elle. Elle a intitulé son dernier opus Vivre vite. Ce n’est pas un roman, loin s’en faut, c’est une blessure non cicatrisée après vingt ans. C’est ce qui n’aurait jamais dû arriver à son homme — accident mortel à moto — si ceci et puis si cela et puis si encore etc.
La construction du récit me rappelle le superbe film de Dominique Moll La Nuit du 12 où il relate la vaine enquête de la police pour retrouver l’homme qui a tué une jeune fille en la brûlant vive. Dès le début, une voix dit qu’on ne l’a jamais retrouvé, mais à chaque nouvel élément, le suspens est là, nous croyons que l’assassin sera arrêté. Et puis non. Dans ce livre, c’est un peu pareil. Brigitte Giraud liste tous les faits qui auraient pu éviter la tragédie, des choses que normalement on ne fait jamais, ou n’ont pas de raison de se faire, et les décortique minutieusement jusqu’à ce qu’on comprenne, comme elle, que ce qui est fait est fait.
Mais reprenons cet énorme drame : Le couple, qui a un garçon de sept ans, décide d’acheter une maison, avec un jardin, une pièce qui puisse servir de bureau à l’autrice déjà écrivaine, et surtout un garage pour la moto du mari. C’est un motard passionné  mais qui sait rester prudent. Le propriétaire de la maison accepte de leur donner les clés deux jours avant la signature. De plus, le frère de Brigitte part en vacances et cherche un lieu où enfermer sa précieuse 900 Honda CBR Fireblade, une moto tellement démoniaque (tous les détails techniques sont dans le livre) qu’elle a été interdite au Japon mais que l’Union Européenne a accepté de commercialiser malgré les accidents*. Et les autres nombreux autres petits (ou pas, comme la transgression qui a poussé Claude à utiliser cet engin sans autorisation de son beau-frère ni assurance spécifique qu’il aurait fallu prendre) faits sont relatés ici qui ont conduit l’homme à la mort. Des choses avec ou sans importance : un coup de fil à la mère, l’oubli de prendre les billets dans un DAB, l’accident de Stephen King, l’écoute d’une musique plutôt qu’un autre etc.
Le pire, c’est que l’écrivaine était à Paris pour un rendez-vous littéraire et n’a pas non plus donné le coup de fil disant à Claude de ne pas aller chercher le gamin à l’école. Et explique pourquoi elle n’a pas passé le coup de fil, une raison réellement stupide.
Donc, la maison était encore vierge d’habitation quand Claude est mort. On imagine (ce n’est pas dans le livre) l’installation de cette femme brutalement veuve, avec un petit garçon, devant investir un lieu de rêve, leur avenir, leurs projets, leur amour et peut-être un autre enfant. Seule définitivement. L’horrible étant que cette maison va être démolie pour un plan d’urbanisation quelconque.
Ce livre n’est pas romantico-pleurnichard, c’est juste moi. Il nous montre la fragilité de la vie. A quoi ça tient, tout ça. Quel en est le sens. Pourquoi. On s’interroge même sur toutes ces morts que nous n’avons pas vécues car il n’y a pas eu ces petits grains de sable dans le déroulement de notre existence. C’est un livre minutieux, intelligent qui nous donne terriblement envie de rewinder les faits pour que Claude ne soit pas tombé inutilement, connement, gratuitement. Superbe

Vivre Vite de Brigitte Giraud. 2020 aux éditions Flammarion. 208 pages, 20 €.

* Cette moto a finalement été interdite en 2004.

Texte © dominique cozette

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Disparaître … ou pas

24/09/2022 Comments off

Lionel Duroy est un écrivain dont j’adore les autofictions. Je les suis depuis qu’il a raconté son incroyable enfance avec ses dix frères et sœurs auprès de parents d’une inconsciente indignité. C’était dans Le chagrin. Puis j’ai lu ses histoires d’amour, en général rutilantes au début puis complètement navrantes ensuite, l’entamant physiquement de façon sérieuse. Et ses problèmes avec son fils  aussi. Maintenant qu’il a atteint soixante-dix ans et qu’il pense avoir tout raconté, il se décide à aller mourir au loin, comme un vieil indien, ou un éléphant hors d’âge. Il appelle son livre Disparaître. Et devinez comment il envisage de partir ? En vélo.
Le vélo, cela fait cinquante ans qu’il le pratique. Aujourd’hui, il habite au pied du mont Ventoux, c’est peu dire et il fait régulièrement ses soixante-dix kilomètres par jour. Sur de magnifiques ou luxueuses montures ultra-légères. Et voilà t-il pas qu’il a pour projet de pédaler jusqu’à Stalingrad (qui s’appelle autrement, c’est pour mieux comprendre, dit-il). Pour cela, ses beaux engins en titane ne seront d’aucune utilité. Alors il ressort son vieux Singer, un truc bien costaud, bien utile, où il peut accrocher tout plein de sacoches. Car il a besoin de tas de choses, pour son voyage : matos de camping, tente, petit réchaud et tout le bazar. Il lui faut aussi toute la techno du web et de l’écriture car il a pris contrat avec son éditeur pour lui envoyer son œuvre au fur et à mesure. Deux livres aussi, très importants pour lui car il va aller sur les traces de ceux qui les ont écrits, là-bas à l’est. Une liseuse, quand même et je se sais plus quoi. Au total, 75 kilos ! Quand il grimpe dessus pour tester si ça marche, il se casse la figure. Trop lourd. Puis suivent diverses avaries. Bon, je ne vous en dis pas plus, mais il part quand même, en automne, saison tardive qui le mènera sous la pluie et dans le froid. Tout ça, c’est la deuxième partie du livre.
la première partie est le récit extrêmement vivant et bien écrit d’un dimanche avant son départ où il a réuni ses quatre enfants (de deux lits différents) dans une brasserie du 13ème où il avait coutume d’aller. C’est très rare d’avoir réussi à les réunir mais ce n’est pas facile pour lui car ils ont tous des griefs envers lui plus ou moins prégnants, les uns attaquant ou défendant les autres, ce qui génère des bagarres verbales et fait renaître une mer de ressentiments. Bien sûr, il passe pour un fou en leur racontant son projet, mais il tient bon.
Livre très plaisant quand on aime cet écrivain, j’ignore si la première partie où sont relatés les « exploits » de son passé et de ses aventures maritales et sentimentales est intéressante pour les néophytes. En tout cas, ça m’a beaucoup plu, à part quelques petites longueurs historiques sur les traces de ses deux écrivains de prédilection… En tout cas, il n’est pas mort dans un fossé comme il le projetait. Je ne spoile pas, on l’aurait su très vite s’il avait succombé !

Disparaître de Lionel Duroy. 2022 aux éditions Mialet Barrault. 292 pages, 20 €

Texte © dominique cozette

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Mon choix de la rentrée, superbe !

12/09/2022 Comments off

C’est un livre impressionnant. Les trente glorieuses ne le furent pas pour nous, c’est une bataille rangée, ébouriffante, entre le temps, les mots, le manque ou le trop plein, dans la construction complexe de la personne hors normes qu’est Moni Grego. Moni, c’est d’abord une femme de théâtre, la scène est sa maison et les mots sont sa sève et son sang. Dans le livre dont je n’aurai pas le talent de rendre compte tellement son style foisonne et son point de vue se déplace, on s’amuse ou s’étonne de toutes les mythologies de l’actrice, comme de celles de Barthes, qui vont des figures de la comédie classique à un bouquet de personnages du plus sérieux au plus farfelu,  Vian, les Shadock, Becket, Duras, Chet Baker, les idoles des années 60, Homère, Alice, les immenses figures de l’art vivant plus, comme une cerise, un chapitre émouvant sur Ami Winehouse qui se voit mourir tendrement et douloureusement, les surpassant tous néanmoins.
Mais mais que dit ce livre ? Hé bien il y raconte des tas de choses, l’enfance de la petite princesse auprès d’admirables personnes que furent ses grands-parents, puis l’horreur du retour auprès d’une mère violente et si mal aimante. Toxique. Mais ce n’est pas le principal. Il y raconte l’amour, bien sûr, tendresse et sexe, l’adoration de la nature et de ses merveilles. Ce qu’il y raconte essentiellement, en se raccrochant aux anecdotes de sa vie riche et dense, c’est l’écriture. C’est son chat à elle, c’est sa scribe, la scribe, qui lui colle à la peau, qui l’habite depuis toute petite, sans laisser de temps, ou si peu, au silence… les mots qui la hantent, qui la pressent de les coucher en phrases, en textes (quelle écriture ! — elle a écrit une cinquantaine de pièces et c’est son premier roman), qui la transcendent et vont jusqu’à l’intrusion envahissante de ses rêves en plein cœur.
Mais ce livre, c’est aussi l’histoire de sa classe (sociale), les petits, les modestes les jouisseurs de petits bonheurs mais soutiens de grandes causes, les penseurs, les résistants, le communisme. J’en oublie, oui, forcément. Ce livre est obsédant, il vous amène ici, auprès d’un père magnifique et respecté, très grand artiste (tableau de couverture) et cheminot puis vous vous retrouvez pour un câlin sur la joue duvetée d’une tante qui seule pouvait la toucher, ce petit animal sauvage qu’elle devenait au contact de la maltraitance maternelle.
Et vous parcourez sur un pan de sa pensée le monde que nous avons traversé tous ensemble et nous désolons avec elle de ce que sont devenus nos idéaux. Face à la gestion calamiteuse du monde d’aujourd’hui, nous embrassons son opinion sur les dégâts collatéraux nés du mercantilisme sans scrupule des dirigeants d’une époque qu’on l’on a appelée les trente glorieuses. Mais attention, ce n’est pas que cela, ce livre. C’est un fantastique panorama de ce que nous avons subi et de ce dont nous avons joui durant ces décennies.
Je vous l’avais bien dit : ce roman-songe dont chaque phrase m’a régalée, que j’ai vu passer dans mon imaginaire comme un torrent de fraîcheur roulant ses galets polis, je ne saurai pas bien vous en parler. Citer un passage ? Mais il faudrait tout citer. Moni Grego est la Scribe qui ne cesse de se réinventer dans les mots qui jaillissent sans cesse en elle matin, midi, soir, nuit. La seule chose que je regrette, néanmoins, c’est que ce livre s’arrrête. Et d’un seul coup, on se sent démuni, triste et seul, comme si le torrent avait fait un impossible arrêt sur image.
Elle-même dit de son livre :
C’est un rêve. Oui.
Ça ne ressemble à rien.
On s’y promène dans tous les sens
On y entre et on en sort par tous les bouts
Tous les trous
On l’ouvre ici ou là
C’est un livre de chair, un roman-songe.

A lire absolument, à commander chez votre libraire habituel car c’est le livre rare d’une petite édition en pleine floraison.

Les trente glorieuses ne le furent pas pour nous de Moni Greco, 2022 aux éditions Sinope. 330 pages, 18 €.

Texte © dominique cozette

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La princesse de patachon

02/09/2022 Comments off

Ce n’est pas un chef-d’oeuvre de la littérature, le livre de Diane de Beauvau-Craon dont le titre Sans départir est la devise de la famille mais c’est plutôt marrant. On ne sait pas de quoi se départir d’ailleurs mais ce n’est pas grave puisque le récit nous entraînes dans toutes les péripéties de cette princesse descendante de familles tout ce qu’il y a d’aristo multimilliardaires, pensez donc, entre autres, un château de 365 fenêtres. Et bien plus un peu partout. Mais la jeune ado ne sent pas cette vie qui serait la sienne si elle s’y incrustait. Adepte des trips de toutes sortes depuis qu’elle sniffe des produits détachants à 13 ans, elle sait se faire renvoyer de tous les internats hyperchics où on tente de l’enfermer. Elle, son mantra, c’est la liberté. Personne ne la commandera jamais, ne lui donnera d’ordres, ne lui assignera de rôles (sauf un premier mari, un sublime Marocain qui réussit à la convertir à l’islam puis à la maltraiter et à la priver de leur gosse). Sinon, elle passe toutes ses nuits dehors à coup de coke et de vin blanc et plus car affinité extrême avec les substances, en compagne des people les plus en vogue dans lieux les plus courus : le 54 et la Factory à NY, le Set, le Palace où avaient lieu les nuits les plus folles, les plus scandaleuses.
Elle n’aura travaillé que quelques mois chez un très grand couturier new-yorkais, un travail d’influenceuse on pourrait dire, qui lui demandait simplement de continuer à faire ce qu’elle faisait : mener une vie de patachon. Elle a connu une liste invraisemblable de gens qui comptent, Andy Warhol, les Jagger, Timothy Leary, a vécu quelques temps dans le loft de Mapplethorpe — la photo qui orne le bandeau de son livre est de lui — Lagerfeld etc… plus tous les nobles de sa famille. Une vie de tourbillon qui finalement met un peu sur les genoux à force d’y croiser de merveilleuses personnes, des gens exceptionnels, des endroits magnifiques, des moments délicieux, des rencontres extraordinaires et tant d’autres termes dont on peu faire une sorte d’ndigestion.
Elle ne sort et ne couche qu’avec des homos, elle n’apprécie pas l’esprit hétéro à quelques exceptions près (ses deux maris). Mais tous ses amis de fête sont morts depuis longtemps, victimes du sida.
Pour en revenir à elle, c’est une personne toute fine, pas très grande, jolie, brune, qui ne mange rien forcément et qui amuse tout le monde. Puis en prenant de l’âge, ça marche moins bien, elle se répète, elle raconte toujours les mêmes blagues quand elle est bourrée, mais elle est toujours bourrée et stone ! Jusqu’à ce qu’elle tombe un jour, en plein coma éthylique. Hospitalisée pendant un certain temps, elle est sauvée par un médecin extraordinaire, puis elle doit réapprendre à marcher (elle pèse 32 kilos lorsqu’elle tombe) et surtout à vivre, ce qu’elle veut férocement. C’est pourquoi elle arrêtera tout ça par sa volonté mais continuera à profiter de la vie.
Quelques trucs rigolos par exemple quand un ami  lui apprend à prendre le bus, vers ses 50 ans.
A ce jour, elle est mariée à un homme pondéré qui l’a emmenée vivre en Italie.
C’est distrayant (comme j’aime bien dire faute de mieux), pas d’une urgence totale ni d’un intérêt massif et c’est très instructif sur la vie que mènent les gens pétés de thunes qui n’en ont rien à foutre de rien et auxquels on déroule le tapis rouge en toutes circonstances. Et hop !

Sans départir de Diane de Beauvau-Craon, 2022 aux Editions Grasset, 318 pages, 22€

texte © dominique cozette

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