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Sapiens or not sapiens ?

14/06/2017

Sapiens, une brève histoire de l’humanité, de Yuval Noah Harari est à lire absolument. Pour de multiples raisons. En premier lieu parce qu’il nous explique d’où l’on vient, par où on est passé, où on va peut-être et surtout où l’on est. Harari, érudit et spirituel, ne manque pas de saupoudrer son ouvrage de petites anecdotes bien terre à terre pour nous faire tout comprendre. Et il y en a des choses à comprendre. Oublier les idées reçues, envoyées souvent par des potentats qui se servent des religions pour asseoir des vérités non scientifiques. Harari est un scientifique et cela l’autorise à démolir les grands mythes religieux, ces histoires à dormir debout que croient même les plus intelligents d’entre nous. Ceci admis — il n’y a pas plus de dieu que de fées ou de père noël — il reconstruit la création du monde en fonction d’une somme pharamineuse de savoirs, de manuels, de témoignages, d’études, de références etc…
Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne nous rend pas fiers d’être sapiens. Partout où nous sommes passés, et depuis le début il y a 2 ou 300 000 ans, nous avons détruit. Pas pour détruire forcément, mais pour dominer. Pour avoir le contrôle. Sapiens est un prédateur majuscule qui supporte mal la concurrence et les bâtons dans les roues, même si elles n’existent pas encore.
Sapiens, au début, n’était pas le seul descendant de nos cousins les singes. On sait que néandertal a coexisté, parmi les six espèces d’hominidés. Malheureusement, son chemin a croisé celui de son cousin et couic, il l’a payé. C’est pas que Sapiens était le plus fort, il était le plus communiquant : c’était déjà un homme (ou une femme, bien souvent!) de réseau et c’est ça qui a fait la différence. Son langage plus élaboré lui a permis le story-telling, l’imaginaire. Mais c’est prouvé, chaque fois que Sapiens débarquait dans un nouvel endroit (comme l’Australie), les humanoïdes et les gros animaux trépassaient — le nombre d’espèces qu’il a éradiqué !— la flore se transformait, la trace qu’il laissait était irréversible. Harari rapproche la première trace de main dans la grotte Chauvet à l’empreinte de pied sur la lune. Les deux vont perdurer jusqu’à la nuit des temps. Donc, oui, Sapiens fut et reste un serial killer. A partir de là, le monde est à conquérir. C’est passionnant de voir ou revoir comment les idéologies, religieuses ou pas, ont aidé à l’exploitation de l’homme sur l’homme et sur la nature, comment sont nés la monnaie et l’économie, le capitalisme, le libéralisme.
Pourquoi les Européens ont-ils été les plus forts au milieu du deuxième millénaire, comment ont-ils de nouveau éradiqué des civilisations aussi ancrées que celle des Incas ou des Aztèques, comment les Chinois et autres orientaux ne se sont pas montrés plus offensifs ? Pourquoi ont-ils toujours soumis ou sous-estimés les femmes alors que la force physique ne servait plus à rien, pourquoi l’homme a-t-il besoin d’une hiérarchie ?
Aujourd’hui, on en est là, face à une terre ravagée ou en passe de l’être, une mondialisation qui en laisse beaucoup au bord du chemin, une soif de pouvoir hallucinant de la part de l’élite qui veut devenir dieu, se rendre immortelle, bouleverser la chimie et la biologie originelles sans espoir de retour grâce aux avancées extraordinaires de la science, aidées par un manque d’éthique, d’autocensure ou de contrôle de l’humanité entière. Pour exercer une hégémonie encore plus hallucinante, sans autre raison. Car pour l’heure, la seule idéologie universelle est la course au profit, à la croissance. Et la pire chose est le traitement inhumain infligé aux milliards d’animaux que nous plions à nos ordres.
Les deux dernières questions fondamentales que pose l’auteur sont : cette évolution nous rend-elle plus heureux que les paysans de jadis qui ne possédaient pas grand chose, et quel être sommes-nous en train de fabriquer avec nos notions de corps augmenté et de développement humain artificiel, quel monstre ?
Harari n’oublie pas les bonnes choses, les progrès qui nous ont permis de vivre beaucoup mieux que jadis, mais ce qu’il essaie (peut-être) de nous faire comprendre, c’est qu’avec l’immense talent que possède l’être humain, il aurait pu faire beaucoup mieux. Pour autant, ce pavé n’est pas déprimant, il ne manque pas d’humour ou d’exemples cocasses pour illustrer notre parcours. C’est un livre passionnant. Et un véritable phénomène de savoir.

Sapiens, une brève histoire de l’humanité, de Yuval Noah Harari. 2011 pour la première édition en hébreu. 2015 chez Albin Michel, avec une traduction de Pierre-Emmanuel Dauzat. 508 pages.

Texte © dominique cozette

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