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Kerouac jusqu’au bout du rouleau…

06/07/2015

Cassady et Kerouac

Car comme vous ne l’ignorez pas, Sur la route a été écrit sur un rouleau de papier de 50 mètres de long, confectionné par Jack lui-même, pour taper sans relâche et sans s’occuper des signaux cette énorme épopée de la route qu’il a taillée en long en large et en travers de son vaste pays.
Peu à voir avec le premier manuscrit édité de Sur la route, sorti en 1957, fait, refait, reconformé, censuré, coupé, collé, remâché, régurgité selon le bon gré des éditeurs qui aiment bien les normes. Et qui lui a apporté le succès que l’on sait.
Le livre que je viens de lire est en fait l’original. Il s’intitule Sur la route, le rouleau original. Il a été retrouvé par hasard 50 ans après sa rédaction. En 2001, donc. Un vrai miracle même si un chien a bouffé un morceau du monument. Cette version poche est flanquée  de quatre préfaces  de 150 pages assez ennuyeuses avant d’avoir lu le bouquin. Plus passionnantes après.
Le récit, lui, m’a chopée dès la première phrase. C’est le trip phénoménal, avec traduction récente exceptionnelle, d’un mec qui aurait pu être normal, aurait fait son voyage initiatique avec une relative sagesse (enfin, oui, peut-être) s’il ne s’était entiché de ce voyou charmeur et déjanté qu’est Neal Cassady, fan de vitesse, de bringues, de dope, de sexe, de folies. Personnage devenu culte à la sortie du premier livre. J’ajoute que la version de 57 l’avait affublé d’un pseudo, comme tous les autres, alors que cette versiosn leur rend leur patronyme. C’est pratique quand on y croise Burroughs ou Allen Ginsberg par exemple. Cassady dont j’ai parlé récemment ici et qui m’a fait acheter ce livre.

C’est un pavé haletant, fiévreux, « écrit dans l’urgence » en trois semaines, sans chapitres, paragraphes ou sauts à la ligne. Ne faites pas comme moi à me dire j’arrête au prochain chapitre, il n’y a pas d’arrêt. Le livre Deux enchaîne sur la dernière phrase du Un, après le point. Et ce n’est pas du tout fastidieux, c’est écrit comme il nous le raconterait, détaillant la conduite extravagante de Cassady jusqu’à l’effroi, les riffs sublimissimes des saxophonistes qu’ils se régalent à écouter lors de leurs folles soirées de débauches, la façon de vivre des Mexicains chez qui ils font leur dernière virée. Il sait transmettre le côté maniaque de Burroughs face à l’invasion de quatre énergumènes qui trashent son petit chez lui bien rangé avec sa femme chérie, ses deux kids et ses piquouses de morphine. Doté d’une mémoire fabuleuse, il retranscrit des discussions entières, des descriptions ultra-précises, des détails saugrenus, par exemple, il fustige avant l’heure l’obsolescence programmée dont le nom n’existe pas encore.
En dépit de la légende qui veut qu’il carbure à la benzédrine, il écrit à Cassidy « j’ai écrit ce livre sous l’emprise du CAFÉ, rappelle-toi mon principe : ni benzédrine, ni herbe, rien ne vaut le café pour doper le mental ».

Quant à Cassidy, c’est un sacré zèbre. Il épouse une première femme. Plus tard, une autre dont il a deux enfants mais il fait tout pour retrouver la première et d’ailleurs, fréquente les deux sans que l’officielle le sache. Puis les quitte et bim, tombe amoureux jusqu’à vouloir en épouser une autre. Mais divorcer lui prend un temps fou. Quand il y parvient, il débarque à NY avec le papier puis, lui demandant de ne pas s’inquiéter, repart aussi sec en Californie car il se meurt de la deuxième. Parmi la pléiade de femmes rencontrées.
Bref, ce sont quelques années de la vie de deux branques mais au talent certain qui continue de nous scier au hasard des rééditions ou des découvertes de divers documents comme les correspondances.

Jack Kerouac. Sur la route Le rouleau original. Excellemment traduit par Josée Kamoun. Gallimard, 2010. Edition de poche Foli, 2014.

Par curiosité, une interview filmée de Kerouac en français avec son accent canadien. Ici.

texte © dominique cozette

 

 

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