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Archives pour la catégorie ‘bouquins’

Super livre (à vous dégoûter de l’Irlande)

19/08/2018 Aucun commentaire

Benoîte Groult écrivait beaucoup, beaucoup. Une de ses filles, Blandine de Caunes (fille de Georges) a pris le temps de trier ses nombreux journaux pour faire un livre assez passionnant sur ses vacances en Irlande de 1977 à 2003. Journal d’Irlande donc. Avec son mari, Paul Guimard, écrivain et conseiller-ami de Mitterrand, ils décident de faire construire une maison en Irlande, dans un endroit magnifique entouré de mer,  parce que Benoîte est une pêcheuse hors normes, elle adore ça, elle la pratique depuis son enfance, sous différentes formes : à pied, filets, nasses, casiers, etc. Elle pêche tout et l’intéressant, en Irlande, c’est qu’on ne mange pas de fruits de mer. Donc ça grouille de crabes, bouquets, crevettes, homards, coquillages. Et de poissons aussi, bien sûr.
Le problème de l’Irlande, c’est qu’on se pèle en plein été. Tout le temps. Mais ça ne rebute pas le couple qui passe, surtout elle, ses journées à ça, à poser ses casiers, remonter les casiers, démêler les bêtes des filets, vider celles qu’elle garde dans la saumure… c’est physique, c’est lourd, c’est mécanique aussi avec les fréquantes pannes, elle rentre toujours trempée, mais c’est une passion. Et c’est tellement bon.
Sauf que.
Elle n’aime plus son mari. Elle y est attachée mais c’est tout. Surtout qu’il ne fiche rien, qu’il va se laisser vieillir et décatir sans réagir.
Mais
elle a un amant, un Américain qui l’aime depuis 1945 mais dont elle n’a pas voulu alors. Il est lui-même marié à une femme riche et jalouse. Mais Benoîte et lui se ménagent des périodes où ils s’envoient en l’air à longueur de journée et de nuit, dans cette maison comme dans celle de Bretagne. Malheureusement, il est bête à manger du foin. Mais tellement amoureux qu’elle passe là-dessus. Ça lui fait tellement de bien.
Et pendant ces 25 ans, on suit les personnages du journal dans le temps toujours pourri de l’île, sa bouffe pourrie, ses maisons affreuses, on les voit vieillir, ce qui n’est pas réjouissant et recevoir des amis comme Mitterrand alors président, les Badinter, des voisins, Annie Chaplin, fille de, qui fait de la bouffe dégueulasse.
Peu à peu, Paul qui boit comme un trou, mais tout le monde ici, même l’autrice, ne supporte plus de consommer la pêche, ça devient pénible mais elle s’accroche. Sa façon de raconter est marrante parce qu’elle lance des piques à des tas de gens, elle est très cash dans ce qu’elle livre et c’est assez drôle même si je n’aimerais pas être à sa place. A la fin, ils décident de vendre la maison car elle a perdu ses forces, ça devient dangereux, tout se dégrade autour d’eux, il est souvent malade, un élevage de saumon pourrit la mer et ce perpétuel temps froid, pluvieux, venteux, finit par taper sur le système. Oui, bien sûr, il y a les paysages sublimes, mais elle s’est fait de vrais amis, elle y reviendra s’il le faut.
Vraiment intéressant, avec ce petit suspense sur cette double relation mari/amant. Que va-t-elle décider ?

Journal d’Irlande de Benoîte Groult aux Editions Grasset. 2018. 432 pages. 22 €.

Texte © dominique cozette

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Le suspense de Liane Moriarty

16/08/2018 Aucun commentaire

J’avais adoré Le secret du mari (voir mon blog), de Liane Moriarty, écrivaine australienne très psy à suspense. Avec Petits secrets, grand mensonges, rebelote. Au début, j’ai eu un peu peur de m’être fourvoyée avec cette histoire de mamans et de gosses en maternelle qui font une choucroute d’une petite histoire de cour de récré. Et j’ai bien fait de poursuivre car cette diablesse d’autrice sait ajouter un par un les ingrédients qui vont pimenter le cours des choses. Il y a les mamans têtes à claques qui prennent leurs mômes pour des génies, les mamans serre-tête mères la morale, et les plus normales, les sympas. Il y a aussi les dessous des mariages, les fameuses unions parfaites qui cachent bien des saletés. Il y a aussi les histoires perfides de l’ex remarié avec une jeunette et qui devient l’homme idéal après avoir abandonné la première avec sa petite. Il y a la jeune mère célibataire dont la conception du gamin laisse un sale goût. Il y a les violences conjugales, les pardons, les menaces, les horreurs de la vie ordinaire quoi. Il y a le café au bord de l’eau où le bel homo sert de bien bonnes choses et réconforte les plus fragiles. Et il y a les petits mensonges des enfants pour embrouiller le tout.
Ça se passe dans une station balnéaire où ils vivent à l’année, ça sent l’iode, et les petits rituels anglo-saxons se succèdent, les bienvenues de rentrée des classes, les soirées de parents, les soirées quizz de bienfaisance. Et puis, le drame. Qui est réellement responsable ?
Un très bon livre d’été, ça se dévore comme un chouchou tombé dans le sable, ça grince sous les dents, quoi.

Petits secrets, grand mensonges de Liane Moriarty, 2014 pour la VO. Traduit par Béatrice Taupeau. Editions du Livre de poche. 576 pages, 8,20 €.

Une série en a été tirée : Big Little Lies, avec Nicole Kidman et Reese Witherspoon.

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Martine se taille en kmion.

15/08/2018 Aucun commentaire

Martine ? Camillieri, bien sûr, avec son nouvel opus Tout en kmion qui complète le premier Jamais sans mon kmion. La lecture de ce livre joli, pratique, indispensable et appétissant rend gai. Fait pour les routards qui adorent aménager à leur façon leur petite roulotte personnelle pour tailler la route un peu partout dans le monde, échappant aux concentrations des campings et autres lieux pour gros véhicules tout faits. Détail important : Martine ne part jamais sans Bernd, son chauffeur, installateur, pêcheur, cueilleur etc etc. Il n’est pas à vendre.
Dans ce livre, Martine raconte de façon ludique la vie d’aventuriers au long cours et les astuces, aménagement, trucs, recettes pour voyager loin et bien, dans les endroits les plus sauvages de la planète. Que manger en pleine nature, comment faire son frichti pour trois francs six sous, comment être vraiment écolo et nature friendly ? Chaque couple explique ce qu’il est important de savoir, dévoile le plan de son véhicule, indique avec quels tutos il l’a perfectionné, comment on fait pour l’hygiène, les déchets, les choses de la vie, quelles cartes et quels sites sont indispensables…
Dans ce livre, une farandole de photos joyeuses et surtout une bonne centaine de recettes « de peu », les recettes de Martine à déguster au bord d’un fjord, d’un lac ou sur une plage grecque, les ingrédients à avoir absolument, surtout aromates, graines et provisions. Elle, c’est jamais sans mon presse-ail, son mini magic mixer. Elle donne la liste des indispensables. Vous n’oublierez rien si vous suivez ses conseils. Une tonne d’infos sur ce qu’il faut connaître des pays visités ou comment ne jamais galérer en cas de pépin.
Ce livre est formidable pour ses enseignements et surtout, il  fait voyager immobile, avant même de partir (sans partir en ce qui me concerne) tellement il est accélérateur d’évasion. Je ne parle même pas des recettes fraîches, originales et détaillées qui font venir l’eau à la bouche ! Miam.

Tout en kmion par Martine Camillieri. Eté 2018 aux  éditions de l’Epure. 300 pages, 20 €. 

Texte © dominique cozette.

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Désorientale c’est époustouflant !

13/08/2018 Aucun commentaire

Ecrit par Négar Djavadi, ce livre est un pur moment d’enchantement. Mais un enchantement très bousculé : drames, meurtres, trahisons, amour, révolution… tout y est. La narratrice, tout comme l’autrice, est née en Iran puis a émigré clandestinement en France à 10 ans, avec sa mère et ses deux sœurs. A Paris, où s’était déjà planqué son père pour échapper aux rétorsions du shah dont il était un farouche opposant. Puis un aussi farouche opposant à Khomeini. Kimiâ est né le jour où Nour, la grand-mère adulée de sa grande famille, est morte. Elle est en quelque sorte sa réplique, une fille pas comme les autres, adorée de son père qui ne voulait pas d’enfant. On ne peut pas résumer ce livre qui nous raconte les trois générations d’Iraniens, les oncles Sadr appelés par leur numéro, l’arrière-grand-père qui possédait un important harem et ne voulait que des enfants aux yeux bleus.
Négar nous embarque dans l’immense fresque des régimes d’après Perse, les drames orientaux engendrés par les politiques, les Usa, le pétrole, la guerre Irak-Iran vu à travers le prisme de cette famille, zigzaguant très habilement entre présent et passé, retardant toujours le moment d’évoquer « l’événement », cet immense drame familial, puis leur installation à Paris. Au départ, elle n’aime pas le français — elle dépend d’ailleurs les Parisiens sous un jour peu flatteur, tels qu’ils sont, pénibles —, elle ne reconnaît plus ses sœurs et ses parents qui tous, ont été transformés par l’exil. Elle ne sait pas qui elle est, un garçon aux attributs féminins mais pas trop. C’est le spleen, elle se débrouille au lycée, s’emmerde royalement,  jusqu’au jour où elle découvre U2. Tout s’éclaire pour elle, sa vie est là, dans cette musique. Elle entreprend une vie décousue, punk, marginale, s’autorise tous les excès, toutes les expériences. On sait, puisque c’est le début du livre (j’allais dire du film tellement on voit les images) qu’elle va se faire inséminer, que le père de l’enfant n’est pas son compagnon et qu’il est séropositif.
Son écriture est imagée, brillante, voire éblouissante. Les vies successives de l’héroïne y sont relatées avec humour et réalisme, les traits de caractère des intervenants sont tranchés, vifs et précis comme dans une bible de série (elle est scénariste et a réalisé), les péripéties sont inattendues et le style très personnel, nous prenant parfois à partie de façon cavalière.
Le moment le plus difficile est celui de la dernière page. Quoi ? C’est fini ? Et nous alors ? Hé oui, l’histoire est bouclée, avec un immense talent. Quel joie, ce livre ! Il a reçu vingt prix !

Désorientale de Négar Djavadi, 2016 aux éditions Liana Lévi. 356 pages. (prix occulté parce qu’on me l’a offert.)

Texte © dominique cozette

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Show devant et chaud partout !

05/08/2018 Comments off

Show devant pour traduire You gotta have balls, de Lilly Brett, bizarre, bizarre. Balls fait référence dans le charabia yiddish du pépé aux boulettes de viandes qu’affectionnent les Juifs, l’histoire se passe dans cette communauté, et qui feront parler d’elles à la fin du livre. La narratrice, Ruth, vit confortablement de son boulot d’écriture de lettres et de cartes, son mari aimé vient de partir pour 6 mois en Australie tandis que son père, veuf, rescapé des camps, quitte l’Australie pour la rejoindre à NY. Elle l’adore mais il est un peu encombrant. Elle le nomme responsable des stocks, il faut voir ce qu’il achète ! Ils partent un temps en Pologne, son pays, et là, ils rencontrent deux femmes dont une, au physique spectaculaire, vibrante, énergique qui s’éprend de lui. Au grand dam de Ruth. C’est juste les vacances. Mais plus tard, le père fera venir les deux femmes à NY et les installera chez lui. Cette intimité déplaît fortement à Ruth, la met mal à l’aise, d’autant plus c’est elle qui paie pour tout, alors que tout le monde, enfants de Ruth inclus, trouve formidable la nouvelle vie du patriarche. L’angoisse de Ruth ne cessera jamais de monter surtout quand le père (87 ans) lui annonce qu’ils vont monter un restaurant de balls, de boulettes délicieuses que même Ruth adore ! Mise à contribution financièrement, elle n’approuve pas le projet.
Petite comédie sympa pour les vacances avec des tas d’idées de boulettes et même, à la fin, de vraies recettes appétissantes.

Show devant (You gotta have balls) de Lilly Brett 2006. Chez 10/18 en 2016. Traduit par Bernard Cohen. 360 pages. prix poche.

© dominique cozette

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Saleté de bouquin, celui de David Wahl

30/07/2018 Comments off

David Wahl est comédien de théatre, et écrivain. Cet opuscule, le quatrième de la série, s’appelle le sale discours ou géographie des déchets pour tenter de distinguer au mieux ce qui est propre de ce qui ne l’est pas. En fait, c’est une causerie, un texte pour raconter sur scène comment, au fil des siècles, notre conception de la saleté a changé. C’est extrêmement drôle car très étonnant mais parfaitement historique. C’est succinct mais brillamment illustré par des croyances de médecins de l’époque mais au vu de ce qui se passe aujourd’hui sur ce qui est tolérable ou nom pour la santé de l’espèce humaine, rien ne nous étonne. Sauf qu’aujourd’hui on en sait beaucoup.
Je résume le début pour donner le ton : ça se passe au XIIème siècle, au temps où le saleté régnait dans Paris puisqu’on jetait tout dans la rue, y compros les déjections humaines, que les animaux y vivaient. Le roi énorme Louis le Gros avait un fils superbe, Philippe qu’il vénérait. Mais au cours d’une chasse, un gros porc buta dans les jambes du cheval de Philippe. Il tomba, le cheval affolé le piétina et il mourut. De rage et de chagrin, Louis le gros décréta que le porcus diabolicus était un terroriste de l’enfer. Il prit une mesure qui tient toujours : interdire aux porcs de circuler librement. Les cochons qui mangeaient leur propre merde dégoûtaient tout le monde. Mais on s’aperçût que la vie était encore plus putride sans les porcs car ceux-ci la nettoyaient en s’empiffrant d’immondices.
Autres pages surprenantes : quand l’eau était considérée comme un élément qui empoisonnait le corps, donc surtout, ne pas en boire, ne pas la toucher. Vous imaginer la crasse des gens ? C’était ça qui les protégeait. A une autre époque, les odeurs, toutes, étaient nocives. Il ne fallait plus respirer les fleurs, la campagne était bien plus dangereuse que la ville/
C’est tout petit livre joli écrit gros mais dense en informations. Et qui fait réfléchir. A l’heure où on  se croit propre, on est vraiment des pourritures en produisant autant de déchets (dont nucléaires).
« Je suis bien peinée de le reconnaître, mais Platon s’est affreusement planté. L’homme n’a vraiment rien d’un porc. Le porc est sale et nettoie. L’homme est propre et salit. »
Ce texte est extra, ça donne envie de lire les trois premiers et surtout de voir David Wahl les raconter sur scène. Et aussi de l’offrir a des amis qui ont encore un peu d’esprit. Pour en savoir plus, son site ici.

Le sale discours ou géographie des déchets pour tenter de distinguer au mieux ce qui est propre de ce qui ne l’est pas de David Wahl aux éditions Premier Parallèle. 2018. 80 pages. 10 €

Texte © dominiquecozette

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Le mahousse Dossier M, tome 2

27/06/2018 un commentaire

Plus de 800 pages, ajoutées aux presque 900 pages du tome 1 (le tome 1, c’est ici), c’est un très gros dossier le Dossier M que Grégoire Bouillier consacre à son amour perdu, M. Une voix le condamne à dix ans pour s’en guérir. Dix ans d’expiation sur lesquels rôdent le suicide pourri de Julien après que le narrateur a couché avec sa femme. A la fin du tome 1, je me demandais que ce que Grégoire Bouillier pouvait bien avoir encore à dire puisque tout est fini avec M. Définitivement puisqu’elle s’est mariée après qu’il ait raté le rendez-vous d’amour qu’elle lui avait donné et qui aurait pu tout changer. Une nuit entière pour conclure enfin. Car Grégoire Bouillier n’a jamais couché avec M. Près de 1800 pages pour une histoire mince comme le mode d’emploi d’une essoreuse à salade ! C’est qu’il va tout essorer de cette histoire !
Il va donc commencer par tâcher de remplir ce temps vide et vain qui s’ouvre devant lui. Ramasser des nacres sur la plage de Bretagne de son enfance à Plurien (!). Décrire cette tâche, la beauté des coquillages, la vacuité du village. Il n’a plus de vie sociale ou affective car il ne répond plus au téléphone, des fois que M appellerait et que la ligne soit occupée. Pourtant, juste avant le mariage qui a lieu en Californie, il va s’y rendre, il connaît Los Angeles, et saccager la cérémonie pour enlever la mariée. C’est décrit en détails. C’est tellement détaillé que je pense qu’il attige de pomper l’histoire du Lauréat. Mais c’est vraiment l’histoire du Lauréat. Il adore Ali Mac Graw, c’est la première qu’il a adorée. Ensuite, il évoque avec nostalgie Béatrice, la fille de sa classe qui les faisait tous baver, son premier baiser alors qu’à treize ans, son sexe n’était qu’un vermicelle. Lorsqu’il revient à la rentrée, Grégoire va lui montrer qu’il est devenu un homme pendant les vacances, qu’il peut bander, hélas, elle s’est évaporée de la région. Il va alors faire le rapprochement entre Béatrice (BM) et M (MB) qui est son exact contraire. Et amalgamer Ali Mac Graw avec elles. D’où la scène dans l’église.
Un an après, il va rencontrer Patricia qui est M plus tard, avec dix ans de plus, sans l’être. Il ne sait pas qu’elle est mariée quand il a le coup de foudre mais il  Julien se pointe, ils ne s’entendent pas bien tous les deux. N’empêche, Grégoire donne une petite clé à Julien, pourquoi ? Mystère. Mais elle va compter. La semaine suivante, Patricia va s’offrir à Grégoire et celle d’après, Julien va se suicider en l’accusant d’avoir baisé sa femme. Passionnant.
Durant toutes ces années de rien, il va nous raconter des histoires dont une sous forme de feuilleton, un navigateur du tour du monde en solitaire qui s’est suicidé pour ne pas montrer qu’il a triché, l’histoire de Kokoschka, peintre autrichien, qui fit faire une poupée grandeur nature à l’effigie de sa maîtresse partie, la femme de Gustave Malher, il organise des nuits entières de poker dans son appartement, puis il décrit toutes (ou presque) les femmes qu’il a consommées, rencontrées, croisées depuis M, avec acharnement, clairvoyance, humour ou désespoir. C’est parfois très drôle, souvent étonnant, toujours palpitant. Des histoires de bar où il passe souvent ses soirées à se bourrer la gueule, à rencontrer des gens, surtout des femmes.
Il se donne des missions comme retrouver l’enregistrement du concert de Miles Davis un jour précis d’octobre 82, auquel il a assisté puisqu’il a encore le ticket du Théâtre de la Ville, pendant lequel tout s’est arrêté car les plombs ont sauté. Miles jouait électrique alors. Du coup, il s’est mis à jouer a capella, avec quelques éclairages de fortune, jusqu’à ce que l’électricité soit rétablie. Il a mis trois mois à trouver la bande car en 2005, il y avait moins de choses sur Internet. D’ailleurs, il a créé un site sur lequel il poste tous les liens ou les photos ou les textes se rapportant au dossier M, à chaque fois qu’il en ressent le besoin. L’enregistrement (très rare) s’y trouve. Il se donne d’autres missions, bizarres, impossibles. Il ne réussit pas forcément.
Ce livre est indescriptible. C’est une somme. C’est comme passer plein de temps avec un ami qui ne vous lâche pas la grappe sur son problème sentimental, qui se prend le chou pour analyser chaque détail qui l’en rapproche ou l’en éloigne ou l’enrichit, c’est obsessionnel, prise de tête permanente. Mais brillamment exprimé, écrit de telle façon à ce qu’on s’ennuie pas, car on peut sauter quelques redondances. Il écrit lui-même quand il s’attaque aux soirées poker qu’on peut sauter jusqu’à la page 311 si on n’est pas fan.
Une partie très forte du livre, c’est lorsqu’il évoque l’épisode du mail envoyé à Sophie Calle et la vengeance de cette dernière « une femme qu’on ne quitte pas », à savoir son énorme expo qui a marché du feu de dieu. Une humiliation qui va faire le tour du monde. Il accepte malgré tout de la revoir, mollement. Elle l’invite au vernissage qui a lieu à Venise puisque Sophie Calle y représente la France avec ce travail. Il n’ira pas. Il acceptera cependant d’aller la voir à Paris, après le clap de fin, en privé. Il a du mal à regarder ce que les 107 femmes ont fait de sa lettre, beaucoup sont des amies de Sophie, donc très malveillantes envers lui. Décortiquée ainsi, l’œuvre « prenez soin de vous » est à revoir si vous avez le livre. Beaucoup de choses prennent un autre sens vues de l’autre côté, ce n’est pas un scoop. Passionnant. L’écrivain  aura bouclé la boucle avec l’histoire de Patricia et du suicide de Julien.
A la toute fin, il nous ramène à Picasso qui était là au début du tome 1 à propos du suicide de son ami. Cette fois, il s’agit de l’élaboration d’un tableau par le peintre, c’est passionnant à voir, il recouvre sans arrêt ce qu’il fait par autre chose, redéfait, refait, c’est dans le site (à voir ici) mais rébarbatif à lire sans l’image.On saura que sa peine est finie dans le dernier paragraphe…
Si vous aimez les vagabondages littéraires, foncez, mais prenez le au début au tome 1. C »est un peu du Proust moderne. Pourquoi pas ? Je le trouve formidable !

Grégoire Bouillier. Le dossier M. (Livre 2). 2018 aux éditions Flammarion. 868 pages, 24,50 €.

Texte © dominique cozette

 

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La couleur des sentiments : waouh !

21/06/2018 Comments off

Quel livre, mais quel livre ! La couleur des sentiments est le premier (et le seul, pour l’instant) roman écrit par Kathryn Stockett. Pour ceux qui (comme moi) ont du mal à trouver un éditeur, sachez que ce livre formidable a été refusé par 60 agents littéraires pendant trois ans, puis, une fois édité, est vite grimpé à un million d’exemplaires aux E.U. Aujourd’hui, avec les éditions de poche (et peut-être le film qui en a été tiré), on en est à 7 millions dans le monde. Ce n’est pas non plus parce que c’est un best seller que c’est un bon livre. Peut-être. Mais il m’a énormément plu.
L’histoire se situe au début des années 60, à Jackson, Mississipi, là où la ségrégation raciale est la plus violente. Les trois héroïnes principales — elles se racontent à tour de rôle — sont deux bonnes noires et une femme blanche.
La première bonne adore élever les jeunes enfants de ses maîtres blancs, elle en a eu dix-sept, y compris dont elle a la charge actuellement, négligée par une mère sèche.  Elle quitte toujours ses maîtres avant que « ses » enfants deviennent racistes, comme eux. Elle-même a perdu son propre fils étudiant qui promettait de faire de bonnes études et de s’en sortir. Il écrivait un journal sur la vie des Noirs.
La deuxième bonne, grande gueule, a quatre gosses et un mari alcoolique et violent. Elle fait avec, on ne quitte pas le père de ses enfants. Sa dernière maîtresse vient du bas de la société blanche, elle est givrée, mais elle aime sa bonne comme une amie (elle n’en a pas d’autres). Elle fait tellement de bêtises que sa bonne lui sert de garde-fou, secrètement,  laissant le mari croire que sa femme est une super maîtresse de maison. Il n’est n’est pas dupe et tellement amoureux !
Quant à la femme blanche, elle veut absolument devenir écrivain et commence à rédiger, grâce à la première bonne qui lui apporte son aide, un livre où de nombreuses bonnes témoignent sur la façon dont elles sont traitées par les Blancs. Parfois très bien, souvent très mal. Elles font cela dans le plus grand secret car dans cette société bien-pensante, toutes trois se mettent terriblement en danger. D’autres intrigues passionnantes se nouent sur ce tronc principal.
Ce livre est construit de telle façon que chaque chapitre offre un suspens haletant, un vrai page-turner comme on dit en bon français. Ce récit nous attrape par les sentiments, l’urgence, l’envie que tout se passe bien… mais il est dense et gros, chaque événement devient une menace pour l’une ou l’autre des protagonistes qui redoutent de terribles rétorsions. Et c’est comme ça jusqu’à la toute fin. Un livre palpitant qu’on a du mal à lâcher.
La romancière sait de quoi elle parle. Elle a effectivement vécu à Jackson. Elle a eu une bonne aimante et c’est en son honneur qu’elle a décidé de faire ce livre. Elle a écrit une petite postface à ce sujet.
La couleur des sentiments de Kathryn Stokett aux éditions Babel, 2009 aux USA (titre : the Help), 2010 chez Actes Sud. Traduit par Pierre Girard. 608 pages. 9,70 €

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VNR dézingue au Chalumeau !

08/05/2018 Comments off

Je sais, elle est facile mais extrêmement pertinente ! Car VNR, le dernier roman de Laurent Chalumeau, raconte l’histoire d’un mec qui va dézinguer les personnes qui ont ruiné sa vie, son mariage, son travail. Oh, il n’ en a pas des masses. C’est d’abord le principal, dont tout est parti, celui qui a harcelé sa femme dans sa boîte, un cadre sup qui lui a pourri la vie à tel point qu’elle a porté plainte. A partir de là, c’est l’horreur : on va décortiquer leur vie à tous les deux, notamment leur relation au sexe qu’ils pratiquent avec ferveur, qu’ils pimentent souvent et qu’ils partagent parfois, très gentiment. Jusqu’à ce qu’elle soit considérée comme une salope, avec ses seins ravageurs et son allure de lionne conquérante. Puis vient l’avocate qui propose à cette belle femme en perdition de la reconstruire grâce à une psy. Une psy lesbienne qui déteste les hommes et lui retourne la tête, lui montrant comment son mari a fait d’elle la victime de ses vices. Et puis, par hasard car ce n’était pas dans le plan, le ministre qui n’a pas empêché la délocalisation de sa boîte, malgré ses belles promesses, le mettant au chômage.
Attention : c’est un livre sarcastique et énorme, complètement dingue ! S’il vous est arrivé d’avoir envie de vous venger d’un salaud (ou d’une) de la pire des façons, ce livre est pour vous. Le narrateur raconte tout aux futures victimes qu’il a entraînées chez lui, une à chaque fois, pour les torturer à mort. Ça craint. Mais on ne le voit pas à l’œuvre. On sait juste comment il va faire disparaître les corps. Il évoque parfois  l’admiration que l’on devrait porter aux kidnappeurs car c’est très délicat d’attirer un adulte pour lui faire sa peau. Il raconte en détail comment il a procédé. Et surtout, il leur montre, films à l’appui, sa vie heureuse d’avant et la merveilleuse entente sexuelle entre sa femme et lui. Le portrait beauf qui se dessine par sa narration est très drôle, façon Coluche un peu et c’est réjouissant.
C’est assez trash  mais pas plus qu’un film de Tarantino finalement.  Concernant les responsables qui vous foutent la merde au boulot, ça pourrait faire le pendant avec qui a tué mon père d’Edouard Louis,  l’humour grinçant et la dérision de Chalumeau en plus.

VNR de Laurent Chalumeau aux éditions Grasset. 2018.  186 pages, 17,50 €.

Texte © dominique cozette

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Ceija Stojka : une formidable rom !

02/05/2018 Comments off

Je devrai dire romni. C’est, c’était hélas elle est morte, une femme extraordinaire, aujourd’hui exposée à Maison Rouge. J’ai d’abord vu sa peinture, une explosion de couleurs, une ode foisonnante à la nature qu’elle respecte et vénère, naïf, certes, mais extrêmement narratif et souvent très gai malgré les dramatiques épisodes passés dans trois camps de concentration avec une partie de sa famille, durant la guerre, alors qu’elle avait 10 ans. Son père a été exécuté rapidement, une perte énorme. Cette artiste autodidacte bouleversante, première femme Rom à parler du génocide les concernant, a peint sur le tard. Puis je l’ai vue, elle, même expo, dans un film de 20 minutes où elle raconte principalement comment ça se passait à Bergen Belsen. C’est horrible mais sa façon de narrer l’horreur démontre avec éclat la façon qu’elle a de prendre les choses du bon côté durant toute sa vie, quels que soient les malheurs qui la traversent.

Passionnée par ses récits picturaux et verbaux, j’ai acheté le livre qui vient de sortir, qu’elle a écrit. Car, illettrée, elle s’est arrangée pour apprendre les rudiments de l’écriture à son adolescence afin de s’élever. C’est comme ça qu’elle a écrit, sur le tard aussi, la vie qu’elle a menée avec sa famille chérie et tous ses amis roms, ou pas roms. Comment, de petites choses, ils font toujours une fête, se réunissent, dansent, chantent, des chansons très longues et chaque fois réinventées pour transmettre leurs traditions et les histoires familiales. Comment, d’un seul coup à 15 ans, elle devient mère sans le père, ce qui semble ne poser aucun problème … comment, ils travaillent tous, ils font les foires, les marchés. Ça se passe en Autriche, elle vit principalement à Vienne mais dans les années, 50, 60, ils circulent beaucoup avec leurs roulottes. Puis la caravane et la Mercedes, puis enfin, la sédentarité. Pour elle, la vie est un enchantement, et les enfants, la chose la plus chère du monde. Evidemment, la liberté dont jouissait cette communauté avant la guerre a vécu, il leur faut s’intégrer ou se cacher, ce n’est pas facile mais elle ne s’en plaint jamais. Elle a écrit sa vie sans haine (comment a t-elle fait ?) avec un appétit de jouissance et de bonheur extrêmement émouvant. Je viens de finir le livre, je vais retourner à la Maison Rouge pour m’imprégner de ses images, les revoir à la lumière de ce que j’ai appris. Passionnant, je vous dis.
Elle est morte en 2013, à 80 ans, en laissant un millier d’œuvres.

Nous vivons cachés de Ceija Stojka, suivi de deux entretiens plus d’un essai de Karin Berger, celle qui a réalisé le film et a fréquenté Ceija jusqu’à sa mort. Plus un cahier de photographies. Aux éditions Isabelle Sauvage, 2018. 298 pages, 27 €.

Exposition à la Maison Rouge (10 bd de la Bastille) jusqu’au 20 mai. Lien ici.

Texte © dominique cozette.

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Extraordinaire lambeau !

21/04/2018 Comments off

Philippe Lançon a été touché gravement au visage lors de l’attentat de Charlie. Il en parle souvent dans ses articles avec force détails sur sa reconstruction. Ne pas s’attendre à retrouver ces séquences dans le livre même s’il y raconte ses descentes au bloc, les ratages de greffes et autres énormes inconvénients comme les souffrances dues aux multiples tubes, la salive qu’on ne peut pas endiguer et qui coule, les cauchemars, l’impossibilité de parler etc… Dans ce gros livre bourré de consolations tirées de ses lectures (du classique) et des musiques dont il inonde ses lieux de soin (du classique et un peu de jazz), il s’applique à définir ce qui fait que sa vie d’avant n’est plus reliée à cette nouvelle existence. Il s’efforce de recréer le lien pour tenter d’être le même homme qu’avant. Il ne l’est plus, il sait qu’il ne le sera jamais plus. La communication qu’il maintient avec ses proches, familles, amis, professionnels, n’est pas un gage de reconnaissance du personnage qu’il a été. Mais il fait avec. Les personnes qui comptent le plus pour lui sont sa chirurgienne, une femme très sérieuse qui n’a aucune intention de s’épancher sur sa douleur et se refuse à toute complicité (garder de la distance est une façon pour les soignants débordés de ne pas tomber dans le burn out ou la dépression), la psychologue, la kiné. Il a aussi beaucoup d’empathie pour les gardiens de sa sécurité.
En bref, non, ce n’est pas possible, en bref. C’est une avalanche ininterrompue de ses avancées dans ce monde nouveau, leur description au plus fin, à l’os j’allais dire alors qu’on lui a greffé le péroné pour fabriquer sa mâchoire, habillé du « lambeau » de chair qui donne titre au livre. Outre le dévouement sans faille de son frère qui est là chaque jour, Lançon nous raconte comment sa relation avec son amoureuse s’est considérablement dégradée. Parce que rien n’est à sa place. Le malade n’a plus de pouvoir, de personnalité, il doit louvoyer pour se faire bien traiter par l’équipe, ne pas se plaindre à tout bout de champ, faire confiance même si un élément de son visage se casse la gueule. C’est pour cela qu’il s’aide de la littérature, de la musique. Songez qu’il a perdu la jouissance de tous les autres plaisirs, même de l’odorat. Il ne peut ni manger ni boire. Prendre une douche relève de l’exploit. Mais il s’efforce de marcher dans le couloir, ou dans le jardin des Invalides où il se rééduque. Penser que les choses qui l’ont perturbées après la fusillade c’est son téléphone qu’il n’a pas pu attraper et qu’il n’a jamais récupéré, son sac avec toutes ses affaires, carnets, livres, son bazar, qu’il a serré contre lui dans l’ambulance, et pendant longtemps, son vélo accroché à un poteau. Les images traumatisantes, bien sûr qui lui pourrissent les nuits. L’invasion de son esprit sur son corps, en permanence, ou comment concilier ses morts avec ses vivants quand on a un pied dans chacun de leurs territoires, comment pacifier son ancien et son nouveau moi, comment apprivoiser la souffrance quand on est la souffrance etc.
Même s’il évoque parfois le moment où il l’écrit, soit en 2017, la description de son quotidien de patient s’arrête la nuit de la tuerie du Bataclan, alors qu’il s’est rendu pour la première fois à New-York pour retrouver son amie.
Livre d’une richesse et d’une intimité effrayantes, superbement écrit, qui s’empare profondément de nous.

Le lambeau de Philippe Lançon. 2018 aux éditions Gallimard.  510 pages, 21 €.

Texte © dominique cozette

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Rouge de soi. Une splendeur !

04/04/2018 Comments off

Si vous ne connaissez pas Babouillec, vous ne me croirez pas. Son portrait ici. C’est une autiste profonde qui n’a jamais appris à lire, à écrire, à parler mais qui possède un cerveau somptueux. Elle retient tout, s’intéresse à tout, écrit comme personne avec un vocabulaire insensé. Chacune de ses phrases est une lumière dans une explosion d’artifice, c’est interrogeant, ça demande une attention pour ne rien rater car tout est important, ou interpellant, ou philosophique dans Rouge de soi. Comme dans Algorithme éponyme et autres textes son premier opus.
Il faut savoir qu’elle « écrit » en déposant des petites lettres en carton sur une feuille et c’est sa mère qui transcrit tel quel. Pas une seule faute d’orthographe, jamais. Des litanies superbes, des pensées magnifiques.
C’est un roman, l’héroïne s’appelle Héloïse Othello, elle est danseuse et participe à des ateliers de créations. Elle a deux chères amies plus le frère de l’une d’elles, en sus, pour le fantasme. Elle a aussi une réparatrice de vie, madame Sanchez (jeu de mot ?) qui la remet sur des rails. C’est pas qu’elle veut être comme tout le monde, avec son cerveau qui ne se plie pas aux règles sociétales, bien au contraire, elle attache une grande importance à la différence mais cherche le minimum de confort pour pouvoir communiquer.
Héloïse, qui jouit de l’autonomie de son corps ce qui n’est pas le cas de Babouillec, est néanmoins sa projection. Elle aussi écrit son livre qui va s’appeler Rouge de soi. Elle explique : « rouge comme les interdits, le sang, l’intimité, l’émotion suprême, la timidité, le dépassement de soi dans la profondeur de l’identité, le carrefour des sens interdits. »
A lire absolument si vous êtes amoureuse/reux des mots, des questions philosophique, du vocabulaire. C’est l’éloge de la différence ou comment faire d’un enfermement terrifiant la zone de décollage d’une poésie hallucinante !

Quelques citations d’Hélène Nicolas, alias Babouillec :
« La définition du mot plaisir oriente notre vision du plaisir : fournir du désir à nos intentions. La vie occupée à décrypter les intentions polymorphes de ses hôtes ignore la routine. »
« La liberté d’opinion est un acte précieux inscrit dans la charte des droits de l’homme. A-t-on le droit de s’en servir lorsque nos opinions froissent notre famille, doit-on élire à l’unanimité les opinions permises ? »
« Ma soeur, c’est la nana qui aimerait squatter votre subconscient pour écrire votre histoire avec ses idées. Elle fait partie des gens qui prennent beaucoup de place. Elle ne sait pas où loger son « elle », alors elle déborde. »
 » Suzy la femme a la générosité sauvage d’un cerveau sans garde-fou. Elle a laissé entrer Héloïse et ses valises remplies d’inconvenances  dans la démesure. Suzy, cette raccommodeuse d’esprits effilochés, aide son amie à rassembler les morceaux rouges de soi ».
« Je me suis battue en dehors des conventions sociales qui véhiculent des modèles indéchiffrables dans ma panoplies sensorielle, ce vaste monde de l’auto-construction et je me suis construite dans cet indéchiffrable surréalisme de la pensée, cet ailleurs tellement loin de l’hypothèse du bébé parfait. Combien sommes-nous dans ce monde réglementé à dérailler dès la naissance et à ne jamais trouver la bonne bicyclette ? »
Et la plus belle :
« Avec l’écriture, j’ai enfin trouvé un moyen de me raconter sans parler de moi. »
Epoustouflante, je vous dis !

Rouge de soi de Babouillec, 2017 aux éditions Rivage. 142 pages. 15 €

Texte © dominique cozette

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Trouville Casino, drôle de jeu (d’écriture) !

02/04/2018 Comments off

Pour une fois, je ne parlerai pas d’un livre parce que l’aimé, mais parce qu’il m’a étonnée d’une drôe de façon. Il s’appelle Trouville Casino et relate, si on peut dire, le braquage du Casino de Trouville par un pépé de 75 ans, un type tout ce qu’il y a plus ordinaire, sage et banal. C’était en 2011, durant l’été. Sans maquiller la plaque de sa modeste caisse, armé d’un petit pétard dont il ne s’est peut-être jamais servi, il s’empare de quelque milliers d’euros, tire sur un policier qui avait son gilet para-balle, s’enfuit, re-tire sur un policier à un barrage, prend un otage et sa voiture (l’otage saute et s’enfuit) puis, à un autre barrage, tire à nouveau. Mais il reçoit deux balles, et il mourra.
A partir de ce maigre argument, réel, Christine Montalbetti va écrire un truc qui n’est ni une fiction, ni l’histoire de cet homme. A part la reconstitution précise, à l’heure près, des fait, elle invente le reste. Mais elle nous en informe. Elle nous dit qu’à chaque fois, c’est ce qu’elle imagine. Sa rencontre avec sa compagne, l’emménagement dans la maison de celle-ci, dans l’Orne, où rien ne lui appartient, la pêche, les visites au Casino pour jouer etc…
On a vraiment l’impression qu’elle fait du remplissage. Ce n’est pas désagréable, certes, mais c’est curieux. Ce n’est pas non plus très palpitant. Elle raconte ce que pouvait être ce petit village, avant notre ère. Puis au moyen âge. Elle imagine comment ça serait d’aller dans le petit salon de coiffure, elle invente des animaux dans la maison, des insomnies, elle raconte le lac Léman parce que quelqu’un du village est allé en Suisse, etc. A la toute fin, pour ne pas finir trop vite sur le dénouement, elle décrit diverses choses, dont le camping du golf etc…
« Je vous en supplie, n’écrivez pas sur vos blogs qu’il est dommage que je digresse. »
supplie -t-elle quelque part, car elle est comme ça, c’est sa façon d’écrire. Bon,  voilà. Au début, je me disais que ça fait comme des vacances mais moi qui suis impatiente souvent et pragmatique toujours, ça finit par me lasser. On peut aimer. Donc, si leur cœur vous en dit

Trouville Casino de Christiane Montalbetti. 2018 chez le regretté P.O.L

Texte © dominique cozette

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Valérie Lagrange la bourlingueuse

31/03/2018 Comments off

C’est une très belle plante quand elle commence, à tel point, que les grands réalisateurs, Godard, Lelouch, Schroeder, Garrel la font tourner quand elle veut bien, parce qu’elle n’a pas que ça à faire. Elle a sa vie, ses rencontres, ses fiestas, ses aventures de toutes sortes, ses ivresses, elle qui ne picole pas mais touche à tout le reste, comme tout ceux qu’elle fréquente, la bande de la Coupole d’abord avec Marc’O, Bulle Ogoer et Kalfon avec qui elle vivra une passion rageuse où chacun fait ce qui plaît, couche avec qui lui plaît, va tourner loin. Elle a eu un petit gars très jeune, s’est mariée, puis a quitté le papa qui s’est suicidé pour la peine. Dur. Le petit gars, elle le trimballe parfois, souvent le laisse à ses parents. Sinon, elle entre en hippitude, va partout où se regroupent les adeptes de la route, sans jamais rien prévoir, Maroc, Baléares, Asie. Une grande bourlingueuse. Entre de très longs voyages, elle occupe les squats en vogue dans les grands villes. Elle travaille sa guitare avec les musiciens rencontrés, monte un groupe puis des groupes, enregistre de nombreux albums, se déchire avec des amoureux jusqu’à ce qu’elle rencontre celui avec qui elle est encore, déglingué aujourd’hui par les drogues et l’alcool mais dont elle s’occupe car il ne sait plus le faire.
On expérimente la vie des années de libération extrême, on côtoie ceux qui ont fait l’actu artistique ou défrayé la chronique hype et surtout on y voit une belle personne qui n’a jamais fait de plan de carrière. Sauf que plus tard, vers les quarante et quelques, elle aurait bien aimé que sa musique marche plus fort. Elle a quand même eu un prix aux Victoires.
C’est un livre édifiant pour les gens qui, comme moi, n’ont jamais taillé la route pour courir après les chimères, se mettre en danger, suivre un groupe au débotté sans rien d’autre qu’une guitare à la main, se défoncer à toutes sortes de substances, prendre la vie comme elle se présente sans se poser trop de questions. Ça ne rit pas tout le temps, bien sûr, dans ces communautés en marge, mais ça pulse. En tout cas, si son coeur en a pris un coup à chaque mort de ses amis, cette vie de dingue n’a pas fait de ravages sur sa belle gueule. Peut-être aussi parce qu’elle a pris son temps pour méditer, contempler, réfléchir…

Mémoires d’un temps où l’on s’aimait par Valérie Lagrange, première sortie en 2005 au Pré au Clercs, réédité en 2017 aux éditions Le Mot et Le Reste. 382 pages, 24 €.

Texte © dominique Cozette

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Une sacrée nana qui n’a peur de rien!

31/03/2018 Comments off

C’est une frêle personne, Catherine Poulain, mais avec un courage d’acier. Elle a vécu de drôles de choses, a fait de drôles de boulots, en tout cas, a passé dix ans à pêcher avec les foutus marins sur des foutus bateaux en Alaska. Et si vous n’avez jamais vu ces redoutables reportages de pêche dans les conditions extrêmes, où on risque de périr chaque jour en glissant sur un pont chargés de sang et de viscères, d’être emporté par une monstrueuse vague, accroché par un hameçon géant, déséquilibré par un énorme flétan, empoisonné par les épines d’un poison redoutable ou fatigué de n’avoir pas assez dormi, car on ne dort que très peu, d’avoir trop bu ou pris trop de dope, ou tout ça ensemble, vous découvrirez ce que c’est que ce cauchemar auquel les pêcheurs et elle sont accros. Pourquoi ? Parce qu’ils fuient, parce qu’ils ne savent pas faire autre chose, parce qu’ils kiffent la décharge d’adrénaline qui les cuirasse, qu’ils se sont habitués à ce satané corps à corps avec la mort qui les rend insensible à la souffrance, à la crasse, au froid, au danger et qu’ils n’attendent souvent qu’une chose : se bourrer la gueule à mort pour dormir enfin.
Ce premier roman couronné de nombreux prix raconte ce que cette femme insensée a vécu en dix ans. Une héroïne qui refuse d’être considérée comme une demi portion, refuse souffrance, douleur, peur, tout ce qui pourrait l’empêcher de faire comme les hommes qu’elle côtoie. Elle rencontre son double, le grand marin, un homme brisé par la vie qui ressuscite à son contact. Mais l’amour tranquille n’est pas un projet. Coûte que coûte, elle continuera à chevaucher la mer, le retrouvant peut-être au hasard des bateaux qui les emploient.
Formidable bouquin, d’un inconfort total, formidable portrait d’une femme extraordinaire qui sait se faire respecter.

Le grand marin, par Catherine Poulain. 2016 aux Editions de l’Olivier. 374 pages. Existe en poche.

Texte © dominique cozette

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