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Mot clé : ‘Karoo’

Qui connaît Sam Lipsyte ?

03/06/2015 Comments off

C’est un écrivain acide, acerbe et caustique comme je les aime. D’ailleurs, son excellente et  hyper graphique maison d’édition, Monsieur Toussaint Louverture (du nom d’un abolitionniste), ne publie que ce genre de romans. Souvenez-vous de Karoo et Price de Steve Tesich.

La dernière page de l’ouvrage déjà mérite le détour :

LA COUVERTURE
est en carton gris de 400 grammes imprimée
à plusieurs reprises en offset, puis gentiment
claquée pour la secouer un peu.

LE PAPIER INTÉRIEUR
est du Lac 2000 de 80 gr., mais de 1,3 ;
cependant, l’odeur si caractéristique qui
se dégage de ces pages n’est pas la sienne,
mais celle de l’encre et de la colle.

LES POLICES
utilisées sont de Linotype Adobe Garamond
(en majorité) et du Vendetta
(en minorité).

L’OUVRAGE
ne mesure que 144mm de largeur
sur 195 mm de hateur, et son dos, 23 mm.
Les désillusions qu’il renferme, elles,
sont innombrables.

La couverture est très belle et tout ce qui est noir ou rouge est en creux, en quatrième aussi. Le rose de la main est délicat, de la même valeur que le gris. J’adore. La libairie sétoise qui m’a conseillée (en plus de la note posée sur le livre)  est d’une grande fiabilité. Seule ombre au tableau : le titre demande, et tu recevras dont je ne me souviendrai plus à la fin de cet article.

Le héros, contre-héros, est un petit bonhomme fade, insignifiant, bedonnant, la quarantaine, une femme dominante, un fils de quatre ans également dominant qui ne se prive pas de le critiquer et de l’obliger à lui passer d’odieux caprices, ne mangeant que des wraps, un boulot de merde dans une université de merde qui lui demande (titre du livre) de trouver des mécènes pour renflouer quelques disciplines artistiques, plus une amertume légitime à avoir raté une brillante carrière de plasticien malgré un don prometteur. Il se fait virer du job où il passait son temps à s’imaginer éjaculer entre les deux gros seins de sa collègue Vagina, nom donné par ses parents alors sous crack. Puis on le récupère car son vieux copain, devenu richissime, réclame que ce soit lui qui s’occupe personnellement de son don à un possible département cinématographique de l’université. Pour cela, il faut lécher, bien lécher et se faire mettre aussi. Ce qu’il sait faire car il faut bien vivre. Du coup, il rencontre le fils caché du pote mécène, un tout jeune vétéran fielleux aux jambes métalliques suite à son service en Irak.
L’intéressant de ce livre est plus la façon acérée, désabusée, désespérante dont tout cela est raconté, les épisodes secondaires très hauts en couleurs et violemment crachés par l’auteur, et la moindre description souvent prétexte à dézinguer l’Amérique. Ça commence ainsi : « L’Amérique n’était plus qu’une vieille mère maquerelle en fin de vie. Qu’était donc devenue cette grande nation qui avait pris d’assaut les plages de Normandie, fait la nique aux Soviets et inondé les marchés émergents d’une génération pleine de promesse ? A présente cirrhotique et édentée, la grand-mère patrie sifflait sa pinte de Mad Dog seule au fond du bar, fixant le vide de ses yeux jaunâtres et humides — une proie facile pour les jeunes loups aux dents longues. »
C’est donc le roman d’un loser, encore un direz-vous, mais c’est vrai que les winners, c’est moins amusant.

Demande, et tu recevras de Sam Lipsyte, The Ask étant le titre original (2010). Traduit par Martine Céleste Desoille, illustré par Philippe Constantineto. Edition Monsieur Toussaint Louverture, 2015.  412 pages, 23 €.

Texte © dominique cozette

 

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Price, une palpitante histoire de rien du tout

11/11/2014 Comments off

Price, c’est le premier roman de Steve Tesich, auteur du très palpitant Karoo qu’il faut absolument lire (mon article ici) !  Tesich est malheureusement (pour nous, lecteurs) mort, d’une crise cardiaque à 53 ans, et ce sont ses deux seuls romans (il a écrit de très bons scenarii, des essais et des pièces de théâtre).
Price est le nom de son jeune héros de 17/18 ans, Dany son prénom. Il vit dans la banlieue laborieuse de Chicago sous les fumées des usines et les flammes des raffineries de pétrole. Son père est petit, mutique et chiant : pas de télé, pas de téléphone, pas de voiture. Il fait les 3×8 à la raffinerie. Sa mère est une grande et belle femme venue du Montenegro, elle fait des ménages. Dany est souvent seul la nuit.
Il passe son diplôme de fin d’année, ne veut pas que ses parents viennent le voir avec sa toge et son truc (j’ai oublié le nom) sur la tête. D’ailleurs, ils s’en foutent. Il traîne avec ses deux copains, des glandeurs, comme lui. Il rencontre une nouvelle venue en ville, Rachel, très jolie fille. Il réussit à devenir son petit ami sans toutefois maîtriser la situation. Elle le mène en bateau, lui souffle le chaud et le froid, le voit quand ça l’arrange, le jette sans raison. Un truc de ouf qui l’énerve. Parallèlement, on diagnostique un cancer  à son père au stade final. Son père va alors retrouver sa langue et lui pourrir la vie, lui racontant ses déconvenues avec sa mère et les lui prédisant, car il voit bien que son fils s’en sort mal en amour.
C’est toute l’histoire de l’initiation à la vie, l’amour, la mort que raconte le livre. Le héros, on a parfois envie de le baffer, le réveiller, lui conseiller de se secouer car il est très passif, laisse couler la vie sur lui, ne fait rien pour que ça s’améliore, c’est un (cas) désespéré. Jusqu’à un certain jour où il a l’idée de se mettre dans la peau des autres pour mieux les appréhender.
Il va comprendre alors quels sont les vrais rapports entre Rachel et  son père, les motivations de ses deux copains, l’un qui commet un acte irréparable pour mieux disparaître, l’autre qui préfère se fondre dans cette vie médiocre, sans surprise avec sa grosse amie,  et aussi son père jqui finit par mourir, dont il découvre la souffrance.
Le talent de Tesich, c’est de réussir à mettre du suspense là il ne semble pas y en avoir. Après tout, c’est une histoire assez banale dans un trou avec des personnages sans relief. Et pourtant …

Price par Steve Tesich dans la très belle édition Monsieur Toussaint l’Ouverture. Ecrit en 1982, publié en France en 2014, traduit par Jeanine Hérisson. 540 pages, 21,90 €

Texte © dominique cozette

Categories: bouquins

Pour Steve Tesich, écrire c’est mourir un peu

13/07/2014 Comments off

Karoo, c’est le roi des cyniques. Y a pas pire. Ah, si, pire c’est Cromwell, un de ceux qui le font bosser. Karoo est script doctor, c’est à dire qu’il rafistole les scénarios tordus, les scripts boiteux et autres films loupés. Ou pas. Ça dépend de ce qu’on en attend. Par exemple, Cromwell, le méga cynique auquel il voulait dire ses quatre vérités  en l’envoyant au diable, lui demande de reconstruire le film d’un vieux réalisateur, un vieux génie qui vient de signer son œuvre ultime. Karoo accepte. Visionne le film : pur chef d’oeuvre. A l’os, sans gras, sans digressions, sans rien pour troubler l’histoire d’amour. Va-t-il mutiler le film pour faire plaisir à Cromwell ? Non. Pas pour faire plaisir à ce type mais pour les beaux yeux d’une fille qui a un tout petit rôle de serveuse. Il le sait qu’il commet un sacrilège, qu’il va briser les derniers instants d’un vieux monsieur, qu’il va bousiller une des plus belles histoires du cinéma mondial. Mais il va le faire. Il va rajouter les scènes de Leila, piètre comédienne, que le vieux avait coupées. Il va faire le film de Leila. Parce que cette femme est la mère du garçon que Karoo a adopté à la naissance. Garçon de 20 ans formidable, qu’il adore mais dont il ne peut assumer l’intimité et qu’il renvoie toujours, sous des prétextes bidons, dormir chez son ex-femme.
C’est une grande histoire d’un homme pourri et sympathique, alcoolo mais qui ne réussit plus à se saouler, cool mais d’une cruauté sans nom puisqu’il l’exerce pour d’autres raisons, d’autres alibis. Or, l’amour va peut-être lui donner une chance de se racheter. Rendre à cette femme un enfant qu’elle n’a pas vu lorsqu’elle a accouché à 14 ans, et dont le père, très jeune aussi, s’est tué avant la naissance. Lui donner enfin un vrai rôle alors qu’elle a toujours, toujours été coupée au montage. Lui offrir la vie qu’elle aurait dû avoir. Dans le même temps, donner une seconde mère à son fils chéri.
Mais si lui ne peut plus être ivre, d’autres le sont et flinguent ses projets d’avenir radieux. Les drames ne sont jamais prévus bien que toujours au rendez-vous et ce qu’on croyait voir venir est vite remplacé par un plan b ou c, quelque chose qui donne à la vie son sel, son poivre et son poison.
Roman formidable, d’une psychologie ciselée et haletante. Même quand il ne se passe pas grand chose, on ne peut s’empêcher de lire la suite car il est impossible de lâcher nos héros sur notre table de nuit.
Les scènes de fête, les rencontres avec l’ex-femme, la description des efforts pour paraître le plus cool, le plus branché, le plus séducteur sont inénarrables. Ce théâtre de la vie est hautement jouissif. Le plus triste est que son auteur, Steve Tesich, qui faisait le même genre de métier que son héros, est mort quelques jours après l’avoir terminé.

Karoo, de Steve Tesich aux éditions Monsieur Toussaint Louverture. 1996 en VO. 2012 en VF. 608 pages, 22 €. En poche Points aussi.

texte © dominique cozette

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