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L’ami impossible qui a tué sa famille.

10/12/2020

L’ami impossible est le titre de ce récit talentueusement écrit par Bruno de Stabenrath. L’ami en question est Xavier (Dupont) de Ligonnès, je mets Dupont entre parenthèses car ce nom n’était jamais utilisé avant « l’affaire ». L’affaire, c’est cette sombre histoire de nettoyage de sa famille, bien préparé et même très bien mis en scène par un homme, le père, arrivé au fond du fond de son ambition, lui qui devait sauver le monde, devenir une sorte de rédempteur selon la secte intégriste ultra-catho que sa mère avait créée, et qui devait régner sur terre après l’Apocalypse.
Mais le livre, ce n’est pas que ça. Le récit, c’est d’abord l’amitié que ces deux nobliaux de la jeunesse dorée, friquée mais pas sans valeurs, partagent dès leur rencontre à l’âge de 16 ans. Ils sont tous deux beaux gosses, pièges à filles, fêtards, mondains. Et c’est une vraie joie de lire la reconstitution de cette « belle » jeunesse des années 80, cette bande de fidèles bien nés, les belles fringues, les filles magnifiques, les virées dans les superbes propriétés à la mer ou ailleurs, les teufs dans les châteaux et demeures désertés par les parents toujours partis, les dragues, la musique surtout, très important ! Ils sont tous les deux bizarrement fanas de Presley (hé oui, en 80) dont ils collectionnent les albums. C’est très jouissif de partager les joyeux moments de cette jeunesse gâtée-pourrie et fort sympathique. Leur premier grand projet est de « faire » la route 66 sur deux grosses motos.
Tous deux ont de l’ambition. Bruno de S. a déjà participé à des tournages, l’Argent de poche de Truffaut, le plus important étant, l’été de ses 17 ans,  Hôtel de la Plage de Michel Lang,  grosse distribution — vous vous souvenez peut-être de la musique de Mort Schuman (qui a écrit des tubes pour Elvis mais n’a jamais pu le rencontrer). Le meilleur été qu’il ait passé et qui décidera de son avenir : lycéen médiocre, il deviendra comédien, c’est tout vu. Il s’inscrit dans des cours réputés et au Conservatoire. Le destin en décidera autrement. Il ne réussira pas dans cette voie (ça se saurait) mais exercera des métiers créatifs sympas, alors que Xavier de L., qui a passé brillamment son bac et a commencé droit à Assas, sera un grand entrepreneur, un winner qui rêve de se caser très vite avec la femme idéale et leurs enfants. Là aussi, chou blanc. Il ratera ses fiançailles pour cause de négligence puis, plus tard, épousera son ex entachée d’un môme non reconnu, suprême déshonneur dans ce milieu, mais tout en son honneur puisqu’il adoptera l’enfant. Il circule beaucoup, tente l’importation de grosses voitures américaines (il veut concurrencer Jean-Charles, fameux garage de luxe de Neuilly) et pour cela, fait beaucoup de voyages aux Etats-Unis où il s’est  construit beaucoup de relations de confiance (hypothèse de planque ?). Il emprunte souvent, à chaque faillite, mais rembourse toujours. Ne pas pouvoir le faire le rend malade. C’est un homme de valeurs, ne l’oublions pas, loin de l’escroc à la petite semaine.
Et la vie continue, ils se voient peu mais restent en contact, l’un est marié et père, l’autre est un mondain bien parisien qui, hélas, sera victime d’un grave accident qui le laisse tétraplégique. Ils se retrouvent parfois, quand ils passent près de chez l’un ou l’autre, lors d’événements familiaux ou amicaux. Puis un jour, plus rien.
La mécanique de la disparition est décrite minutieusement dans la dernière partie du livre, le jeu de piste avec les mails envoyés des téléphones des enfants ou de la femme, tous déjà enterrés sous la terrasse, les fausses pistes etc. Un jeune ami de Bruno, geek, va ressortir, avant la police, une grande part des échanges numériques de toute cette famille et de leurs secrets, l’amant de la femme qui n’était autre que le fidèle ami du tueur, la maîtresse aisée de Xavier qui lui a prêté de l’argent pour monter une affaire foireuse, tellement foireuse qu’il a fini par se persuader qu’il n’y avait plus rien à tirer de cette vie. Ni de la secte puisque le jour prévu de l’Apocalypse, rien ne s’est produit. Et pour ne pas laisser sa famille dans la peine, la pire honte d’un homme probe qui, de plus, est le dernier d’une fière lignée, il a choisi de le faire disparaître.
Un livre extrêmement agréable à lire, passionnant même, car de Stabenrath possède une belle plume, il sait raconter, planter les décors, dépeindre les personnages. Lui est persuadé que son ami est vivant, planqué quelque part ici ou ailleurs, tellement débrouillard, charmeur, parlant couramment plusieurs langues et d’un physique hâlé passe-partout. Par ce livre, il lui demande de revenir et d’assumer ce qu’il a fait, comme un homme digne se doit de le faire.

L’ami impossible de Bruno de Stabenrath, 2020 aux éditions Gallimard. 530 pages, 22 €

Texte © dominique cozette

 

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