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Vue imprenable sur la folie du monde

13/10/2013

Ce titre du dernier livre de Denis Robert est en fait son concept. Denis Robert est journaliste. Etait. Denis Robert est cinéaste. Denis Robert est artiste. Denis Robert est écrivain. Denis Robert est un poor lonesome justicier, un David contre un Goliath invincible, phagocyteur de nos petites vies. Denis Robert est un humaniste. Son humanité suinte dans son livre, de partout. Quand il rend visite à ses potes, ses proches. Quand il empoigne la menue main de Woody, son gamin, qu’il essaie d’armer contre l’amertume du futur.
Denis Robert est un type bien, enthousiaste et désabusé, fatigué et courageux, respectueux des autres mais impitoyable envers les voraces. Tous ceux qui ne pensent qu’à briser les systèmes pour leur propre profit. Et il sait de quoi il parle. Il s’est attaqué un jour au scandale Clearstream, cette chambre de compensation d’où fuit tout l’argent des états. Notre argent. Dix ans de lutte contre cette gigantesque pieuvre quasi mafieuse adoubée de nos gouvernements, soixante procès qu’il a tous — tous — gagnés au nez des plus puissants cabinets d’avocats à lui opposés, leur rouerie, leurs soutiens, malgré les innombrables saisies consécutives aux énormités de ses frais de justice, malgré l’usure, la lassitude et aussi l’aquoibonisme, car finalement rien n’a changé… Mais ce n’est pas le sujet de ce livre. C’est juste pour dire que cet homme est un héros moderne même si ça risque de ne pas lui plaire, un type intègre, sérieux et simple.
Voir cette interview récente de 45 mn où il parle de liberté d’expression, de protection des sources, des difficultés à divulguer certaines informations face aux puissants de mieux en mieux armés pour bâillonner les gêneurs…
Donc, le livre ! Le livre ! Le livre !
Le livre, c’est comme si vous connaissiez déjà  Denis Robert — c’est mon cas — que vous aviez lu la plupart ou tous ses livres, vu ses films, ses tableaux à base de listings de banque, sorte de street art à l’arraché. Bref, vous y entrez comme chez un ami. Il vous offre un coup, une assiette et une chambre. Et vous découvrez sa Moselle, sa Lorraine bien cabossée. Pourtant, il a choisi de rester dans ce no man’s land dévasté par le libéralisme et les promesses non tenues,  plaqué par les espoirs et les envies,  les usines, les industries, le charbon, le textile. Privé de poumons, quoi. Y a plus rien. Pas grand chose. Mais il y est attaché. Il vous en parle comme d’un écrin où se développent des sortes de vies difficiles et précieuses, leurs amitiés, leurs systèmes D, leurs entraides pour s’en sortir. Sachant qu’on ne s’en sortira pas.
Il en parle comme Jim Harrison et Brautigan parlent de leur Montana, il raconte ces petites existences avec des phrases douces et incisives comme dans les nouvelles de Carver.
Son récit, road-movie épique, nous trimballe dans ces communes aux destructions massives qui se terminent en ange, Florange, Gandrange, Rodange, Hayange, dans ces bassins houillers moribonds et ces hauts-fourneaux froids, ces villages où l’état a consenti des retraites dorées aux chômeurs de 47 ans qui ne savent que faire de tout ce temps sans objet. On boit beaucoup par-là, comme par hasard.
En chemin, il nous entretient sur le devenir du monde — il est placé pour en savoir plus que nous — la voracité des prédateurs, l’impuissance des petits. Sa rencontre avec Hollande à l’époque où la finance était son ennemie, la vanité des luttes menées, en France comme aux Etats-Unis, contre la toxicité des banques qui continuent à prospérer à qui mieux-mieux sans que rien de mal ne leur arrive. Et l’argent de la drogue, la folie financière, les paradis fiscaux. Du bien trash, quoi.
Et puis, il nous installe dans son bureau où il essaie d’écrire son roman, pas ce livre, non, un vrai roman. Ça ne sera pas encore pour cette fois. Il nous fait revivre des histoires de la région où tout le monde se connaît, ou se tait, comme celle du petit Grégory, ou encore celle d’un maire  maintes fois réélu — il vient de mourir — qui a fait de sa ville sinistrée un parc d’attractions, riche, au plein emploi et agréable à vivre. Car il y aussi du bon, à l’écouter parler.
Ce livre est bourré d’anecdotes, de rencontres, de personnages. La politique, l’économie, le foot, le journalisme sont passés à sa moulinette.
C’est fort, attachant, prenant, passionnant.
Un jour, j’ai rencontré Denis Robert à la Galerie W (aux Abbesses) où il expose. J’adore ses tableaux. Il était seul, moi aussi. Je ne pouvais pas ne pas lui parler. Ça s’est soldé par un calamiteux j’aime-beaucoup-ce-que-vous-faites, ce genre, et un autographe sur un livre.  :-(   Il n’empêche, j’aime vraiment ce qu’il fait !

Vue imprenable sur la folie du monde par Denis Robert, aux éditions les Arènes. Octobre 2013. 280 pages, 21 euros.

Texte © dominique cozette

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