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Un gros gros gros morceau.

27/11/2021 Aucun commentaire

Ce livre s’adresse à un public maniaque du détail, maniaquissime même, celui qui décortique le crabe non seulement avec la fourchette adéquate, mais ensuite avec la fourchette à bulots, puis la pince à épiler et l’aiguille de cordonnier, puis qui casse tout ce qui est dur pour vérifier qu’il ne reste aucune chair mangeable planquée dans un rabicoin. Et qui vérifie dans les assiettes des autres, puis dans tout le tas de restes avant de mettre à la poubelle.
Je parle du dernier livre de Philippe Jaenada, Au printemps des monstres, sur un fait divers qui avait fait grand bruit en 1964 : un gamin de 11 ans retrouvé dans un bois, assassiné. Jaenada est déjà revenu (La serpe, La petite femelle...) sur certains faits divers de façon maniaco-obsessionnelle pour que l’on comprenne tout, tout, tout de l’affaire et de son contexte. Il farfouille et fouine partout, cuisine (avec tact néanmoins) les personnes encore vivantes, les voisins, les témoins sans importance, les maîtresses et amants, les ex-ex-ex. Tout, je vous dis.
Le gamin de onze ans, Luc Taron, a fait une fugue sous le nez de sa mère et on a retrouvé son corps le lendemain matin, la bouche et le nez empli de terre du sol d’une forêt. Pas de trace de lutte, de violence, d’agression sexuelle. L’enquête se met en branle. C’est alors qu’un homme, Lucien Léger, inonde les médias de lettres et de coups de fil pour s’accuser, signant l’étrangleur. Le gamin n’a pas été étranglé mais le sinistre scripteur donne des détails que seul l’assassin peut connaître. On finit par l’arrêter, il avoue. Mais dit ne pas comprendre pourquoi il a fait ça et, lors de la reconstitution, est incapable de refaire les gestes. Il est envoyé en prison et nargue les caméras en saluant. Remue-ménage évidemment dans les médias, horrible personnage, monstre etc…
Mais selon un livre paru plus tard, l’enquête est criblée d’oublis, d’erreurs, de contresens, de contradictions… Léger se met à réclamer une révision du procès car il se dit innocent et raconte que c’est un de ses « amis » (un homme mystérieux) qui a tué accidentellement l’enfant mais que lui ne peut pas dénoncer. Une histoire très compliquée s’ensuit que même l’avocat ne veut pas suivre. Personne pour tenter de croire à cette nouvelle version des faits. Et pourtant…
Jaenada, à la suite des auteurs du livre qui l’a inspiré, est parti à la chasse de TOUS les indices. Effectivement, lorsque l’étrangleur est apparu, toutes les recherches connexes ont été abandonnées. A tord car il y avait du matos, et quel matos. A débrouiller. Rien que les parents qui sont très loin d’être des victimes, le père qui trempe dans des arnaques et autres combines très louches, la mère qui se faisait sauter par des mecs vieux et moches pour améliorer l’ordinaire ou payer son gigolo, les « amis » de l’assassin, truands qui ont possiblement tué un petit garçon un an avant (très médiatisé aussi)…
Jaenada va passer trois années denses à retrouver toutes les moindres personnes citées dans les énormes dossiers de l’affaire et, si elles sont mortes, leurs relations. A tout vérifier dans diverses archives, des mairies, des registres, à retrouver des courriers, des commerces, des maisons, des PV, des dossiers médicaux, administratifs, professionnels… C’est énorme. C’est passionnant mais aussi parfois lassant. Ses portraits sont d’une richesse incommensurable, jusqu’à parfois l’indigestion…
C’est un document d’une densité extraordinaire, lourd, épais, avec de grandes pages remplies de texte, sans dialogues, sans paragraphes souvent. Mais c’est aussi formidable. Ça dépend de votre degré de patience. (J’ai du sauter une dizaine de pages, seulement, c’est rien.) La jolie femme sur la couverture est la femme du présumé assassin, une petite bonne femme à l’enfance douloureuse, très vite psychiatrisée. Le dernier chapitre lui est consacré.
Ah, j’oubliais : Lucien Léger a battu le record de durée d’emprisonnement : 41 ans ! Il a vécu peu d’années ensuite mais n’a jamais trahi celui qui lui avait promis de prouver qu’il n’était pas l’assassin.

Au printemps des monstres de Philippe Jaenada, 2021 aux éditions Miallet-Barrault. 750 pages, 23 €

Texte © dominique cozette

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Occasions manquées, road-trip réussi !

27/11/2021 Aucun commentaire

Les Occasions manquées de Lucy Fricke est un roman allemand qui met en scènes deux femmes de la quarantaine, vieilles potes déjantées dont une, la narratrice, n’a pas grande motivation à vivre, se fait sauter sans suite par des losers n’attend rien du lendemain. Sa copine Martha, qui, elle, n’arrive pas à avoir un bébé, l’appelle car son père est en phase terminale d’une maladie pénible, puante et salissante  lui a demandé de l’accompagner en Suisse pour un départ assisté. Mais Martha, traumatisé par un accident, ne conduit plus. C’est pourquoi elle supplie Betty de prendre le volant de la Volkswagen pourrie du papa pénible à trimballer. Un père qui s’était vite tiré du couple parental et ne donnait plus de nouvelles jusqu’à ces derniers temps où sa fille a dû le prendre en charge. Quelle rigolade, n’est-ce pas ? Donc les aléas d’un voyage mal préparé et déprimant.
Devant l’établissement censé faire voyager chez les anges, papa n’est pas inscrit. Il voulait tout simplement que sa fille continue le périple jusqu’en Italie, les Lacs, où le premier amour du vieux vit. Il ne rêve plus que de cela avant le grand saut. Impossible de rebrousser chemin, alors oui, il faut y aller. heureusement, le pépé sera accueilli par la vieille lady qui tient un gite. Pas pour très longtemps d’ailleurs. Et c’est là que Betty décide de retrouver la trace de son deuxième beau-père, tromboniste, dans une île des Cyclades. Un homme formidable selon elle et ses souvenirs puisque lui aussi s’est éclipsé subitement lorsqu’elle avait douze ans, un monstre de méchanceté selon les ragots qu’elle recueille par hasard dans ce trip incertain où tout va de travers.
Rien n’est prévisible ni pour elles, les filles, ni pour nous, les lectrices/teurs. C’est très plaisant à lire sur la plage, ah oui, non, c’est fini l’été, mais dans le train, le métro et le pieu. L’ayant fini il y a quelques jours, je n’ai plus les détails en tête mais c’est un bon conseil que m’a donné la libraire en me dirigeant vers cet ouvrage. Un ouvrage composé en Rongel corps 11,5 sur un interligne de 14 points, un remake d’une typo inventée en 1770 par Francisco Rongel, est-il écrit sur la dernière page.

Les Occasions manquées de Lucy Fricke (2018 en VO : Töchter). 2021 aux Editions le Quartanier. Traduit pas Isabelle Liber. 280 pages, 20 €.

Texte © dominique cozette

 

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Apeirogon, quel souffle !

11/11/2021 Comments off

Apeirogon : c’est une figure géométrique au nombre infini de côtés. Apeirogon, c’est aussi le titre du livre incroyable de Colum McCann composé de mille chapitres-paragraphes, la plupart assez courts, pour évoquer son thème central : la mort dans des attentats de deux fillettes, l’une d’Israël, l’autre de Palestine. Et autour, un patchwork d’événements plus ou moins proches, souvent très lointains de ce drame que trame l’auteur pour nous expliquer des centaines de choses qui font que cette horreur improbable ait pu avoir lieu. On en apprend, des choses. En premier lieu sur les oiseaux migrateurs dont le couloir passe par le ciel de ces pays. Plusieurs petits chapitres nous montre le vol de ces animaux, leur façon de se positionner en triangle pour économiser de l’énergie, la chasse que certains leur font, les lance-pierres qui les atteint. Car les pierres font partie de l’arsenal des armes utilisées par les gens d’ici. Et la balle qui a atteint une des fillettes. Ou un éclat d’obus, pour l’autre.
On assiste aussi, bizarrement, au dernier dîner de Mitterrand, celui des ortolans, quelques jours avant sa mort. Puis la visite de la Croix-Rouge dans un camp d’extermination, autorisée par les nazis qui vont le rendre joli et acceptable. Et plus loin, la mort dans les chambres à gaz du musicien qui a merveilleusement joué ce jour là. Il y a aussi cet équilibriste qui tend des fils entre des montagnes et des monuments, qui marche à des hauteurs vertigineuses, qui, un jour, a traversé la vallée entre les deux pays ennemis pour y porter un message de paix, mais il y a eu comme un raté avec la colombe qui ne voulait pas s’envoler, gaguesque. McCann raconte, ailleurs, la composition « muette » de John Cage, un morceau en trois mouvements totalement silencieux. Le rapport avec le livre en est le titre qui est le prénom d’une des deux fillettes disparues.
L’auteur donne des détails sur un nombre incroyable de choses, d’événements, sur des origines, des sources. On a l’impression parfois de scroller un réseau intelligent où chaque anecdote est savoureuse, brillante, instructive. mais toujours revient à la mort des fillettes et surtout à leurs pères, unis plus tard dans un association pour que cessent ces ignominies, ces guerres, les tueries d’innocentes victimes. Les pères portent la bonne parole avec d’autres parents ayant perdu un fils ou une fille, racontant leur cauchemar et tentant d’empêcher des vengeances assassines. Conférences plus ou moins bien acceptées dans certains pays.
Au milieu du livre, au chapitre 500, il existe un long chapitre 1001 où le père d’une fillette explique, lors de sa conférence, son chemin de croix pour savoir où était sa fille, morte ou pas, introuvable, puis l’effondrement. C’est comme un film, on y décrypte toutes les images et sensations terribles du père. De même pour l’autre récit, l’autre père. Ils sont réels, ce qu’on apprend est vrai, la mort des fillettes et tout ce qui contribue à les commémorer pareil. Puis les « petits » chapitre reprennent, avec une numération de 500 à 1.
Moi qui n’y connais pas grand chose dans le conflit israélo-palestinien, j’ai appris énormément de choses, de façon fragmentée et d’autant plus accessible. Chaque épisode est illustrée à hauteur d’homme, de personnes qui souffrent, ou pas, de gens qui vivent. La vie des gens, anecdotique et tellement précieuse. Le cauchemar des check-points où règne l’arbitraire d’une arrestation. Le langage des plantes entre elles pour communiquer, le « cri » des fleurs quand on les coupe, ces recherches acoustiques d’une incroyable finesse utilisée justement dans les check-points pour traquer les moindres sons…
Ce livre est une mine, il m’a passionnée, je l’ai fait durer le plus longtemps possible pour m’en repaître encore et encore. C’est magnifique, ne vous privez pas de cet immense plaisir.

Apeirogon de Colum McCann, 2020. Editions Belfond, traduit par Clément Baude. 510 pages, 23 €.
(Prix du meilleur livre étranger et prix des lectrices de Elle, entre autres.)

Texte © dominique cozette

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Tout savoir sur les énergies et le climat

04/11/2021 Comments off

Le monde sans fin est une imposante BD de 200 pages issue de la rencontre entre un éminent spécialiste des questions énergétiques, Jean-Marc Jancovici, et un auteur majeur de la bande dessinée, Christophe Blain, qui traite des énergies et du climat, sujet tellement préoccupant de nos jours. Cette BD met en scène de façon très drôle le dessinateur qui pose des questions naïves auxquelles répond le scientifique de la façon la plus complète possible tout en restant très simple à comprendre.

Jean-Marc Jancovici : « Cela faisait longtemps que me trottait dans la tête l’envie de « sortir » de l’essai classique – genre où j’ai fait quelques tentatives – pour faire bénéficier le message d’un talent artistique (pas le mien ! quand je dessine une vache on dirait un chien ; je suis incapable de faire un accord à la guitare et je chante comme une casserole) pour le rendre plus accessible. Et donc quand Christophe Blain, que je connaissais évidemment de nom, m’a contacté pour me demander si j’étais tenté par une BD, j’ai du hésiter un quart (un dixième ?) de seconde avant de répondre par l’affirmative avec un enthousiasme de gamin à qui on demande s’il veut aller jouer dehors. Après 2 ans de gestation, quelques fous rires et quelques coups de stress, le bébé est donc là : 1,4 kilos et 196 pages (en couleurs s’il vous plait). J’espère évidemment que cet album permettra de toucher des gens qui n’ont jamais lu d’essai sur le sujet, et jamais vu une conférence de votre serviteur. »

Une somme passionnante sur les questions qu’on se pose sur les énergies fossiles ou renouvelables, les EPR, le charbon, les éoliennes, les fausses infos sur les produits/énergies qui se disent « verts », et la réaction de la nature, représentée ici par une immense femme gironde pleine de cheveux.
Un livre absolument nécessaire. Pensez à l’inscrire dans votre liste de cadeaux de… noël (arghhhh tout ce gâchis en énergies pour un nombre incalculable d’objets qui finiront souvent à la poubelle)

Le Monde sans fin de Jean-Marc Jancovici et Christophe Blain, 2021 aux Editions Dargaud, 196 pages, 27 €.

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Un très beau Femina

31/10/2021 Comments off

S’adapter de Clara Dupont-Monod est un livre superbe, sensuel, charnel, au plus près du ressenti d’un être privé de tout sauf de l’audition, de l’olfaction et du toucher. C’est un enfant, l’enfant c’est son nom ici, qui naît dans une famille où vivent déjà l’aîné, appelé l’aîné, et la cadette, idem. L’enfant, au bout de trois mois, est avéré handicapé profond. Son système nerveux atrophié empêchera tout développement, maturation, progrès etc. Il ne parlera pas, ne marchera pas, ne verra pas non plus. Eternel bébé dépendant des autres, il bouleversera la vie tranquillement heureuse de ces gens des Cévennes, proches de la nature. Ce qui, finalement est une « petite » chance, car grâce à elle, l’enfant pourra connaître des sensations que lui dispensent l’aîné. Il a pris tellement en charge ce petit frère qu’il cherchera toujours et par tous les moyens comment lui prodiguer des moments de bonheur. Et la nature, les odeurs, le vent, le chant des oiseaux y seront pour beaucoup. Un jour, malheureusement, il faut songer à placer l’enfant car il devient lourd et on ne peut plus s’en occuper à la maison. L’aîné va alors connaître un profond chagrin, rythmé par la joie de retrouver son petit chéri les jours de vacances.
Il y a donc la cadette. Elle aurait bien aimé avoir un petit frère normal, jouer avec lui, c’est une gentille fille. Elle adore son grand frère, l’aîné, mais celui-ci ne le lui rend plus, tant il est absorbé par l’enfant. Alors, tout au long des quelques années de vie de celui-ci, son comportement va changer. Elle aussi doit s’adapter à cet être qui a totalement changé l’atmosphère, accaparant sans le vouloir l’attention de tous. Elle deviendra rebelle, puis évoluera en prenant de la maturité.
Et puis, quand l’enfant aura disparu, naîtra un petit dernier, par hasard, sans avoir été voulu. Lui aussi sera marqué à vie par le petit fantôme qu’il n’a non seulement pas connu mais dont on refuse de parler. Une omerta douloureuse qui peut aussi produire des incidences tragiques sur le développement d’un enfant. A moins que…
Ce roman est magnifique car il met en jeu un équilibre ténu, flottant, entre diverses personnes — l’entourage et le voisinage y étant pris à parti — par la venue d’un être différent, absent, sans réaction vis à vis d’eux, à part quelques brefs éclairs de joie qui ne justifient pas tant de sacrifices. Mais auxquels on s’astreint, c’est un fils, un frère, un être, il a aussi le droit d’être ici. Cerise sur le gâteau si je puis dire : la description poétique et plaine de fraîcheur de l’environnement cévenol, petites bêtes, plantes, odeurs dans lequel nous plonge l’autrice de cette histoire d’une extrême sensibilité.
Je suis heureuse que ce livre ait été couronné par le prix Femina, il le mérite formidablement.

S’adapter de Clara Dupont-Monod, 2021. Editions Stock. 172 pages, 18,50 €

Texte © dominique cozette

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Deux Deborah Levy d’un coup

24/10/2021 Comments off

Les petits livres de Déborah Levy, je les ai découverts récemment et je m’en régale. Après l’article que j’ai fait sur le tome 2 de ses mémoires, Le coût de la vie (lire ici), je vous soumets un léger compte-rendu du tome 1 et un roman Sous l’eau. Pourquoi ? Parce que je n’ai pas eu le temps de le faire avant, tout simplement. Et je n’ai pas trop de temps pour développer.
Donc le premier tome de ses mémoires qui s’intitule Ce que je ne veux pas savoir (pas est en italique), parle de son enfance, lorsqu’elle vivait en Afrique du Sud, à Johannesburg précisément, sous l’apartheid, lorsque son père a été enlevé par une police très dure, qui torture et tue, et surtout ne donne pas de nouvelles. C’était le jour où il avait exceptionnellement neigé et que son père et elle avaient construit un bonhomme de neige. Ce dernier restera le symbole de la violence de cette disparition. Elles fuient dans un premier temps à Majorque, pour quelques années puis s’installent en Angleterre. Ce livre n’est pas stricto sensu une autobiographie car il relate surtout de nombreuses anecdotes qui ont émaillé la vie de l’autrice. Ça commence par des larmes qui surgissent systématiquement lorsqu’elle emprunte un escalator. Un jour, elle décide de retrouver le modeste hôtel de Palma qui les accueillit jadis car elle a besoin de retrouver cette solitude pour y confier ses histoires. Ses anecdotes qui sont parfois étranges et toujours originales. (Pardon pour ce manque de détails, mais le livre est vraiment super intéressant).
L’autre livre, Sous l’eau, est un petit roman dont l’histoire se situe à Nice, une sorte de huis-clos dans une villa très chic qu’ont louée des Anglais, dont le pater familias est un homme de lettres célèbre, afin d’y passer des vacances. La première chose qu’ils voient, dans le jardin, c’est un corps qui flotte dans l’eau verte de la piscine. Ce corps appartient à une sorte de foldingue très souvent nue, souffrant de bipolarité. Elle se trouve là pour rencontrer le grand poète anglais qu’elle idolâtre et dont elle veut absolument qu’il lise son poème. L’homme recule devant la demande mais pas devant le charme de la demoiselle. Elle s’appelle Betty Finch, sort avec l’espèce de gardien à dreadlocks, et se dit botaniste. Beaucoup de personnages excentriques dans cette histoire, un barman sosie parfait de Mick Jagger qui ne pense qu’à lui sauter dessus, une ado de quatorze ans qui dort parfois avec elle dans une chambre sans fenêtre et très sale, un couple équivoque etc…
Très plaisant à lire avec ces caractères louches et inquiétants.

Sous l’eau de Deborah Levy, 2011 (Titre original Swimming Home), préfacé par Chantal Thomas, traduit par Pierre Ménard. Chez Points. 190 p., 6,80 €.

Ce que je ne veux pas savoir, 2020 (Titre original Things I don’t want to know), traduit par Céline Leroy. Editions du Sous-sol. 138 p., 16,50 €.

Texte © dominique cozette

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Un drôle de célibataire

10/10/2021 Comments off

Un célibataire, roman d’Emmanuel Bove datant de 1930, est ressorti sur les tables de nos libraires chéris. Je dis ça parce que oui, j’adore les libraires, les librairies, les rayonnages, les tables bien fournies de mes commerçants préférés. Je ne pourrais pas vivre loin d’elles, je peux visiter plusieurs librairies dans la même journée, j’ai des cartes de fidélité quand c’est possible, bref, je suis comme une gourmande devant un étal de pâtisseries luisantes, colorées, parfumées qui font saliver rien qu’à les regarder. Heureusement, les livres ne font pas grossir !
Donc je repère ce joli petit ouvrage très moderne, tout orange avec des petits personnages stylisés représentant quatre couples et un homme, alors, en souvenir des Bove que j’ai appréciés il y quelques temps, je me rue sur celui-ci que depuis, je retrouve partout.
Un célibataire n’est pas parmi ses écrits les plus connus mais il vaut le jus. Si on a apprécié Mes Amis, glauque certes, mais aux phrases courtes, on se délectera ici des longues phrases et périphrases expliquant le mental de ce bonhomme pas très sympatoche qui se prend pour qui. Il se prend pour un mec désirable auquel les femmes ne peuvent que succomber.
Ce monsieur a de la ressources, il s’est enrichi assez vite pour pouvoir couler des jours heureux dès la cinquantaine sur la Côte d’Azur. Précisément à Nice. Il refuse de se voir comme un vieux garçon malgré quelques manies et le refus de se réjouir des surprises de la vie. Il déteste qu’on sonne chez lui quand il n’attend personne. Il a une femme de chambre à qui il s’adresse sans douceur. Il s’est fait des amis, principalement des couples dont il courtise les épouses. Tout ceci respire la grande bourgeoisie avec ses codes, ses secrets, ses sous-entendus. Du chabrolien avant l’heure.
Alors qu’il courtise la première femme dans le livre, il croit saisir une sorte de complicité malsaine entre son mari et elle et, tout parano qu’il est, les quitte sèchement pour les punir. Et là, devant nos yeux ébahis, il élabore tout une théorie alambiquée sur les sentiments, et ce sera ainsi tout au long du livre pour notre plus grand plaisir.
Pour se venger, il va trouver une autre femme, pensant rendre la première jalouse, mais cette autre femme a eu vent de l’histoire et ne comprend pas du tout les récriminations de son hôte. Après, il en trouvera une autre, encore une façon de se venger, une très jolie femme (mariée) tellement gentille qu’il croit qu’elle se fiche de lui. Et il adoptera de nouveau un comportement de goujat incompréhensible. Cet homme haïssable n’est hélas pas un personnage du temps passé, on en rencontre comme ça souvent, genre les mâles blancs dominants bouffis d’orgueil et d’arrogance. C’est assez drôle de voir évoluer de tels olibrius. Sans compter que le style légèrement suranné de Bove se laisse apprécier comme un bon vieux cognac (hum, je n’en bois pas) dans un bon vieux fauteuil de cuir d’une bonne vieille bâtisse aux parquets cirés… En plus, ce petit livre est petit, léger, choupinet et pas cher. Pourquoi se priver de ce plaisir ?

Un célibataire d’Emmanuel Bove. 1930 avec une préface de Didier da Silva, bovophile. Aux éditions de l’arbre vengeur. 210 pages, 8€.

Texte © dominique cozette

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Feu

09/10/2021 Comments off

Sortie de la deuxième sélection Goncourt mais encore dans celle du Renaudot, à ce jour, Maria Fourchet mérite d’être couronnée. Son livre Feu m’a conquise. Pourquoi Feu ? Pour moi c’est clair, il s’agit de feu au cul dans lequel se consume l’héroïne Laure pour Clément. Ce feu n’est pas vraiment justifié, ils ne sont pas faits pour s’aimer. Laure, la quarantaine, prof d’université, est mariée sans histoire avec un médecin, ils ont deux filles dont la première, Véra, ado véhémente, est née d’une erreur de jeunesse, ils vivent dans une jolie maison. Clément bosse à la Défense, il est trader dans une banque qui va mal, la porte de sortie lui fait de l’œil, son boulot ne l’intéresse pas, la seule chose qui l’intéresse c’est son gros chien, trouvé, qu’il a appelé Papa pour emmerder sa mère. Il n’attend rien de personne ni de lui-même, encore moins de la vie. Quant à l’amour…
Les chapitres alternent. Laure se raconte à la deuxième personne. Elle se voit tomber amoureuse de cet homme, peut-être parce qu’elle aussi a besoin d’une étincelle pour la rallumer. Avec son mari, c’est routine et compagnie, sa grande fille fait la révolution en chiant dans les plats de je ne sais plus quel raout, alors oui, il faut que quelque chose de fort lui arrive. D’ailleurs, quand elle sort des rails, il arrive qu’elle entende  sa mère lui faire la morale ou sa grand-mère s’ébaubir.
Clément n’est carrément (et définitivement) pas prêt. Il baise quand il veut et qui il veut, il est suffisamment bien de sa personne pour arriver à ses fins pour des coups d’une nuit ou des relations tarifées, et ça lui convient. Mais Laure s’agrippe à lui. Alors oui, un jour ils baisent vite fait dans des hôtels, dans la voiture, où ils peuvent. La première fois,  il tombe en panne. Elle s’en fiche, comme les femmes en général. Après ça marche mieux. A part ça, rien d’autre, ils échangent via leurs smartphones, parfois elle le quitte brusquement parce qu’elle ne se sent pas désirée, parfois c’est lui, fuir le bonheur avant qu’il s’installe.
Raconté comme ça, c’est pas très palpitant, c’est l’écriture qui l’est. Les fioritures. Les descriptions. Ce qu’ils font ou ne font pas, leurs satellites, mari et enfants, patron et collègues, parents etc. Et c’est très incisif, jusqu’à la frustration de ne pas s’étendre plus, parfois. D’ailleurs, on ne peut pas dire que ce soit réjouissant, cette ambiance, rien de cool ou de drôle ou d’émouvant. L’autrice dit qu’il s’agit d’une histoire d’amour, je trouve qu’il s’agit plus d’une histoire de désir, de palliatif à leur vie sans relief.
Je ne sais pas comment vous convaincre que ce bouquin est super, tant pis, il y a des jours où je manque d’entrain. Désolée. Ce livre est pourtant super !

Feu de Maria Fourchet, 2021, aux éditions Fayard. 360 pages, 20€.

Texte (lamentable) © dominique cozette

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Angot angoisse

04/10/2021 Comments off

Encore un livre sur l’inceste qu’elle a subi, de longues années, avec de longues pauses, mais que la puissance paternelle continue à imposer vaille que vaille, même lorsqu’elle est adulte et mariée, que son mari est au courant, qu’ils sont dans la même maison. Ce que veut la jeune Christine pas encore Angot ou déjà écrivaine ? Des relations « normales » avec un vrai papa, cet homme marié ailleurs qu’elle découvre à l’âge de treize ans et qui entreprend d’en faire sa chose dès le début. Il y va piano mais sano, et elle, petite, ignorante, admirative de ce monsieur si bien, si beau, si important, il est au Conseil de l’Europe et parle une trentaine de langues, ne cesse de l’aimer follement malgré ses glissements destructeurs. Toujours, lorsqu’ils se voient, elle lui fait promettre de ne pas la toucher mais c’est plus fort que lui, il continue d’avancer dans le corps de sa fillette, inventant des jeux sexuels qu’elle a « la chance » de vivre, la sodomisant sans vergogne car il est persuadé que c’est une expérience fantastique de l’être par lui, son père adoré.
Christine Angot a déjà raconté cela mais la nouveauté, ce n’est pas la description chirurgicale des agressions qu’elle passe sous silence mais leurs résultantes des années plus tard. Ses pathologies diverses, boulimie, anorexie, impossibilité d’avoir une ambition de vie. Elle est cassée de l’intérieur. Ses relations sexuelles sont généralement catastrophiques ou douloureuses. Elle s’est mariée à un homme patient, élégant, intellectuel et compréhensif mais après quelques années de relations calamiteuses, il a du mal à savoir s’il l’aime toujours. Pourtant, il est là et lui promet de toujours l’aider quoi qu’il arrive. Pourtant, il ne se battra pas contre le père quand il œuvrera jusque sous son toit, il laissera faire, pensant que c’est l’attitude séante.
Quand la mère de Christine, remariée,l’apprend, elle est immédiatement atteinte de salpingite.
Ce qu’Angot réussit dans ce livre, c’est l’analyse de l’inceste comme processus de destruction de la victime : « L’inceste est une mise en esclavage. Ça détricote les rapports sociaux, le langage, la pensée…vous ne savez plus qui vous êtes, lui, c’est qui, c’est votre père, votre compagnon, votre amant, celui du côté de la mère, le père de votre sœur ? L’inceste s’attaque aux premiers mots du bébé qui apprend à se situer, papa, maman, et détruit toute la vérité du vocabulaire dans la foulée. »
Il faut voir comment elle s’est décidée à porter plainte juste avant la limite de prescription de viol sur mineur, dix ans après la majorité. A 28 ans, donc. Elle a raconté toute l’histoire à un policier mais lorsqu’il lui apprend que, faute de preuve tangible, il pourrait y avoir un non-lieu, elle ne supporte pas. Un non-lieu, ça voudrait dire que rien de tout ça n’a existé, c’est impossible que tout cela disparaisse sans laisser de traces, à part sa propre destruction.
Ce livre devient donc très intéressant à partie de la deuxième partie, ce qu’on ne sait pas des viols subis, les raisons qui font que majeure, elle recommence malgré ses efforts à céder à son père, ce qu’il se passe dans sa tête, la souffrance qu’un tel inceste génère. Même si on n’est pas fan de la personne, on peut apprécier ce que son histoire nous laisse entrevoir sur le drame de ces enfants abusés.

Le voyage dans l’Est, de Christine Angot. 2021. Editions Flammarion. 216 pages, 19,50 €

texte © dominique cozette

 

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Un tesson d’éternité

01/10/2021 Comments off

Un tesson d’éternité, voici encore un titre de Valérie Tong Cuong qui ne s’imprimera pas dans ma mémoire si réticente tant il n’illustre rien du livre. C’est son tout dernier roman que j’ai dégusté avec plaisir. J’aime sa façon de raconter ses histoires, de peindre ses personnages, de planter ses décors, même si le fait d’entendre chanter les cigales dans les pinèdes des Landes m’a un peu surprise mais vérification faite, elles y ont bien colonisé ce pays merveilleux.
C’est là que vivent un couple et leur grand fils. Anne, issue de modeste classe, parents petits commerçants pauvres, a tout fait pour le cacher et adopter les rituels, manières et marques réussite de la bourgeoisie installée. Elle a une pharmacie dans la bourgade voisine et y emploie une jeune femme. Elle doit son mariage avec Hugues, beau parti, famille riche, à sa beauté. Assez dilettante, il s’occupe des affaires culturelles de leur village. Le club de tennis très sélect dont ils sont membres constitue un lieu important de rencontres de la caste. Ils ont un fils en terminale, Léo, sans histoire, bon esprit, déjà inscrit à l’école de son choix avant même les résultats du bac.
Ils sortent avec leurs pairs, des personnes chics, importantes, dans un entre-soi agréable au bord de l’océan, des piscines des uns et des autres. La belle vie quoi.
Jusqu’au jour où les gendarmes viennent tambouriner à leur porte, à l’aube, et embarquent Léo. Mais qu’a donc t-il fait ? Il a tapé sur un flic pour défendre une amie par eux maltraitée. Et est devenu le héros des réseaux sociaux qui aiment casser du keuf. Bref, c’est un dangereux trublion. Les parents n’y croient pas, ce n’est pas grave, c’est un petit dérapage, une erreur de jeunesse comme tout le monde en a commis, une paille. Mais non. Justement, on est en pleine crise de révolte nationale, Gilets Jaunes ou autre, et il faut mater les rebelles. Pas de chance, ça tombe sur lui. Et ça tombe grave. Et c’est alors que tout l’univers cocooneux d’Anne explose en miettes.
Cela la renvoie à son passé calamiteux, lorsqu’elle était la proie préférée d’une sale bande de nases qui lui ont fait subir toutes les humiliations possibles, jusqu’aux viols, bien sûrs, et qu’ils appelaient la pisseuse. Elle se sent redevenir cette pauvre chose victime d’événements  qui lui échappent. Dans le milieu qu’elle fréquente, aucune compassion, au contraire. Quant à son mari…Elle entre dans un cauchemar.
Valérie Tong Cuong nous montre le chemin de croix que représentent, pour les parents non aguerris comme pour un jeune nanti, la garde à vue puis la mise en examen et la prison, comment s’y faire respecter quand on est un blanc-bec. Et de l’autre côté, l’épreuve du parloir pour les familles, la honte, la réputation définitivement ternie.
C’est drôle, si je puis dire, tous ces romans de rentrée qui traitent des différences de classes, de la quasi impossibilité à se faire une place dans la bourgeoisie bien pensante quand on vient d’en bas. Ce livre le montre avec grand talent.

Un tesson d’éternité de Valérie Tong Cuong. 2021 aux Editions JC Lattès. 300 pages, 20 €

Texte © dominique cozette

 

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Les voix de Maylis

27/09/2021 Comments off

Maylis de Kerangal que j’aime énormément sort ici un nouvel opus intitulé Canoës composé d’une très longue nouvelle centrale, Mustang, et de sept autres récits plus ou moins courts sur le thème de la voix qu’on ne retrouve cependant pas toujours ou très subtilement.
« En mars 2020, précise l’autrice à la fin de son recueil, alors que je commençais à écrire sur la voix humaine, des bouches ont brusquement disparu sous les masques, et les voix se sont trouvées filtrées, parasitées, voilées ; leurs vibrations se sont modifiées et un ensemble de récits a pris forme. »
Personnellement, je préfère les romans, j’aime m’installer dans une histoire qui dure, m’acclimater aux ambiance, faire peu à peu connaissance avec les personnages que Maylis est si douée à créer. N’empêche que ce livre est très plaisant par la magie de l’écriture de l’autrice, sa façon de nous balancer dans un lieu, ici aux Etats-Unis, dans le Colorado pour la novela. Elle part rejoindre son mari Sam installé là avec leur gamin Kid, tous deux parfaitement acclimatés à l’american way of life alors qu’elle va mettre plus de temps à s’y faire, un peu trouillarde pour se déplacer car elle n’a pas le permis. Elle va le passer avec une drôle de nana qui profite de son boulot de monitrice pour charrier des gros sacs de linge qu’elle doit repasser le soir chez elle et rapporter ensuite à qui de droit. C’est pendant une de ces haltes que l’héroïne trouve un gun dans la boîte à gant de la voiture et ne sait plus comment le remettre en place…
D’autres nouvelles racontent une grosse fiesta pour cause de réussite au bac avec la permission de crier de la part des parents. Un veuf qui durant cinq ans n’a jamais réussi à effacer la voix de sa femme sur le répondeur, ce qui met tout le monde mal à l’aise, et l’idée de sa fille pour l’exhorter à le faire. Un enregistrement de voix très diverses dans le studio de deux sœurs maniaques des tessitures qui castent à tour de bras toutes les voix qu’elles peuvent. Les retrouvailles de deux copines dont l’une, qui bosse maintenant à la radio, a perdu « sa voix de chiotte » pour une autre voix plus consensuelle…
Tout ça est bien agréable à lire même si je ne suis pas convaincue à cent pour cent du format des récits.

Canoés par Maylis de Kerangal, 2021 aux éditions Verticales. 170 pages, 16,50 €

Texte © dominique cozette

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Mon mari

25/09/2021 Comments off

Je ne vais pas vous parler du mien, de mari,  mais de celui que Maud Ventura décrit dans ce livre au titre éponyme. Jadis, j’avais commis « ma femme », fièrement publié chez Grasset, où je débinais, en tant que mari, les exigences d’icelle qui voulait un chien, puis un bébé, puis travailler etc.
Ici, ce n’est pas du tout ça : cette narratrice de femme est tellement amoureuse de son mari qu’elle est tétanisée par le fait qu’il ne semble l’aimer autant qu’elle. Si elle lui prend la main en regardant la télé, il la lui retire cinq minutes plus tard. Quand il rentre du boulot, il ne l’embrasse pas à pleine bouche. Il ne lui offre aucun cadeau matériel (qu’elle pourrait garder) mais des séjours à Venise, des voyages etc. Quand ils ont fait l’amour, il lui tourne le dos et s’endort aussitôt. Bref, elle a un mari parfait qui gagne très bien sa vie, qui l’a épousée malgré son niveau social modeste, qui s’occupe parfaitement des enfants et des fêtes d’anniversaires de ceux-ci, qui leur fait des gâteaux, qui est fidèle même s’il dévore d’autres femmes des yeux, qui est beau. Ils ont une très belle maison et des amis formidables mais… elle n’est pas si heureuse qu’on le croit.
D’ailleurs, à chaque fois que son mari commet une faute, elle le note dans son carnet et lui attribue une peine, genre elle lui cache son portefeuille ou ses clés de voiture, ne l’embrasse pas pendant trois jours etc… Le meilleur de l’histoire, c’est qu’elle le trompe. Non qu’elle ait particulièrement envie d’un autre homme, quoique ça change, mais à chaque fois, son mari lui fait l’amour comme s’il flairait un danger.
Bon. J’entends partout dire que c’est roman hilarant. Non, pas vraiment. Il est même parfois répétitif et nous ramène dans les années cinquante aux USA où les femmes devaient être  parfaites, soignées, avec la bonne couleur de cheveux, la robe qu’il faut, le maquillage adéquat. Au second degré, c’est assez drôle surtout que… l’épilogue est totalement inattendu : c’est la vraie trouvaille du livre. C’est un premier roman, tout est pardonnable !

Mon mari de Maud Ventura, 2021 aux éditions de l’Iconoclaste. 360 pages, 19 €

Texte © dominique cozette

 

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La fille qu’on appelle…

20/09/2021 Comments off

… drôle de titre, me disais-je. La fille qu’on appelle. Mais quoi ? Ça veut dire quoi ? Hé bien, c’est la traduction littérale de call girl. C’est le dernier opus de l’excellent Tanguy Viel dont javais adoré deux livres, La Disparition de Jim Sullivan et Article 353 du code pénal. Ici, il s’agit de Laura, très jolie fille qui avait été débauchée à la sortie du lycée à seize pour faire mannequin. Et un peu plus. Elle a posé pour de la lingerie sur tous les abribus de toutes les villes de France, dont la sienne, bretonne, où elle revient. Elle a vingt ans, pas de travail.
Son père Max le Corre, fut un boxeur gagnant, on dit qu’à son âge, il va remonter sur le ring et massacrer son jeune adversaire. On dit ça. Lui est présentement chauffeur de Quentin le Bars, monsieur le maire. Alors, il va lui demander de donner un coup de pouce à sa fille. Ça tombe bien, l’ami du maire n’est autre que le directeur du casino, grâce au maire d’ailleurs. Alors cet homme, toujours en costard blanc, va héberger Laura et se trouve dans l’obligation de lui fournir un travail. Quel travail ? Hé bien pousser les clients à boire du champagne.
Alors Laura s’installe dans sa studette avec les autres filles. Le maire, conduit par le chauffeur Max, le propre père qui ne sait rien de ça, vient aux nouvelles. Et ce n’est pas que par pure gentillesse. La fille est belle, elle a posé à moitié nue, et lui, c’est un homme, il a des désirs, des besoins comme tous les hommes. Lorsqu’il pose sa main sur sa cuisse, elle sait que c’est cuit. Cependant, elle ne dit rien.
Pourquoi n’avez-vous pas porté plainte contre lui demande le flic qui prend sa déposition. Elle lui répond que c’est contre elle-même qu’elle aurait dû porter plainte. Car le récit qu’on nous fait a lieu au commissariat de la ville, et on ne sait pas de quoi il est question, au début. On s’avance précautionneusement dans l’affaire qui se poursuit, le maire qui devient ministre des affaires maritimes et Laure qui croit que l’emprise n’est pas pour autant levée, qu’elle doit rester à sa disposition. C’est même elle qui s’y doit mettre à sa disposition.
Evidemment, tout ça va nous faire penser au consentement et à toutes les affaires qui y sont rattachées. Y a-t-il eu vraiment viol ? Elle-même est-elle si blanche que ça ? N’a t-elle pas cherché une aventure, après tout ? Les flics tâchent d’éclaircir au mieux les faits mais rien n’est assez précis, et d’ailleurs, de quoi accuse t-elle réellement cet homme puissant, passé au gouvernement, apprécié de ses anciens administrés…
Comme d’habitude chez cet écrivain, ce livre renvoie à une cause qu’il aime défendre, à savoir l’injustice sociale, la lutte désespérée des petits contre les dérives de la toute-puissance.
Ce n’est donc pas vraiment une histoire nouvelle. Le nouveau, c’est la façon que Tanguy Viel nous la raconte, dans un style très sophistiqué, il brode les mots, il tricote les phrases, il sollicite notre curiosité en enjolivant la façon d’exprimer, il attise notre consentement à caresser notre intelligence dans le sens du poil, à titiller notre amour de la chose stylée, bref, il nous distribue du plaisir à chaque sentence sans jamais sacrifier à la facilité. Cette façon de nous traiter en amoureux de la langue, c’est tellement appréciable et tellement jouissif !

La fille qu’on appelle de Tanguy Viel. 2021 aux Editions de Minuit. 174 pages, 16 €.

Texte © dominique cozette

 

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La cigale du huitième jour

18/09/2021 Comments off

La cigale du huitième jour de Mitsuyo Kakuta, une autrice japonaise, démarre sur les chapeaux de roues avec le rapt d’un bébé de six mois par une jeune femme qui considère comme légitime que l’enfant lui revienne. Lui revienne ? On apprendra plus tard pourquoi. Toujours est-il que cet acte non prémédité, sans préparation, fait d’elle une fugitive qui va devoir se démener pour trouver des abris, toujours sommaires, pour prendre soin du bébé qu’elle tente de rendre heureux, et qui fera des rencontres forcément hasardeuses et pas forcément heureuses, mais l’essentiel est qu’elle puisse rester avec l’enfant. Elle se réfugiera un peu n’importe où, principalement dans une secte de femmes où on la dépersonnalise, où les nouvelles de l’extérieur sont prohibées, où elle ne sait si on évoque l’enlèvement ou non, si elle est recherchée, si l’affaire a fait grand bruit.
Puis, toujours obligée de se cacher, elle tentera une nouvelle vie dans une petite île joyeuse et colorée, pleine d’oiseaux et de fleurs, pour le plus grand bonheur de la petite qui frôle maintenant les quatre ans. L’harmonie entre la mère de substitution et l’enfant est installée, la mère a trouvé une sorte de famille dans le petit village où elle peut enfin souffler, où rien ne peut défaire le lien qu’elle a construit dans cette existence tranquille, routinière et chaleureuse. Ce bonheur peut-il durer ? On se doute bien que non…
Vingt ans plus tard, c’est la fillette devenue femme, qui s’exprime. Elle ne veut tout d’abord jamais se souvenir du passé fait de fuite subites et de déracinements perpétuels mais, encouragée par une jeune femme qui l’a connue et a joué avec elle quand elle était toute petite, elle casse l’armure qui l’empêchait de progresser dans sa vie sans racines, ni références à de quelconques sentiments, ayant vécu par la suite dans une famille dysfonctionnelle, pratiquement sans tendresse.
Je ne voudrais pas dévoiler ce qui est arrivé, toutefois, le grand intérêt de ce roman est la confrontation entre ce qui a été vécu, le souvenir qu’on en a gardé ou pas, le rôle de la mémoire sélective dans la formation de l’être,  l’importance de l’amour maternel tellement essentiel dans la construction harmonieuse du psyché, et le poids du regard social qui fera de vous une victime ou une mauvaise personne.
Dans ce livre, les faits sont décortiqués au plus près de la réalité, les questions que se pose la fausse mère, souvent sans réponses, nous renvoient aux inquiétudes primaires de la condition humaine, aux forces de l’instinct de survie, aux réactions animales quand il faut sauver son petit. Le drame que vit cette jeune femme remplie d’amour est poignant et bien que son acte est absolument immoral, on est amené à prendre fait et cause pour elle en dépit de tout bon sens. Malgré ce court billet (pas très bien rédigé eu égard à la force du livre), c’est un long roman plein de rebondissements, un road-trip parfois époustouflant et qui nous prend au dépourvu avec, en deuxième partie, une séquence explicative suivi du cheminement psychologique de la jeune héroïne. Une très belle histoire.

La cigale du huitième jour de Mitsuyo Kakuta, 2015. Aux éditions Actes Sud, traduit par Isabelle Sakaï. 352 pages, 22,80 €.

Texte © dominique cozette

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Les guerres intérieures de Valérie Tong Cuong

08/09/2021 Comments off

Le titre, comme l’image sur la jaquette du poche qui ne correspond à aucun personnage, ne dit pas grand  chose sur le sujet du livre Les Guerres Intérieures de Valérie Tong Cuong sauf qu’il se passe quelque chose d’affreux dans la tête de quelqu’un. Dans celle du héros, acteur d’une petite cinquantaine, vaguement à la ramasse mais invité un beau jour à se rendre d’urgence au rendez-vous d’un immense réalisateur. L’espoir insensé d’une consécration tant attendue.
Passant par chez lui  pour se changer, il prête une attention toute relative au boucan du dessus, une bagarre, des coups, un cri. Il banalise pour ne pas avoir à s’en mêler et rater son rendez-vous. Mais plus tard, il apprendra par la police qui l’interroge en tant que voisin que le jeune étudiant du dessus a été sauvagement agressé et transféré à l’hôpital en urgence, dans le coma.
Les guerres intérieures vont alors commencer dans sa tête, aurait-il dû ou pu intervenir, cela aurait-il changé quelque chose ? S’est-il comporté comme un lâche ?
Et elles vont devenir insupportables lorsque la femme qu’il rencontre, un an plus tard et dont il tombe amoureux, s’avère être la mère du jeune homme. Elle lui raconte alors le calvaire de son fils, un syndrome post-traumatique très lourd puisqu’il ne se souvient de rien, ne sait pas pourquoi il a été violenté, ni  par qui, ni pourquoi cette personne ne recommencerait pas. Sa vie est détruite.
C’est un cas de conscience qui va se jouer pour cet homme qui n’a jamais avoué son rôle de témoin, surtout pas  à la police, mais dont un élément inattendu va le mettre au pied du mur. Il va devoir faire un choix douloureux : tout révéler et perdre l’amour de la femme et l’amitié du garçon ou rester muet à jamais avec un immense sentiment de culpabilité qui le détruira à petit feu. Remords, regrets, lâcheté, courage sont les véritables héros de ce texte très fort.
Oui, c’est un mélodrame mais mené avec l’habileté que l’on aime chez Valérie Tong Cuong qui sait dérouler ses romans en ménageant un suspens incroyable.

Les Guerres Intérieures de Valérie Tong Cuong. 2019. Editions du Livre de Poche. 236 pages, 7,40 €.

Texte © dominique cozette

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