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Big & fat

31/10/2009

A défaut d’avoir arrêté le saucisson, j’avais arrêté les miroirs chez moi, les avais recouverts de belles étoffes glanées dans des boutiques à Barbès, cessé de me peser, recommencé à porter des vêtements fluides et décidé que ce que j’avais dans la tête était plus important que mon enveloppe charnelle. Qu’importe le flacon, me persuadais-je en enfournant une tartine de rillettes bio accompagnée d’un petit Côtes affriolant, puis d’un deuxième non moins gouleyant et enfin d’un dernier non pour la route, mais parce que Jonas, le tenancier d’estaminet me l’offrait gentiment et que ça n’arrivait pas si souvent. Je ne dirais pas que Jonas était un Auvergnat (je ne veux rien avoir en commun avec le rouquin de l’Intérieur) mais ça lui arrachait la main de remplir le verre selon la dose en vigueur chez tous les cafetiers de profession.

Et voilà qu’en sortant de la douche de mon nouvel amoureux, je vis une grosse nana arriver vers moi les yeux froncés. J’allais monter sur mes grands chevaux et lui demander de quel droit elle foulait le carrelage de la salle de bain de … Jonas (on ne peut rien vous cacher) quand je me cognais à moi-même sur le miroir légèrement embué. Cette grosse nana, ainsi c’était moi ! Je ne pouvais y croire. Je fis venir Jonas et comparai son corps réel avec l’image réfléchie. C’était bien le même, le miroir n’était pas déformant comme j’aurais pu l’espérer. Le sot n’ayant aucune conscience de ce qui peut froisser les femmes délicates, attrapa mes deux gros bourrelets ventraux et, les malaxant comme de la pâte à pizza, me complimenta sur mes belles formes qui lui rappelaient les splendides princesses des contes de son enfance qui ne se déroulaient pas sur le plateau de Millevaches mais plutôt du côté d’Ispahan. Comme il était l’heure de retourner au boulot, je lui demandai de relever le rideau de fer, mais discrètement car ma boutique est juste en face de son boui-boui et je ne tenais pas à ce que ma patronne me vît sortir à quatre pattes de chez Jonas. Ma patronne, c’est l’esthéticienne typique, maigre, tirée à quatre épingles, sans un poil qui dépasse ni un gramme de trop. Elle est positionnée comme la spécialiste de l’amaigrissement définitif. Alors avec mon sur-poids, c’est évident que je l’agace et qu’elle va me foutre dehors un de ces quatre pour sabotage professionnel intempestif. C’est tellement petit…

Texte © dominiquecozette
Peinture © dominiquecozette pour l’expo les 111 des Arts à Lyon du 10 au 22 novembre

Categories: fictions
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