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Trois petits livres pour le train

24/04/2022

Oui, ils sont courts, pas chers et assez vite lus, mais suffisamment distrayants pour que je vous en parle un chouïa.

 

1/ Bartleby, le scribe de Herman Melville.
Vous avez tous entendu parler de cette expression en anglais : « I would prefer not to » qui est la réponse préférée du scribe du titre, en fait un simple copiste engagé par un notaire qui a pitié de ce pauvre type se présentant à lui pour gagner sa croûte (il ne mange que des biscuits). Il lui aménage un coin derrière un paravent et le met au boulot. Oui, il veut bien copier, mais pour tout autre tâche quelle qu’elle soit, Bartleby répond sans violence ni ironie : I would prefer not to. Même poser le doigt sur une ficelle pour aider à fermer un envoi : I would prefer not to. Total, il ne fait rien, au grand dam des deux autres employés qui se tapent les corvées. Et ce refus de tout pourra très mal se terminer car le personnage est buté et ne cèdera jamais, quoi qu’on lui demande.
A propos de la traduction française, j’ai peu apprécié celle du livre, faite quand même par Pierre Leyris, qui écrit : Je préférerais pas. » Voici un article du Monde sur la question :
« Comment traduire cette étrange et très courtoise négation ? Comment rendre en français ce caractère tranchant et cette suspension qui semble contenir une lointaine et déchirante imploration ? En 1951, Pierre Leyris proposait : « Je préférerais ne pas le faire. » Puis il opta pour « Je préférerais pas. » Michèle Causse de son côté évolua également, de « Je préférerais n’en rien faire » à « J’aimerais mieux pas ». Jean-Yves Lacroix, comme Maurice Blanchot et Gilles Deleuze, adopte la solution qui nous semble la moins mauvaise : « Je préférerais ne pas. »
Pour moi, mais qui suis-je pour m’opposer à Leyris, je préfère cette dernière.
Autre question, j’ai toujours dit Bartlebaille. Or, j’ai entendu des gens bien dire Bartlebi. Qui sait comment dire ? Merci. Au fait cette grande nouvelle date de 1835.
Le très connu Alain Schiffres a, lui, écrit un livre de chroniques très sympas, intitulé Je préfère ne pas (2021, le Dilettante. 126 pages, 9,80 €. Pour lui, user de cette expression non violente constitue une posture qu’il appelle l’évitisme.

Bartleby, le Scribe par Herman Melville, 1835, traduit par Pierre Leyris, suivi de Notes pour une vie de Herman Melville,  Edition Folio. 100 pages, pas cher.

 

2/ Deux novellas comme c’est dit sur la couverture composent le petit livre de Nicolas Mathieu, dont le dernier, Connemara, connaît à juste titre un succès fou. La première histoire, Rose Royal, a pour personnage une femme de cinquante balais, au coeur fêlé, qui va tous les soirs boire un coup, ou plus, à son rade habituel, le Royal, où parfois, sa copine coiffeuse vient pour couper les cheveux. Rose trimballe un petit pistolet dans son sac, des fois que. Ambiance un peu nulle qu’elle égaie vainement  par une recherche sur site de  mecs avec qui passer un moment. L’amour, elle n’y croit plus. Mais, par hasard, devant le bistro, elle  rencontre Luc.
La deuxième histoire conte la Retraite du juge Wagner, un brave vieux monsieur qui prend en pitié un jeune petit con qui, s’il écoute son pote un peu taré, finira en prison. Le môme semble comprendre la leçon mais ce n’est pas toujours facile de renoncer à de l’argent vite gagné quand une petit mignonne fait son apparition.
Rose Royal (2019) et La Retraite du juge Wagner (2015) , 2021 chez Babel Actes Sud. 136 pages, 6,50 €

 

3/ Une histoire que vous connaissez peut-être pour en avoir vu le film : Nous ne vieillirons pas ensemble, livre écrit par Maurice Pialat avant d’en faire un formidable film avec Marlène Jobert et Jean Yanne. Le type dans le livre est moins une brute et la fille est plus forte-tête que ce que j’ai gardé comme souvenir de la Jobert. Donc ici, c’est un couple qui a six ans d’âge et est rattrapé par l’usure d’une routine mal vécue. Pourquoi ? Parce que l’homme, plus vieux que la fille, est par ailleurs marié, il dort dans la même maison que sa femme, qui est bien sûr au courant de son aventure, mais éprouve toujours une sorte d’amitié compassionnelle pour cet homme qui, finalement, est très malheureux. C’est lui,le narrateur et on sent bien son désarroi quand il tente plusieurs choses pour rattraper une maîtresse déterminée à aller voir ailleurs. On le voit avec les parents d’icelle, des gens corrects qui ne lui jettent pas la pierre. Il cherche secours auprès de la mère et même auprès de sa propre épouse qui compatit sans forfanterie.
C’est assez curieux de voir comme il supporte mal le désamour, ce Pialat qu’on voit comme une brute sans coeur, car cette histoire est la sienne, écrite sans chichi comme un journal factuel, brut de décoffrage et très expressif. Intéressant.

Nous ne vieillirons pas ensemble par Maurice Pialat, 2005 puis 2022 pour cette ravissante édition en couleur, chez l’Olivier. 142 pages, 8,90 €

Texte © dominique cozette

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