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Du tambour au tam-tam

01/04/2020

Mais pourquoi cette image ? Ici, nous sommes au 7 rue Sainte Croix de la Bretonnerie, dans le Marais parisien où je me promène souvent. Ici, certains s’en souviennent, se tenait une belle boulangerie. Et d’un seul coup, fini ! J’y vois cet affichage, preuve s’il en est de la disparition de commerces traditionnels au profit d’une boboïsation totalement inutile.  Qui va acheter un soutif en se levant pour le tremper dans son café au lait ?
Et sous la boulangerie, qui se souvient d’un club de jazz réputé dans les années 60, appelé le Gill’s Club, labyrinthe de caves voutées puant le tabac et le salpêtre du temps de sa splendeur ? Il fut créé en 1963 par Gilles Nicolas, d’où le nom, et Jean-Claude Weill qui logeait dans les étages. Jean-Claude était guitariste et Gilles batteur de jazz.
Parallèlement, ils fondèrent le Gill’s Club de l’été, derrière Saint de Monts, dans une bourrine au toit de chaume en plein marais (le marais, encore) vendéen où défilèrent de nombreux musiciens de jazz qui tournaient sur les plages avec France Gall ou Carlos, heureux de pouvoir y faire un bœuf et « se laver les oreilles de cette variétoche de m… ».

Revenons à celui de Paris que je n’ai pas beaucoup fréquenté, étant un peu jeune à cette époque bénie du bebop, de Coltrane, Mac Coy Tyner et autres Messengers. Ce club marchait bien, surtout les vendredis ou samedis soir et rien ne laissait présager qu’il fermerait pour une raison brutale : 141 jeunes morts dans l’incendie d’un dancing à Saint Laurent du Pont, le 1er novembre 70, le bal tragique qui anticipa d’une semaine le « bal tragique à Colombey » (mort du général de Gaulle) pour lequel Hara Kiri fut immédiatement interdit à la vente, remplacé aussi sec par Charlie Hebdo.
Mais pourquoi vous assommé-je avec ces sombres histoires ? Parce que ça m’a frappée de voir qu’à la batterie de Gilles Nicolas (devenu plus tard mon ex-mari, je résume) succèderait un autre instrument de la famille des percussions : le tam-tam d’une princesse. C’est un peu maigre ? Continuons.
En 1970, donc, l’incendie ravageur du dancing où se produisait un groupe de rock tua en moins de dix minutes ces 141 malheureux jeunes, soit qu’ils furent asphyxiés par les vapeurs dégagées par le polystyrène, soit qu’ils furent brûlés vifs, d’autant qu’une boule de feu traversa l’espace quand quelques-uns réussirent à forcer une issue de secours, fermée comme toutes les autres par peur du resquillage. En dix minutes, tout fut fini. Les musiciens furent retrouvés figés sur scène, jouant probablement sans se rendre compte qu’ils étaient en train de s’asphyxier. 63 fautes furent retenues contre le gérant lors du procès. Il fit de la prison.
Après cet horrible fait divers, tous les établissements publics qui ne possédaient pas d’issues de secours durent fermer. Ainsi les caves. Donc le Gill’s club.
Gilles me raconta que pour maintenir cet établissement, ils avaient essayé de racheter la boulangerie et j’ai gobé ça, comme s’ils en avaient les moyens ! D’autant qu’en fouillant le net pour en savoir un peu plus (les protagonistes étant décédés), j’apprends que le Gill’s Club de Paris avait été repris en 1965 par un autre fou de jazz, Gérard Terronès, — plus rien à voir avec Gilles — qui y implanta le free jazz et y créa un label et qui est mort lui aussi il y a peu.
La fondatrice de Princesse tam-tam  est, elle aussi, décédée avec son mari, lors d’un attentat à Bombay qui tua 130 personnes.

Quant au Gill’s Club vendéen, il finit en flammes, ces foutues flammes, par une nuit d’hiver 72, frappé par la foudre.
Ces incendies, ces attentats, ces morts brutales bientôt effacées par une enseigne de produits pou-pou-pidou qui font rêver les femmes pour ce qu’elle leur promet et les hommes pour le désir de l’ôter au plus vite du buste de leur conquête, sans tambour ni trompette, sur la superbe couche d’un magnifique Airbnb dont les affaires, figées par le confinement, repartiront hélas dans quelques temps avec les incessants bruits de roulettes de ses petites valises taille cabine, qui passeront devant l’ex- chouette librairie gay (et pas que) au 6 de la même rue, les Mots à la bouche*, priée de plier les gaules pour laisser la place à un marchand de pompes vintage d’un docteur anglais. Ciao culture.
Qui a dit que Paris sera toujours Paris ?
(Maurice Chevalier qui honora joyeusement les seins avec Valentine et ses petits tétons et les chaussures avec ses petits petons. La boucle est-elle bouclée ?)

* la librairie va rouvrir pas loin, rue St Amboise dans le 11ème. Ouf.

Texte © dominique cozette.

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